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CHRONIQUE
DE L4 RÉGENCE
ET OU RÈGNE DE lOlIS XV
Paris. — Imprimerie de P.-A. BOL'RDIER et C'% 30, rue Ma/arioe,
CHRONIQUE
DE LA RÉGENCE
ET Dl RÈGIVE DE LOUIS XV
(1718-1763)
ou
JOURNAL DE BARBIER
AVOCAT AU PARLEMENT DE PARIS
PREMIÈRE ÉDITION COMPLÈTE
CONFORME AU MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE l'aUTEUR
Pnbli.-.; avi'C raiilonsatioii de S. E. M. le Ministre de l'In^lnK-tion i>nbli.(iie
ACCOMPAGNÉE DE NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS
ET SUIVIE D UN INDEX
SEPTIÈME SERIE
(17o8-176!
PARIS
CHARl'KNÏIK.K, LIBKAIRE-EDITEUK
40, HUE «ONAPAKTE
1857
De
133
S3
104 «18?'
JOURNAL DE BARBIER
ANNEE 1758.
Janvier.
Opposition de la Sorbonnc. — On parle d'un nouvel exil de l'arcbcvêque. —
M. de Saint-Florentin lui fait une visite. — Le prélat s'oLstine dans
sa résistance, et il est exilé. — Les quatre grands vicaires. — Rap-
prochements entre les dates du 5 janvier. — Les nouvelles de la guerre
ne sont pas avantageuses. — L'armée française eu Hanovre. — Confrérie
du Saeré-Cœur-de-Jésus à Amiens. — Sermon d'un grand vicaire d'Auxerre.
— Le maréchal de Richelieu quitte son conmiandement en Allemagne; il
est remplacé par le comte de Cicrmont, — Froid rigoureux. — Violentes
attaques des jansénistes contre les Jésuites. — Le Parlement de Bordeaux
félicite celui de Paris. — Lettre de iM, de Saint- Florentin au Parlement
d'Aix.
Le 2 de ce mois, il n'y a point eu d'assemblée à la
maison de Sorbonne, attendu les défenses faites par le
Roi. On ne sait pas ce qui arrivera de leur résistance, et
s'il n'y en aura pas quelqu'un d'exilé. 11 est bien difficile
pour eux de garder dans leurs thèses le silence, jusqu'à
un certain point, y ayant des thèses expresses sur la
grâce, où il n'est guère possible de s'abstenir de parler
des choses qui sont l'objet des disputes du temps.
Autre affaire. L'archevêque de Paris reste ferme pour
l'interdit de l'église des religieuses Hospitalières du fau-
bourg Saint-Marcel, et^ pour leur refuser des confesseurs,
et la permission de communier, quoique le Roi lui ait
fait parler par M. le comte de Saint-Florentin, ministre
d'État. On lui reproche aussi de soutenir la Sorbonne
dans le parti qu'elle prend, et l'on craint que cela ne
soit suivi d'un exil de l'archevêque ; joint à cela les let-
tres qu'on l'accuse d'avoir écrites au Pape, au sujet de
1 . Barbier a écrit : et de leur refuser, etc. Ce de rendant la phrase inin-
telligible, nous l'avons remplacé par: jjour leur refuser. L'extrême incorrection
de l'auteur du Journal rend quelquefois ces petits changements indispensables.
VII. 1
2 JOURNAL DR BARBIER.
l'évêché d'Orléans, cl que le Pape a, dit-on, renvoyées
au Roi.
Du 4 janvier. M. le comte de Saint-Florentin a été ce
malin trouver M. l'archevêque de Paris, pour lui parler
encore sur les intentions du Roi, qui depuis un mois
emploie à son égard toutes les voies de bonté. Il y a été,
dit-on, trois quarts d'heure, et ayant trouvé M. l'arche-
vêque persistant dans ses sentiments, et déterminé à
tout soulfrir plutôt que de céder, M. le comte deSaint-
Florenlin lui a présenté une lettre de cachet du Roi,
qui lui ordonne de partir dans le jour pour se rendre à
Conflans; et deux fois vingt-quatre heures après, de
partir pour se rendre à sa terre du Repaire, dans le Pé-
rigord, où le Roi Texile. Celte terre est à deux lieues de
Sarlat. Elle appartient au frère de M. l'archevêque; elle
appartenoit à ses ancêtres. Il y est né, en sorte qu'il est
dans son pays, son air natal, et dans sa famille. On lui
a donné ce délai pour faire les arrangements néces-
saires.
On a dit d'abord la terre du Repaire; mais sur ce
que M. l'arciievêque a représenté au ministre que celte
terre éloit inhabitée depuis longtemps, qu'il n'y auroit
ni portes, ni fenêtres , son exil est à la terre de La Ro-
che, qui est aussi proche Sarlat, et qui appartient aussi
à son frère. M. l'archevêque est parti de Conflans,
vendredi 6 janvier, jour des Rois, après son dîner. Il a
nommé quatre grands vicaires : l'abbé Régnant, ar-
chidiacre, âgé de plus de quatre-vingts ans, l'abbé
Robinet, chanoine, M. de TÉcluse, curé de Saint-
Nicolas-des-Champs, qui étoil autrefois vicaire de Saint-
Médard, grand moiiniste, et qui a été décrété par le
Châtelel pour refus de sacrements à Saint-Nicolas-des-
Champs, et M. l'évêque de Québec pour faire les ordi-
nations.
Anecdote trcs-singuHère. Le 5 janvier 1757, le Roi a
été assassiné par un malheureux fanatique, animé contre
JANVIEH 1758. 3
l'archevêque de Paris, sur ses refus de sacrements à de
dignes prêlres (jansénistes), et contre le Roi, de ce qu'il
n'avoit pas écoulé favorablement les remontrances de
son Parlement, contre l'archevêque el contre le clergé,
au sujet des affaires du temps; et précisément, un an
après, et dans le même temps, l'archevêque de Paris est
exilé par le Roi en Périgord, parce qu'il persiste dans ses
sentiments contre les jansénistes. Cet exil fait un événe-
ment important dans Paris. 11 s'agit de voir ce qui arri-
vera de la part du Parlement, à Tégard de ces deux
grands vicaires, nommés pour l'administration du dio-
cèse, tant au sujet des Hospitalières du faubourg Saint-
Marcel que de la Sorbonne.
On dit que M. l'évêquc de Québec n'a pas accepté la
commission. 11 faudra que M. l'archevêque nomme un
autre évêque, attendu qu'il faut donner les ordres quatre
fois par an.
On dit aussi que les pouvoirs donnés aux grands vi-
caires ne sont pas généraux, et que M. l'archevêque
s'est réservé l'atïaire des Hospitalières du faubourg Saint-
Marcel ; l'on convient que tout ceci deviendra embarras-
sant pour les suites, rien que par rapport à la Sorbonne.
Les affaires de la guerre ne sont pas non plus bien
avantageuses. Le roi de Prusse a repris Breslau, capitale
de la Silésie, sur les Autrichiens, et a fait prisonniers de
guerre plus de dix mille hommes qui étoient en garni-
son, en sorte qu'il va entreprendre le siège d'une autre
ville, quoique pendant l'hiver, pour reprendre la pos-
session de toute la Silésie. Et, d'un autre côté, l'armée
du maréchal de Richelieu est toujours campée dans
l'électorat de Hanovre, sans faire aucun succès contre
les Hanovriens, ce qui ruine et fatigue beaucoup nos
troupes dans cette saison.
Du mardi 17 janvier, il y a eu assemblée des Cham-
bres; savoir qui l'a demandée. M. le procureur général
a été reçu appelant comme d'abus d'un mandement de
4 JOURNAL DE BARBIER.
M. de Condorcet, évoque d'Auxerre, portant institution
d'une confrérie au Sacré-Cœur-de-Jésiis, c'est-à-dire dans
la ville d'Amiens; car on dit qu'il y a d'autres confré-
ries sous ce nom, en vertu d'une ancienne bulle qui n'a
pas été revêtue de formalités. Il y a peut-être aussi quel-
ques propositions qui choquent dans le mandement.
On a aussi dénoncé, par un conseiller, dit-on, l'abbé
Chauvelin , un sermon prêché par un grand vicaire
d'Auxerre. Il a été ordonné que les gens du Roi en
prendroient communication pour donner leurs conclu-
sions à la première assemblée.
On dit même qu'il y a un troisième objet; mais il est
secret. On ne sait si c'est à l'occasion des Hospitalières.
Gazette de France du 21. Le Roi a nommé M. le
comte de Clermont, prince du sang, pour commander
l'armée du maréchal de Richelieu, qui demande à re-
venir ici pour sa santé. On dit qu'il a effectivement une
espèce de lèpre. Le prince est aimé des troupes. Il a
servi sous le maréchal de Saxe. 11 n'a fait, à la vérité,
que des sièges; mais il aura avec lui M. de Chevert,
M. de Saint-Germain \ et autres des plus habiles lieu-
tenants généraux, dont il écoutera et suivra les conseils.
On dit que le Roi lui a dit qu'il comptoit qu'il rétabli-
roit la discipline dans ses troupes, où elle est mal exé-
cutée. Il doit partir incessamment, malgré la rigueur
de la saison. Depuis le 20 de ce mois, le froid est ex-
cessif, et il doit être plus violent en Hanovre où est le
quartier général.
1. Sainl-Gerraain (Claude-Louis, comte de), né en 1707, près de Lons-Ie-
Saulnier, servit d'abord en France dans un régiment dont son père était
colonel, puis alla prendre du service à l'étranger, en Autriche, en Prusse, en
Bavière et en Danemark, revint en France avec le grade de feld-maréchal,
se distingua dans les guerres de Flandre et de Prusse, sauva les débris de
l'armée française après la funeste bataille de Rosbach, et fut appelé, en 1775,
au ministère de la guerre par le roi Louis XVI. Il mourut en 1778. Le comte
de Saint-Germain avait un esprit vif et lumineux, et un rare désintéresse-
ment; mais il était étranger aux intrigues de la Cour. On a sous son nom des
Mémoires. Amsterdam, 1779, iu-S". [Biographie universelle de MichaudJ.
JANVI!;n 1758. 5
La haine ancienne des jansénistes conlrc les jésuites
se déclare plus fortement que jamais, à cause des cir-
constances, dans la feuille du 2 janvier 1758 des Noit-
velles ecclésiastiques. On leur reproche la nouvelle
impression du livre du Père Busambaum , jésuite alle-
mand, même de l'extrait des propositions tirées de ce
livre qu'ils ont dénoncé eux-mêmes à la Cour à la fin
de l'année dernière. On les accuse de fausseté dans les
déclarations qu'ils ont données, tant à Toulouse qu'à
Paris, sur leurs sentiments. On renouvelle une vive
critique de leur politique, de leur doctrine et de leurs
entreprises; mais on dit que, « dans un instant, leurs
« projets ont été déconcertés par le Roi qui, par un
« trait de plume, a enlevé pour jamais à la bulle Uni-
« genitus la dénomination , le caractère et les effets
« d'une règle de foi, et déclare qu'elle n'en est pas sus-
« ceptible.
« Mais, dit l'auteur, si ce décret ne règle point la foi,
« s'il n'apprend ni ce qu'il faut croire, ni ce qu'il faut
« rejeter, de quel usage peut-il être aux jésuites? que
« devient l'hérésie du jansénisme dont ils ont fait tant
« de bruit?
a Les jésuites, ajoute-t-il, ont senti seuls le coup
« mortel qui leur étoit porté. Heureux encore s'ils n'a-
« voient fait que le sentir! La déclaration est du 10 dé-
« cembre 1756, et l'allentat horrible sur la personne
« du Roi est du 5 janvier 1757. Que ces deux événe-
« ments se louchent de près! Ce concours est-il un effet
«du hasard? et combien fait -il naître de soupçons
« contre des hommes qu'on sait d'ailleurs avoir des
« principes tout formés, et une tradition de doctrine
a détestable sur le parricide des rois. »
En parlant de la requête présentée au Parlement par
les sept magistrats dénommés dans la lettre de Damiens,
l'auteur dit que les jésuites font tous leurs efforts pour
inspirer des soupçons contre le Parlement, au sujet de
1.
6 JOURNAL DE BARBIER.
l'horrible attentat du 5 janvier, et que c'est en consé-
quence de leurs suggestions qu'un fripon, qui vraisem-
blablement n'agissoit pas de sa tête et de son propre
mouvement, avoit fait signer à Damiens, d'exécrable
mémoire, un papier que ce malheureux a désavoué et
démenti constamment jusqu'à sa mort, mais dont il a
été fait mention dans son procès imprimé. Ce fripon,
dont parle le gazetier, est ce Belot, exempt de la prévôté
de l'hôtel. S'il avoit eu, comme on disoit, un frère
jésuite, la gazette ne l'auroit pas oublié.
Le gazetier dit donc, en parlant des jésuites, que des
hommes ennemis, par leurs propres vœux comme par
principes \ des lois et des maximes du royaume, qui
1. On voit redoubler ici, contre les jésuites, cette opposition qui va bien-
tôt conduire contre eux aux mesures les plus sévères. L'Institut, pris dans
son ensemble, était-il responsable des maximes coupables soutenues par
quelques-uns de ses membres? Nous sommes loin de le penser, et Voltaire,
qui certes ne sera pas suspect, est de cet avis. 11 dit expressément que les
propositions énoncées par quelques jésuites espagnols et italiens, ne consti-
tuent pas la doctrine de l'ordre; mais les partis se servent de toutes les
armes, et le corps tout entier paya pour quelques-uns de ses membres.
Le premier réquisitoire, contre la morale de la société, fut dressé par Pascal,
dans les Provinciales; le second le fut par La Chalotais, dans son Compte
rendu, publié en 1761. L'accusation, lancée par Port-Royal, fut reprise à
la distance d'un siècle par les Parlements ; mais cette fois avec une autorité
beaucoup plus grande, parce que les attentats commis contre Louis XV et
le roi de Portugal semblaient faire peser sur la société tout entière la res-
ponsabilité de l'abominable théorie du régicide. Ces attentats ouvrent une
phase toute nouvelle dans la polémique, qui abandonne les discussions abs-
traites pour se placer sur le terrain des faits. Voici, du reste, quelques-uns
des aphorismes sur lesquels s'appuyèrent les jansénistes et les Parlements
pour engager le pouvoir royal dans leur querelle :
Maximes extraites de Salmeron, l'un des six premiers disciples de saint
Ignace. — Un Roi, en recevant le baptême et en renonçant à Satan et à ses
pompes, se soumet tacitement à ne jamais abuser du pouvoir royal contre
l'Église ; il est réputé consentir d'Hre privé de son royaume s'il en use
autrement. En effet, ne vouloir pas employer sa puissance pour l'Église et
contre les hérétiques, n'est-ce pas se rendre indigue du baptême et de l'eu-
charistie?
Il est de droit divin que des chrétiens ne puissent élire qu'un roi chré-
tieu Quoil la puissance spirituelle sera-t-elle donc moindre dans l'Église
JANVIER 1758. y
portent dans leurs cœurs un levain irréconciliable contre
toutes les augustes compagnies dépositaires de l'autorité
royale, capables de bouleverser l'Église et l'État, qu'on
ne s'étonnera jamais assez que de tels bommes soient
encore supportés en France, et qu'on les y laisse jouir
d'une impunité qui les enhardira toujours à de nouveaux
forfaits.
Or ce qui doit suprendre est qu'on souffre ici, en
bonne police, une déclamation aussi violente, aussi ou-
trée dans une feuille de gazette , qui rappelle tous les
objets de troubles et de disputes, imprimée sans permis-
sion, sans nom d'auteur; quiestd'autantplusdangereuse
qu'elle est écrite avec énergie ; qui est plus que jamais
qu'autrefois dans la synagogue, en sorte qu'elle ne puisse faire un Roi, selon
qu'elle le jugera à propos et comme elle le voudra.
L'évêque de Rome, successeur de saint Pierre, peut, pour le bien de son
troupeau, lorsqu'il n'a pas d'autre remède en main, ôter par une parole la
vie corporelle, pourvu qu'il le fasse par sa parole, et sans employer le minis-
tère extérieur de sa main. Il peut même faire la guerre aux hérétiques et aux
schismaliques, et les faire mourir par le moyen des princes catholiques.
MiXijiES EXTRAITES DE Bellarmin. — Le pape peut changer les Em-
pires, ôter la couronae à l'uu pour la donner à un autre, comme prince spi-
rituel, s'il juge que cela soit nécessaire pour le salut des âmes.
Maximes bxtraites de Molina. — Le pape peut déposer les rois, si la
conservation de la foi de l'Église ou du bien commun spirituel l'exige. — Si
un prince devenait hérétique ou sehismatique, le pape peut user contre lui
du glaive temporel, passer outre jusqu'à le déposer et le chasser de son
royaume.
Maximes extràitks de Scarez. — Il est permis à un particulier de tuer un
lyran à titre de droit de défense , car, quoique la république ne l'ordonne
pas, elle est toujours censée vouloir être défendue par chacun de ses ci-
toyens en particulier et même par un étranger. Donc si elle ne peut trouver
sa défense que dans la mort du tyran, il est permis au premier venu de le tuer.
— Jacques Clément recevait avec joie des coups et des blessures mortelles,
parce que par son sang il rendait la liberté à sa patrie et à sa nation. Le
meurtre fut expié par le meurtre, et les mânes du duc de Guise, injustement
égorgé, furent vengées par l'effusion du sang royal. H fit une action \raimeut
noble, admirable, mémorable...
On ne doute point qu'on ne puisse tuer uu lyran à force ouverte et avec
8 jol'uxal ue dârbiek.
rôpandiio dans Paris et dans tout le royaume; qui ne
peut servir qu'à trouljlcr cl échauffer encore tous les
esprits, disposés que trop à la fermentation; comment
avec une pareille gazette, distribuée toutes les semaines,
peut-on espérer de ramener le calme et la paix? 11 faut
croire qu'on ne souffre ces excès que parce qu'on en
craint les auteurs.
armes, soit en l'attaquant dans son palais, soit en lui livrant bataille, et même
en s'y prenant par ti-ompevie et par embûches...
Les écrits composés pour ou contre les Jésuites, ne sont pas moins nom-
brcuï que ceux auxquels a donné lieu la bulle Vnigenilus. On en trouvera,
pour ce qui concerne la France, la liste détaillée dans la liibliolhèque histo-
rique du Père lelong, édition de Fevret de Foutctte, t. i, p. S 78 et suiv.
"Voici l'indication de quelques-uns des livres les plus importants publiés à
l'occasion de la Société de Jésus, soit pour l'attaquer, soit pour la défendre.
Nous n'avons pas besoin de rappeler que le premier rang appartient aux Pro-
vinciales, et que c'est Pascal qui a défrayé la polémique, depuis la seconde
moitié du dix-septième siècle jusqu'à nos jours.
Discours monlranl que les -fésuites sont meurtriers de nos rois et de
Guillaume de Nassau, prince d'Orange (sans nom de ville), t63'.t,
in-12.
Recueil de pièces touchant l'histoire de la Compagnie de Jésus, par
J, Jouvency (supprimés par arrêt du Parlement). Liège, 1716.
Appel à la raison des écrits et libelles publiés par la jjassion contre les
Jésuites de France. Bruxelles (Paris), 1762, 2 vol. in-12.
La Chalotais. Compte rendu des constitutions des Jésuites, 1762, in-i2.
Apologie de l'Institut des Jésuites, 1703, in-12.
Instruction de l'archevêque de Paris, louchant les atteintes données à
l'Ëglisc dans l'affaire des Jésuites, 1763, 1 vol. in-S".
Sur la destruction des Jésuites en France, par d'Alembert, 1767, in-12.
Histoire impartiale des Jésuites, par Linguet, 170S, 2 vol, in-12.
Histoire du pontificat de Clément XIV, d'après des documents inédits
des Archives secrètes du Vatican, par Augustin Theiner, prêtre de l'Ora-
toire, traduite de l'allemand par Paul do Geslin, missionnaire apostolique.
Paris, Didot, 3 vol. in-8".
JANVIER 1758. 9
Du mardi 31 janvier. Assemblée de Chambres. 11 a été
question d'une lettre de félicitation et de compliment,
de la part du Parlement de Bordeaux au Parlement de
Paris, sur sa rentrée, et pour nommer des commissaires
pour y répondre.
On a aussi dénoncé un petit imprimé d'une lettre an
Roi , de la part du même Parlement de Bordeaux , pour
demander à Sa Majesté le retour de deux de ses mem-
bres qui sont encore exilés ; et on a supprimé cette
lettre, ou pour mieux dire l'imprimé, comme étant fait
sans permission, contre les règles, avec des injonctions
de perquisitions aux officiers de police.
J'ai rapporté cet imprimé; mais quant à la lettre de
félicitation et de remercîment, entre les Parlements de
Bordeaux et de Paris, cela est une suite de cette union
et de cette prétendue unité, tant publiée dans ces der-
niers temps.
Un autre fait certain qui n'a plus rapport à l'Assem-
blée. On a imprimé, dans Paris, une lettre de M. le
comle de Saint-Florentin au nom du Roi, au Parle-
ment d'Aix, au sujet de l'archevêque d'Aix, dont le
temporel étoit saisi, au sujet d'un formulaire ou ins-
truction qu'il vouloit publier, pour ordonner et même
engager le Parlement d'Aix à révoquer ses poursuites,
attendu la promesse donnée au Roi par ledit arche-
vêque de retirer son prétendu formulaire, ensemble un
arrête du Parlement d'Aix au sujet de la lettre du mi-
nistre. On ignore comment est conçu cet arrêté, cet im-
primé étant fort rare.
Un femme du Palais, qui en avoit, en a vendu un à
madame la duchesse deCossé, fille de M. le premier
président Mole; M. le premier président l'ayant aperçu
sur la cheminée de sa fille, lui a demandé d'où elle le
tenoit. Elle lui a nommé tout naturellement la femme.
M. le premier président a ordonné au lieutenant géné-
ral du bailliage du Palais de faire une iierquisilion
10 JOURNAL DE BARBIER.
exacte chez toutes ces femmes de la grande salle du
Palais, soupçonnées du débit de ces petits imprimés,
et de leur dire que si elles s'avisoient de vendre
quelque ouvrage imprimé que ce soit, sur ces sortes
de matières, qu'elles auroient affaire à lui. L'on entend
que s'il eût été question de quelque imprimé de la part
du clergé, et encore plus des jésuites, on auroit arrêté
la femme pour savoir d'elle de qui elle le tenoit , et fai-
sant cela secrètement, on auroit pu savoir l'imprimeur et
peut-être celui qui l'auroit donné à imprimer. Mais on
veut aller doucement pour avoir la paix. Au surplus les
jansénistes, quelque avantage qu'ils paroissent avoir
pour le présent, n'aimeront point cette inaction et ce
silence trop rigoureux, parce qu'il s'agit de leur part
d'entretenir les esprits dans une certaine fermentation,
pour les retrouver en leur faveur dans le besoin. Ce qui
ne se peut faire que par ces petits imprimés, indépen-
damment de leur gazette ecclésiastique, sans quoi le
public inconstant pourroit oublier ce dont il s'agit.
Le comte de Clerraont se rend à l'armée de Hanovre. — Le chapitre des cor-
dons bleus. — Nominations d'évêques. — Lettre pastorale de l'archevêque
de Paris. — Assemblée de la Faculté de théologie. — La Sorbonne refuse
de se soumettre au silence. — M. de Murard, président des Enquêtes. —
Le Parlement s'occupe de rendre la justice. — M. Lelarge , doyen de la
Faculté de théologie, est exilé. — M. de Jarente et les docteurs de Sor-
bonne. — M. de Saint-Florentin donne audience au sieur Lcfebure, pro-
fesseur de théologie. — Le maréchal de Richelieu revient à Paris et paye
ses dettes. — Le comte de Clermont prend le commandement de l'armée
en Hanovre. — Arrivée à Paris du prince de Soubise. — Le crédit de
madame de Pompadour est au plus haut point. — Préparatifs pour la
prochaine campagne. — M. de La Vauguyon, gouverneur du duc de Bour-
gogne. — L'évêque de Limoges, précepteur. — Les sis présidents hono-
raires. — M. de Condorcet, évêque d'Auxerre, refuse de donner sa dé-
mission. — Le clergé plus modéré que les jansénistes. — On ne parle
plus de l'archevêque. — Le maréchal de Bclle-Islcj ministre de la guerre.
Ce mardi V février. M. le comte de Clermont,
prince, est parti vers midi pour se rendre à l'armée de
FÉVRIER 1758. 11
Hanovre , à Ircnle-cinq chevaux de poste. Il emmène
avec lui l'abbé Le Maire, qui a été employé pour négo-
ciations dans l'Allemagne.
Le Roi a tenu le sceau le 30 janvier pour la vingt-
deuxième fois. Le 2 février, jour de la Purification, le
roi a tenu chapitre des cordons bleus, et a nommé
M. l'abbé de Bernis, ministre d'État, commandeur des
ordres. Il aura deux ordres : celui de comte de Lyon,
et celui du Saint-Esprit.
Nomination d'évèques. M. de Jarente, évêque de
Digne, qui a la feuille des bénéfices a l'évêché d'Or-
léans, et l'abbé de Quaylart, grand vicaire de Digne, est
évêque de Digne. M. Poucet, évêque de Troyes, adonné
la démission de cet évêché. Le Roi lui a donné l'abbaye
de Charlieu, diocèse de Besançon, de \ingt-quatre
mille livres de rente; et l'abbé de Cicé, grand vicaire
de Bourges, est évêque de Troyes; l'abbé de Raigecourt,
aumônier du Roi , est évêque d'Aire.
Il s'agira de voir comment tous ces nouveaux évêques
se conduiront dans leurs diocèses , attendu les circon-
stances du temps.
Du vendredi 3. On a crié aujourd'hui, à haute voix,
une lettre pastorale de M. l'archevêque de Paris, aux
fidèles de son diocèse, datée de La Roque, du 18 janvier,
imprimée chez Simon et contre-signée de La Touche,
secrétaire de l'archevêché. Le bon prélat apprend à ses
fidèles qu'il est arrivé au terme de son voyage, sans par-
ler d'exil , et pour leur dire que la sollicitude de cette
grande église, que le prince des pasteurs lui a confiée,
l'accompagnera partout. Il recommande trois choses à
ses fidèles : d'aimer leurs frères, de craindre Dieu, le
Roi suivant saint Pierre. 1, ii, xvii.
Cette lettre est très-sage et très-modérée. Il y a cepen-
dant deux choses à remarquer. Le prélat dit qu'il n'a
été rendu que depuis quelques mois dans la capitale de
ce royaume, et qu'il avoit pris la résolulion de travail-
12 JOURNAL DE BARBIER.
1er à connoitre de plus en plus son troupeau ; de pour-
voir à ses l)csoins spirituels; de le consoler par des visites
l)astoralcs, et de défendre la cause de Dieu des attaques
de la philosophie anlichrêlienne du siècle, et de le pré-
munir plus que jamais contre les principes pernicieux
que l'esprit dïrréligion s'efforce d'inspirer dans un
nombre infini de mauvais 'ivres (voudroit-il parler du
Dictionnaire encyclopédique) ; quo le Seigneur ne lui a
pas laissé la liberté et les moyens d'exéculr" ses pro-
jets.
Cela n'annonceroit-il pas qu'un prélat qui , avec
de pareilles dispositions, est exilé par le prince, l'est
injustement.
Il finit par un passage de saint Bernard au pape
Eugène troisième, que son héritage est dans la croix
de Jésus-Christ , et dans la multitude des travaux
qu'il soutenoit pour sa gloire; que saint Paul disoit :
c'est à quoi nous sommes destinés. V aux Thessaliens,
chapitre m, verset 3. Le prélat demande à Dieu le
même zèle du grand apôtre, pour dire avec lui : Nous
sommes comblés de joie dans toutes nos tribulations.
N'est-ce pas encore annoncer qu'il est persécuté pour
la vérité de la religion? Le public, en général, n'en sera
pas plus ému en sa faveur; mais il dit qu'il se trouve
encore un grand nombre d'âmes vertueuses dans celle
grande ville; il entend celles qui pensent comme lui.
On peut être étonné que sans nécessité on permette
de rendre publique celte lettre, qui , sans rompre le si-
lence sur les matières du temps, semble toujours repro-
cher au souverain et au ministère la peine d'un exil à
cent cinquante lieues, prononcée contre un archevêque
de Paris.
Du même jour vendredi 3 février. Il y a eu en Sor-
bonne assemblée de la Faculté de théologie , en vertu
d'une lettre de cachet. Cette lettre porte que le Roi avoit
suspendu les assemblées de la Faculté , pour n'être pas
FÉVRIER 1758. 13
obligé d'user de violence à l'égard des esprits mutins
qni n'auroient pas été disposés à obéir à la loi du si-
lence; qu'il a bien voulu leur donner le temps de réflé-
chir, qu'il leur ordonne d'éviier que dans les thèses de
licLMice, ni dans aucuns autres actes, il soit parlé des
matières et questions contestées; ce qui veut dire appa-
remmentde la bulle Unigeni^us, du jansénisme, et toutes
questions y ayant rii,^port.
Il y a o-'i trois avis : l'un de demander au Roi un délai
pour délibérer et prendre un parti, attendu l'impor-
tance de cette affaire. On a rejeté cet avis comme ne
décidant rien, et ne tendant qu'à traîner les choses en
longueur.
Le second a été d'obéir, en marquant que c'est par
violence et contre la conscience. On a rejeté encore
cet avis, attendu que dans le fait il n'y avoit pas de vio-
lence.
Enfin, il a été délibéré de bonne volonté, et à la plu-
ralité de plus des deux tiers des docteurs, que le silence
que le Roi demandoit et sembloit ordonner, ne pouvoit
pas être exécuté par la Faculté, en conscience, et ils ont
motivé cette délibération sur le serment que tous les
docteurs prêtent à leur réception , entre les mains du
chancelier de l'Université, dans l'église de Notre-Dame,
sur V autel des martyrs^, qui est la chapelle de saint
Denis, à côté de la grille du chœur, de soutenir et de
défendre la religion catholique, apostolique et romaine,
•usque ad effusionem sanguinis , jusqu'à répandre son
sang.
Et la conclusion a été de représenter au Roi l'impos-
sibilité qu'il y avoit d'exécuter le silence prescrit, sur la
raison de ce serment.
En sorte que les choses vont rester dans l'inaction où
elles sont depuis longtemps, et il faut observer qu'il y
a trois licences qui attendent pour soutenir les thèses.
1. Saint Denis, Rustique et Éleuthcre, les deux compagnons du salut.
Vil, 2
14 JOURNAL DE BARBIER.
On ne sait pas qu'elles seront les suites de celte déli-
bération, dont les ministres ne seront pas bien contents;
cela (ait voir combien il est dangereux, en fait de dis-
piilGS de religion, de varier, ainsi que l'on fait depuis
plus de six ans, ce qui ne sert qu'à aigrir et qu'à animer
de plus en plus les partis opposés.
Du vendredi 10 février. Il y a eu assemblée des Cbam-
bres. On a enregistré les lettres-patentes pour les com-
missions des quatre présidents des Requêtes du Palais,
et de M. de Murard', conseiller de la troisième Chambre
des Enquêtes, pour président de cette Chambre, à la
place de M. Doublet de Bandeville, qui s'est démis vo-
lontairement. Ce M. de Murard est \m homme d'esprit,
conseil de M. le prince de Conti, et par conséquent, pré-
sumé janséniste et parlementaire. 11 semble que le mi-
nistère ait afleclé de choisir pour commissaires prési-
dents des gens très-vifs : M. Boutin, doyen de la première
Chambre des Requêtes et président commis, est un bon
janséniste décidé; M. Lemoine, conseiller des Enquêtes,
président commis à la seconde Chambre, est encore très-
vif sur les prétentions du Parlement. On ne conçoit pas
trop cette politique secrète qui doit avoir néanmoins
son but.
On prétend que ces commissions sont amovibles, et
qu'il y a dans les lettres la clause : tant qu'il nous plaira.
Si cela est ainsi, le ministère compte apparemment con-
tenir ces esprits turbulents; mais il y a encore d'autres
opérations à faire pour en venir là, supposé qu'il y ait
un projet suivi à cet égard dans le gouvernement.
Dans celte assemblée, on n'a fait autre chose que de
présenter une lettre d'un Parlement, on croit d'Aix, de
félicitalion au Parlement de Paris, pour la réunion de
ses membres, à laquelle on fera réponse.
On n'est plus à présent si affecté des nouvelles du
Palais, d'autant que le Parlement paroît ne se plus mêler
1. Bonne famille de Lyon. (IS'ote de Barbier d'increville.)
FÉVRIEU 1758. 15
de rien, et que le Roi agit de son mouvement, et qu'on
y juge beaucoup d'alïaircs, tant aux Audiences qu'aux
Chambres, ce qui intéresse essentiellement les gens du
Palais et le public.
Du lundi 13 février. MM. Boutin et de Reus (conseil-
lers des Enquêtes) ont pris séance de présidents à la
première Chambre des Requêtes, et MM. Lemoine, con-
seiller des Enquêtes et Hocquart^, conseiller des Re-
quêtes, de présidents en la seconde Chambre.
Par lettre de cachet, le Roi a exilé, ces jours-ci, le
sieur Lelarge, docteur de Sorbonne et doyen de la Fa-
culté de théologie, à plus de cent lieues de Paris, dit-on;
c'est lui qui, à la dernière assemblée de la Faculté, a
ouvert l'avis sur l'impossilnlité qu'il y auroit d'obéir au
Roi, pour le silence général. Il étoit ancien supérieur
du séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
M. de Jarente^, évêque de Digne, et à présent d'Or-
léans, ayant la feuille des bénéfices, a mandé ces jours-
ci, douze docteurs de Sorbonne, de la part du Roi, pour
se rendre chez lui; ces douze docteurs sont ceux qui sont
à la tête de maisons oîi il y a de jeunes ecclésiastiques,
comme M. l'abbé Couturier^, supérieur du séminaire de
Saint-Sulpice, M. Fouchet, principal du collège de Na-
varre, et autres. Il leur a parlé à chacun en particulier,
pour leur faire une leçon. Il leur a dit que le Roi avoit
été fort surpris et très-indigné de leur désobéissance, et
de leur résistance à se conformer à ses intentions pour
procurer la paix dans son royaume, qui ne pouvoit se
faire que par un silence général. Il leur a dit que le Roi
respectoit la constitution Unigenitus; que lui-même étoit
aussi constilutionnaire qu'eux, mais néanmoins qu'il fal-
1 . M. Hocquart, bon magistrat. Je crois les Hocquart originaires de Sainte-
Menehould, où i'ua était procureur du roi il y a assez longtemps.
(i\o<e de Barbier d'Increville.)
2. Lorsqu'on ibOl, Louis Xll créa le Parlement d'Aix, un des conseillers
était M, de Jarente. (Idem )
3. U. Couturier est mort le 31 mars 1770. [Idem.].
16 JOURNAL DE BARBIER.
loit obéir au Roi et se dispenser d'en parler, et d'en
faire mention dans les thèses ni dans les leçons. Il y a
apparence qu'il a tenu les mêmes discours à chacun en
particulier. On ne sait point ce que chacun a répondu,
mais je sais que le principal de Navarre, après lui avoir
marqué tout le respect pour les ordres du Roi, lui a dit
que de pareils ordres, pris à la lettre, étoient inconsé-
quents, et qu'en conscience ils ne pouvoient pas les
exécuter; que dans la Faculté de théologie il n'y avoit
aucune dispute , au sujet de la bulle Unigenitus, que
tout étoit d'accord sur ce point, ce qui remplissoit
l'objet de la déclaration du silence; mais que, depuis
nombre d'années, il étoit d'usage et de plus en con-
formité des ordres du Roi, de poser dans certaines
thèses, que la constitution Unigenitus est une décision
dogmatique de l'Église, à laquelle on doit une soumis-
sion de cœur et d'esprit, et qu'il n'étoit pas possible à
présent de retrancher cette proposition des thèses. Il
s'agit de savoir ce qui se passera à l'assemblée du prima
mensis, au mois de mars.
M. le comte de Saint-Florentin a mandé , le 20 de ce
mois, à son audience au Louvre, le sieur Lefébure, pro-
fesseur de théologie , et un autre docteur qui avoient
été d'avis, à la dernière assemblée, de demander au Roi
un délai pour prendre un parti sur une affaire aussi im-
portante. Il les a très-bien reçus, et leur a dit (pie le
Roi pourroit leur i)ermettre encore de s'assembler, mais
qu'il comptoit sur leur obéissance à ses ordres pour le
silence, c'est-à-dire pour ne plus mettre cette proposition
dans les thèses, afin qu'il ne fût plus question de la
constitution Unigenitus, et qu'ils avoient eu tout le
temps suffisant pour s'y déterminer.
M. le maréchal de Richelieu est arrivé de l'armée à Pa-
ris, dimanche 20. Il a laissé le commandement à M. de
Villcmeiir, lieutenant général. Le bruit est général, à
Paris, qu'il s'est fort enrichi par les contributions excès-
FÉVIllER 1758. 17
sivcs qu'il a tirées dans le pays de }ianovrc ^ ; qu'il a payé
pour un million cent dix mille livres de dettes. Si cela
éloit bien juslifié, le prince dcvroit punir pour donner
l'exemple aux généraux. M. le comte de Clcrmont,
prince, après avoir fait quelque tour chez des princes
d'Allemagne, est arrivé en Hanovre prendre le com-
mandement des troupes.
M. le prince de Soubise est aussi arrivé à Paris vers
le 22. Le Roi éloit à Choisy et madame la marquise de
Pompadour à Champs^ où le prince de Soubise s'est
rendu, et le Pioi y est vcmi, l'a reçu à l'ordinaire. Il doit
partir incessamment pour la Bohème, commander un
corps de vingt-cinq mille hommes, avec le maréchal de
Dawn, général de la reine de Hongrie.
Tous les préparatifs se font pour la campagne pro-
chaine, de la part de la reine de Hongrie, de la France,
des Russes qui sont dans les États du roi de Prusse, et
des Suédois. Le roi de Prusse fait aussi les siens, et
sûrement aussi bien que les autres, quoiqu'il n'ait pas
autant de troupes.
Le crédit de madame la marquise de Pompadour est,
dit-on, au plus haut point; les ministres, dit-on, vont
lui rendre compte de tout avant qu'il en soit question
au Conseil^. Elle se mêle du militaire et de toutes les
1. Ce bruit n'était que trop fondé. Le maréchal avait été surnommé par
les soldats le bon père la Maraude. Ce fut avec le fruit de ses exactions qu'il
fit bâtir à Paris l'élégaute demeure à laquelle le public donna ironiquement
le nom de pavillon de Hanovre.
2. Champs-sur-Marne, canton de Lagny.
3. Ce que dit ici Barbier, au sujet du crédit et de l'influence de madame
de Pompadour, est confirmé de tous points par tous les témoignages contem-
porains. Voltaire fut un des courtisans les plus empressés de la marquise, et
sa royauté littéraire s'abaissa souvent devant cette royauté de boudoir. Voici,
d'après la table de l'excellente édition Renouard, à laquelle nous renvoyons,
l'indication de tous les passages où le philosophe de Ferney parle de la sul-
tane de Crécy.
Maiianic de Pompadour. Son origine, son élévation, pressentiment qu'elle
avait eu de sa fortune, t. lxiv, p. 217 et suivantes. — Joue la comédie aux
petits appartements; vers qui lui sont adressés à ce sujet, t. xii, p. 318.
2.
18 JOURNAL DE BAUBIER.
affaires d'État. Elle a beaucoup d'esprit, à la vérité;
mais n'est-ce pas trop entreprendre? On se fait, sans
pouvoir le parer, bien des ennemis, et des gens de con-
séquence, dans une Cour aussi nombreuse que celle-ci.
Les jansénistes, qui forment une grande partie du public,
n'en disent point de mal ; ils comptent lui avoir l'obli-
gation, et à l'abbé comte de Bernis, de tous les avan-
tages que le Parlement a eus depuis un temps et sur tout
le clergé. Mais cela durera-t-il toujours?
— Autres sur sa beauté, t. xi, p. 173. — Autres à cette dame des-
sinant une tête, p. 326. — Autres après une maladie, ibid. — Autres à sa
toilette le leiidemaia d'une représentation d'Alzire, au théâtre des petits
appartements, où elle avait joué le principal rôle, p. 327. — Renvoyée de la
Cour à Tépoque de l'attentat de Uamiens, y revient bientôt et fait exiler
Macliault et le comte d'Argenson, t. xxiii, p. 311, 313. — Fait faire à Vol-
taire la Princesse de ?iaiarre, et lui obtient la protection de la Cour, t. lxiv,
p. 56. — Oublie bientôt leurs anciennes liaisons, et ne lui pardonne pas de
n'avoir pas souflert avec assez de patience les préférences accordées à Cré-
billon, p. 64. — Voulut un instant prendre le masque de la dévotion et avait
imaginé de faire de Voltaire un des acteurs de cette comédie, p. 85. — Vers
satiriques contre elle, intercales dans une édition de la Pucelle par les enne-
mis de l'auteur, t. ix, p. 47. — Voltaire lui dedie Tancrède, t. v, p. 99,
t. Lxiv, p. 98.
Lettres en vers et en prose qui lui sont adressées, de 1748 à 1750,
t. XLvm, p. 175, 177, 290. — Son portrait envoyé à Voltaire, t. li, p. 246.
— Sa mort et regrets exprimés sur sa perte, t. lxu, p. 287, t. lu, p. 341,
343, 356. — Était philosophe, p. 354, 364. — Aimait à rendre service,
p. 438. — Ses Lettres prétendues, ouvrage pseudonyme ; à qui elles sont attri-
buées et sentiment de Voltaire sur cet ouvrage, t. lvi, p. 91, 92, 94.
Puisque nous eu sommes aux indications bibliographiques, nous ajouterons
ici, pour le profit et l'agrément de nos lecteurs, au sujet des personnages
mentionnés par Barbier, quelques renvois à l'un des livres les plus remar-
quables de notre temps, les Causci 'Vs du lundi, par M. Sainte-Beuve. Rien
de plus piquant et de plus élevé à la fois que les appréciations de cet esprit
si merveilleusement doué, sur les liommes et les choses du dix-huitième siècle.
Voir: Causeries du lundi; madame de Ponipadour ; mémoires de madame
du Hausset, sa femme de chambre, t. ii, p. 380. — Sur Mirabeau : Ibid-,
t. IV, 1753, p. 1 et suiv. — Sur Bernis : De l'étal de la France suus
Louis XV, ibid., t. vni, 1855, p. 1 et suiv. — On trouvera à la page 23
une très-piquante appréciation de la politique de Bernis. — Sur le président
lléuault : Ses Mémoires, écrits par lui-même, recueillis et mis eu ordre par
son arrière-neveu, M. de Vigau. — Causeries du lundi, tome complémen-
taire, 1856, p. 180.
FÉVKIEK 1758. 19
On dit, comme chose siire, à Versailles et à Paris, que
le Roi a désigne, pour gouverneur de M. le duc de Bour-
gogne, M. de La Vauguyon, lieutenant général des armées
du Roi et cordon Lieu, qui a été menin de M. le Dauphin,
et qui a épousé la fille de M. le duc de Bélhune, et
petite-fille de M. le duc de Charost, qui a été gouverneur
du Roi. C'est un homme de haute naissance, Quélenen
son nom, originaire de Bretagne, et allié de toutes les
puissances. On parloit aussi de M. le duc de Nivernois,
qui a été ambassadeur à Rome et qui est un seigneur de
beaucoup d'esprit. Le public le préféroit et le souhai-
toit fort, d'autant que M. le comte de La Vauguyon est un
homme fort dévot et tout à fait, dit-on, dévoué aux
jésuites, par conséquent proscrit des jansénistes, ce qui
suffit pour que le public n'en parle pas avantageuse-
ment; mais c'est un homme fin et d'esprit. On dit que
M. le Dauphin l'a demandé avec instance au Roi, et que
le courrier est parti pour lui porter cette nouvelle à
l'armée de Hanovre où il est.
On dit aussi que le Roi a nommé, pour précepteur de
M. le duc de Bourgogne, M. l'évèque de Limoges Coet-
losquet, en son nom, de Bretagne. C'est, dit-on, un
prélat fort sage et fort prudent. Le Roi l'a mandé, et il
est à la Cour. On n'est pas encore si certain du sous-
gouverneur et du sons-précepteur.
Du mercredi 22 février , il y a eu au Parlement as-
semblée des Chambres; on a reçu les six présidents des
Requêtes dn Palais supprimés, et M. Doublet de Ban-
deville, président de la troisième des Enquêtes, qui s'est
démis, présidents honoraires au Parlement, et ils ont
pris séance en la Grand'Chambre. 11 a été question de
faire une lettre de compliment, de la part dn Parlement
de Paris au Parlement de Bretagne, sur le rappel de
deux de ses conseillers qui avoient été exilés.
Il n'a point été question des suites de la dénonciation
faite dans une assemblée d'un mandement de M. de Cou-
20 JOURNAL UE DAllUlEU.
doicet, évoque d'Auxeire, pour une confrérie du Sacré
Cœur de Jésus, et d'un sermon d'un de ses grands vi-
caires, parce que le ministère est après M. de Condorcet,
pour l'obliger, par promesses et par menaces, à se
démettre de son évêclié d'Auxcrre, comme ont fait les
évoques d'Orléans et de Troyes ; apparemment qu'il est
plus ferme que les autres, 11 est singulier d'obliger par
menaces des évêques à se démettre de leurs évêchés.
On ne trouvera cela établi ni dans les canons, ni dans
les lois fondamentales du royaume; mais seulement do
leur faire faire leur procès, dans les formes canoniques,
par un concile provincial, en cas que leur conduite et
leur doctrine ne soient pas orthodoxes. Cependant on
ne voit pas que le Parlement s'empresse de réclamer
l'exécution des canons et des prétendues lois fondamen-
tales du royaume, parce qu'il s'agit de chasser des évê-
ques plus contraires que d'autres au jansénisme. A pré-
sent, le Parlement se tient tranquille et ne se mêle plus en
rien de cesafiaires-là; c'est le Pioi qui prend tout sur son
compte pour les affaires de l'Église, et qui fait toutes les
opérations avec le ministère pour maintenir la paix dans
le royaume. 11 y a apparence que le parti janséniste ne
remuera pas, tant que le clergé aura du dessous , et il
est fort heureux pour les peuples que le clergé soit sou-
mis, et qu'il ne soit pas aussi remuant et aussi entre-
prenant que le parti contraire, sur les violences qu'on fait
à ces évêques et sur l'exil de M. l'archevêque de Paris.
On ne parle non plus de l'archevêque de Paris que
s'il n'y en avoit jamais eu. On ne parle pas non plus des
Hospitalières du faubourg Saint-Marcel, qui sont tou-
jours interdites. Comme M. l'archevêque de Paris s'est
réservé cette alfaire, ses grands vicaires ne peuvent rien,
et on ne peut rien exiger d'eux. Il y a quelque appa-
rence que M. l'aichevêque ne lèvera pas aisément cette
interdiction. Il n'est pas non plus question d'en faire
prononcer l'abus au Parlement.
MARS 1758. 21
Du 26 février, M. de Voyer de Paulmy d'Argetison^
neveu du ci-devant ministre, s'est démis de sa charge de
secrétaire d'État au département de la guerre. Le Roi a
donné le détail des affaires de la guerre à M. le maré-
chal de Belle-Isle, homme très-habile, mais qui a
soixante-seize ans, et qui éloit déjà ministre d'État. On
dit que cette charge de secrétaire d'État demeurera
vacante, attendu qu'il ne convient pas à un maréchal
de France d'être secrétaire d'État.
Mars»
Lettre Je cachet adressée à la Sorbonne. — Service funèbre du curé de Saint-
Môdard. — Le Parlement contraint quatre de ses membres à se retirer. —
La petite maison de M. Titon. — ■ M. de Corbcron fait réparation authen-
tique au Parlement. — Spéculation sur le remboursement des charges. —
On reçoit de mauvaises nouvelles de l'armée. — Le Parlement condamne
au feu une apologie du père Cuscnibaum. — Nominations de maréchaux
de France. — La flotte de lîrcst; état florissant de notre marine. — Le
Roi donne dos abbayes à MM. do Eornis et de Jarente. — On reçoit vingt-
sept maitresdcs Requêtes il la Grand'Clianibre. — Déclaration du Roi rela-
tive à l'hôpital général. — Mindcn se rend aux Il.inovriens. — Le comte
de Ciermont fait un exemple sur les fournisseurs. — Nouvelles de Russie.
— Succès des Russes contre les Prussiens. — Le Roi donne diverses
abbayes.
Du mercredi f' mars. La Faculté de théologie a tenu
en Sorbonne l'assemblée du prima mensis. Il étoit ques-
tion de revoir la délibération et conclusion de l'assem-
blée dernière. A cet effet , on a relu toutes les délibéra-
lions précédentes, au sujet des derniers ordres du Roi
pour le silence, c'est-à-dire de ne point parler, dans les
thèses de licence et dans les leçons, de la constitution
Vnigeniius, ni des matières sujettes à dispute.
Après la lecture de la dernière conclusion sur laquelle
il falloit délibérer, M. Gcrvaise, syndic de la Faculté, a
tiré de sa poche une letlro de cachet dont il a été fait
1. Fils du marquis et neveu du comte, disgracié en février 1757. MJI.de
Voyer sont de bons gentiishonmies de la Lorraine.
(yole de Barbier d'increville.)
22 JOURNAL DE BARBIER.
lecture. Par cette lettre , le Roi défend à la Faculté de
théologie de délibérer et de confirmer la dernière con-
clusion , et lui ordonne de faire registre de ladite lettre
de cachet, et de s'assembler lundi 6 de ce mois, pour
aviser aux moyens de rétablir la licence. Sur quoi on a
enregistré ladite lettre et l'assemblée a fini. L'on verra
comment s'y prendra la Faculté, dans celle assemblée
ordonnée par le Roi pour lundi. Ces arrangements ne
sont pas aisés, surtout de la façon dont pensent la plus
grande partie des docteurs.
Du même jour l'Miiars. On a vu les disputes qu'il y a
eues entre les marguilliers de Saint-Médard et le curé, qui
est un religieux de Sainte-Geneviève, curé depuis 1742,
par rapport à un service que les marguilliers vouloient
faire faire pour les précédents curés, au nombre de
quatre, que le curé refusoit sous prétexte qu'ils étoient
morts jansénistes. Le Parlement a poursuivi le curé qui
a été obligé de s'absenter, et qui n'est revenu qu'à la
faveur des dernières déclarations du Roi. Les marguil-
liers ont profité des dernières circonstances pour s'adres-
ser aux ministres, pour l'exécution de ce service; on dit
que le Roi a ordonné au curé de le faire à peine de pri-
son. Quoi qu'il en soit, ce mercredi 1*"" mars, le service
en question a été célébré par le curé de l'église de Saint-
Médard , pour le repos de l'âme des quatre derniers cu-
rés, et de plus, il y a eu des billets imprimés de la part
du curé et des marguilliers de Saint-Médard, d'invita-
tion, que l'on a envoyés au Parlement en paquet, à toutes
les buvettes des Chambres, pour chacun de messieurs.
Ces marguilliers, qui ont conservé l'esprit janséniste, de-
puis tout ce qui s'est passé à Saint-Médard , au tombeau
du diacre Pcàris, ont fait les choses en règles.
A l'égard de l'intérieur du Parlement , ces messieurs
ont obligé l'abbé Moreau\ l'abbé Richard, l'abbé d'Es-
trabonne et M. Gaudion , conseillers, de se retirer de la
1. Depuis evèque de Wàcoii. {Noie de Barbier d'incrcville.)
MARS 1758. 23
compagnie, pour ce qu'ils ont fait, pendant la durée des
démissions, contre le vœu général. On veut faire retirer
aussi M. Tilon, conseiller de Grand'Chambre, non pas
pour être resté, mais pour sa conduite personnelle. De-
puis que cet homme a abandonné le parti janséniste,
dont il étoit autrefois un des principaux chefs, et dont il
a tiré bien de l'argent pour payer ses dettes, il vit dans
une petite maison, sur le rempart, dans une débauche
publique avec des fdles, qui sont tous les jours à sa table,
ce qui ne convient pas à un magistrat.
M. le président de Corberon , qui a été assez maltraité
dans une petite assemblée pendant les démissions, pour
une lettre qu'il avoit écrite au chancelier, étoit aussi du
nombre des exclus; mais il a fait une réparation aulhen-
lique à la compagnie, laquelle même est insérée dans les
registres du Parlement, au moyen de quoi il préside à la
première des Enquêtes. On trouve qu'il faut bien avoir
envie de présider pour laisser un pareil monument;
d'autant que sa charge étant dans le cas de la suppres-
sion, il pouvoit donner sa démission et recevoir son
remboursement.
Mais ce n'est pas tout; le Roi a supprime soixante-
quatre conseillers au Parlement, indépendamment des
charges vacantes, depuis quatre ou cinq ans, par mort.
Il y a beaucoup de messieurs qui cherchent à vendre, et
nombre de jeunes gens qui cherchent à se mettre en
charge. L'arrangement est difficile. Il y en a qui ont les
charges de leur père, de leur oncle ou frère, lesquelles
sont supprimées de droit, mais qu'ils voudroient con-
server, parce que le P»oi ne les rembourse que sur le
pied de quarante mille livres, et qu'en en achetant
d'autres elles sont fixées à cinquante mille livres. D'un
autre côté, ceux qui ne sont pas dans le cas de la sup-
pression et qui veulent se retirer, donneroicnt volontiers
leur démission; mais ils voudroient être remboursés par
le Roi, sur le pied de cinquante mille livres, attendu
24 JOURNAL DE P.ARBIER.
que ce seroit démission volontaire, et qu'ils la von*
droient cinquante mille livres. Il faut outre cela que le
ministère soit en état de rembourser, et on a besoin
d'argent. Cela ne sera pas facile à se démêler.
1 1 est dit dans la Gazette de France, du 4 de ce mois de
mars, que M. le marquis de Paulmy ayant obtenu du
Roi la permission de se démettre de la charge de secré-
taire d'État au département de la guerre, Sa Majesté a
nommé le maréchal de Belle-Isle pour le remplacer. Il
est clair, en ce cas, que M. le maréchal de Belle-Isle est
ministre et secrétaire d'État de la guerre, qu'il a la
même charge et qu'il aura la signature en cette qualité,
quoique maréchal de France et duc et pair. Il n'aura
pas apparemment le déparlement des provinces, ainsi
que M. le marquis de Puysieux, lieutenant général des
armées, n'avoit pas voulu s'en charger. On dit même,
à ce sujet, qu'en nommant M. le maréchal de Bclle-
Isle, le système de la Cour est d'exclure dorénavant les
gens de robe de celte place de secrétaire d'État pour la
guerre.
Du lundi 6 mars, l'assemblée de la Faculté de théo-
logie, qui avoit été ordonnée, n'a pas eu lieu. Le dimanche
matin, M. Gervaise, syndic de ladite Faculté, a reçu une
lettre de cachet qui défend de s'assembler jusqu'à
nouvel ordre.
Les nouvelles de l'armée sont mauvaises. Les troupes
du roi de Prusse avec les Hanovriens ont surpris un de
nos quartiers, et ont pres(pie taillé en pièces ou fait pri-
sonniers le régiment de Lorraine et un autre, de façon
que l'on croit que l'armée commandée par M. le comte
de Clermont, prince, prend le parti de se retirer sur les
derrières, d'autant que nous avons beaucoup de malades
dans les hôpitaux et qu'il a trouvé fort peu de disci-
pline dans les troupes. Celle nouvelle afflige les bons
citoyens, qui voient que nous sommes moins avancés
qu'au commencement de l'année dernière, après avoir
MARS 1758. 25
perdu bien du monde et dépensé beaucoup d'nrgent.
Le roi de Prusse fait bien voir ce dont il est capable.
Notre armée est retirée à présent à Hamelcn, quartier
général, et à Osnabrùck.
Du vendredi 10 mars, assemblée des Chambres.
La Cour a enregistré un édit portant création de vingt
charges de payeurs de rentes, sur le pied de cent
soixante-quinze mille livres, et vingt charges de contrô-
leurs de rentes, sur le pied de quarante-cinq mille livres,
à l'occasion des six millions de rentes viagères nouvelles
créées à la fin de 1757. Comme il est dit que les nou-
veaux payeurs et contrôleurs jouiront du droit d'héré-
dité, et de tous les autres droits et privilèges des anciens
payeurs établis par différents édits, déclarations et arrêts
du Conseil, la Cour a ajouté dans l'enregistrement :
« Sans que renonciation d'aucuns édits qui n'auroient
a été registres en la Cour, et l'arrêt du Conseil qui
« n'auroient été revêtus de lettres-patentes, pareille-
(( ment registrées en la Cour, puissent être tirés à consé-
« quence ni suppléer au défaut dudit enregistrement,
« suivant l'arrêt de ce jour fait en Parlement. » Une
déclaration pour la suppression présente et le rembour-
sement de soixante offices de conseillers laïques et de
quatre de conseillers clercs, vacants par mort ou par
démissions données depuis la rentrée du Parlement,
avec la liste des noms desdits conseillers \ 11 paroit y
avoir ^ démissions volontaires.
Une autre déclaration pour le règlement et la distri-
bution des procès et instances pendants dans les quatre
ou cinquième Chambres des Enquêtes, lors de la sup-
pression d'icelles, soit par attribution ou autrement.
Du même jour 10 mars, arrêt de la Cour, toutes les
1. Celte plirase saus verbe se rapporte à la première ligne du paragraphe,
et il faut suppléer à la rédaction de Barbier ; la Cour a enregistré en outre
une déclaration, etc.
2. Ici Barbier a laissé eu blanc le nombre des démissions.
26 JOURNAL DE BARP.IËft.
Chambres assemblées, qui a condamné à être l>riilée par
la main du bourreau^ une lettre imprimée en deux co-
lonnes, françoise et italienne, sur le supplément, au
nombre quarante-un, du Messager de Modène , ou
Apologie de la théologie inorale des Pères Busembaum
et Lacroix^ jésuites^ contre les arrêts des Parlements
qui ont condamné cet ouvrage, comme renouvellant
des propositions fausses, scandaleuses, détestables et
contraires aux lois divines et humaines, tendantes, par
1 . Le bourreau joue, dans le journal de Barbier, un rôle assez important
pour être l'objet d'une note spéciale. Nous avons trouvé, sur ce terrible
agent de la justice bumaine , dcuv notes inédites que nous croyons devoir
insérer ici. On voit par ces notes que le bourreau n'avait point de traitement
fixe, et qu'après cbaque exécution il remettait une espèce de facture dont le
prix était souvent débattu et sur laquelle on faisait des réductions. Il y avait
alors Vexèculcur et le questionnaire, qui donnait la torture. Voici, exacte-
ment reproduites, les deux notes dont nous venons de parler :
M. de Saint-Liébault, lieutenant général du bailliage de Poutoise, a mandé
à M. do Murard, conseiller au Parlement, chef du Conseil de M. le prince de
Conti, que cinq particuliers, prévenus de crimes et détenus dans les prisons
de Pontoise, ayant usé de violences contre le geôlier et même l'ayant battu,
ont été condamnés au carcan avec écriteau, trois aux galères et deux autres au
bannissement.
L'exécution a été faîte par l'exécuteur qui demeure à Mantes, pour laquelle
exécution il demande une somme de 3 65 liv,, suivant le détail qui suit :
Pour avoir attaché cinq hommes au carcan, à raison de 35 liv.
chacun 175 liv.
Pour avoir mis les dix écriteaux à 10 liv. chacun, , sq
Pour avoir marqué trois des lettres G. A. L., à 40 liv. chacun. . 120
Pour avoir conduit les deux bannis hors de la ville, à 10 liv.
chacun 20
ToTAT 3C5 1iv.
Comme cette somme est exorbitante, M. de Murard prie M. le procureur
général de commettre le greffier du Pailement pour taxer ce qui est dû légi-
timement.
Le procureur général a répondu :
Accoler l'article du carcan et de la marque et don-
ner 30 liv. pour chacun, c'est ISOliv.
Cinq écriteaux à raison de 2 liv. chacun, c'est. . 10
ICO liv. pour le tout.
Etat des droits que le Châtelet est dans l'usage de taxer au questionnaire
MARS 1758. 27
une justification scandaleuse, à la subversion des États,
à ébranler la fidélité inviolable des peuples et capable
d'induire des sujets à attenter sur la personne sacrée
des souverains. Fait défense, etc., ordonne qu'il sera
informé contre les imprimeurs et colporteurs de ladite
lettre.
Cette lettre, quoique dite imprimée à Cosmopolis,
contenant trente-huit pages in-douze, et datée du 28 oc-
tobre 1757, est présumée imprimée à Paris. Apparem-
ment qu'il y a quelque chose dans le Messager de
Modène, qui est une espèce de gazette, que l'on a com-
mentée pour faire une apologie. 11 n'y a pas apparence
qu'une pareille lettre vienne de la part des jésuites;
mais la politique est fine de la part de leurs ennemis
de renouveler dans l'esprit du public ces propositions
du livre des pères Busembaum et Lacroix, jésuites, et de
donner lieu à de nouveaux arrêts de condamnations,
pour eiïacer insensiblement les impressions qu'a pu
donner le procès imprimé de Damiens sur l'assassinat
du Roi.
Cette lettre n'a été brûlée ([ue vendredi 17 mars, quoi-
que l'urrèt fût du 10.
pour rexécutioii des sentences criminelles, et qui lui sont payées au Domaine,
sur les exécutoires qui lui eu sout délivrés :
Pour la question 201iv.
Amende honorable.
Pour une torche de cire jaune du poids de deux livres 10
Pour deux écriteaux ,...,.. 6
Pour uue chemiic. 4
20
Effigie.
Pour un tableau sur lequel est transcrite la sentence de coudara-
nalion, quand même il y aurait plusieurs condamnés lOliv.
Carcan.
Pour deux écriteaux 6 liv.
Pour uue quenouille 3
Pour un chapeau de paille 9
Fouet sous la cuslode.
Pour chaque jour , 8 liv.
28 JOURNAL DE BARBIER.
11 faut aussi observer qu'on ne voit que par cet arrêt
que les Chambres étoicnt assemblées le 10 mars; car,
dans les enregistrements des trois édits et déclaralions,
il est dit simplement : « Fait en Parlement, le 10 mars, »
sans qu'il y ait : « les Chambres assemblées. » On ne
sait point la raison de cette dilïércncc.
Du 16 mars, le Roi a tenu le sceau pour la vingt-
cinquième fois.
Le Roi a nommé M. le marquis de Bercheny^, lieute-
nant général, et M. le comte de Conflans, vice-amiral,
maréchaux de France. 11 n'y en avoit point eu dans la
marine depuis M. le maréchal de ïourville.
M. le comte de Conflans" va commander la flotte de
Brest, composée de vingt-huit vaisseaux de ligne, dont
le moindre est de soixante-quatre canons , et sont, dit-
on, des vaisseaux magnifiques. La marine a été telle-
ment rétablie qu'un marin, revenant de Brest, m'a dit
1. Bercheny (Ladislas-Ignace, comte de), né en Hongrie, en 1689, mort en
1778. Il lit ses premières armes dans les troupes de Hongrie, sous les ordres
de sou père, parent du célèbre llagolzki. Lorsque les Hongrois furent ren-
tres sous l'obéissance de la cour de Vienne, il passa en France, et, après
avoir assisté à la prise et à la retraite de Prague, il combattit en 1743 à
Deltingen, sous le maréchal de Noaillcs. Elevé l'année suivante au grade
de lieutenant général des armées du Roi, il lit la guerre, en 1745, sur la
frontière du Rhin, et accompagna Louis XV dans les glorieuses campagnes de
Flandre, de 1746 à 1748. Il fut emplojé dans l'armée du maréchal d'Es-
trées en Saxe et en Hanovre, en 1757, et reçut l'année suivante le bâton de
maréchal de France. ViTouT.
Son nom est surtout célèbre pour avoir introduit le premier des hussards
dans les armées françaises ; un des régiments de cette arme porta son nom
jusqu'en 179 0. Sismondi.
2. Conflans (Hubert de Brienne, comte de), né vers 1690, mort en 1777. Il
entra dans la marine en 1706. Enseigne de vaisseau en 1712, il servit sur
mer jusqu'en 1724. Lieutenant en 1727, capitaine de vaisseau en 1734, il
servit cette année et la suivante sous les ordres de Duguay-Trouin ; en 1740
et 1741, dans l'escadre du marquis d'Antin, et fut mis, en 1745, à la tête
d'une division navale à la Martinique. Au commencement de la guerre de Sept
ans, en 1756, il commanda une escadre sur l'Océan, et reçut la même année
la charge de vice-amiral. Il continua de servir activement jusqu'après 1758,
où le roi Louis XV le comprit dans la promotion qu'il lit de plusieurs maré-
chauv da France. Vatout.
MARS 1758. 29
qu'il y avoit vingt vaisseaux de ligne dont on ne pouvoit
faire usage, faute de matelots, dont nous avons fait une
perte considérable par les prises en Amérique et par la
peste qui a été à Brest.
Le Roi a donné l'abbaye de Trois-Fontaines, qu'avoit
le cardinal de Tencin , diocèse de Chà!ons-sur-Marne ,
qui est de plus de cinquante mille livres de rente, à
M. l'abbé comte de Bernis, ministre des affaires étran^
gères, et à M. l'abbé de Jarente, neveu de l'évêque
d'Orléans, qui a la feuille, l'abbaye d'Aisnay, diocèse
de Lyon, qu'avoit aussi le cardinal de Tencin, qui est do
quarante mille livres de rente.
Du vendredi 17 mars, assemblée du Parlement.
On a reçu à la Grand'Chambre vingt-sept maîtres des
Requêtes, qui ne peuvent y avoir séance qu'après avoir
été reçus au Parlement. La Cour n'avoit pas voulu en
recevoir depuis la Cbambre royale , où les maîtres des
Requêtes éloicnt employés , sous prétexte qu'il falloit
avoir été dix ans officier dans une Cour souveraine pour
être maîlre des Requêtes, et que les dispenses qu'ils
avoient obtenues à cet égard éloient contre les règles.
Bref, on leur avoit fait des difficultés pour les punir de
s'être prêtés à la création de la Cbambre royale.
On a enregistré, à ce que l'on dit, quelques édits qui
n'ont point encore été rendus publics.
Plus une déclaration du 15 mars, par rapport à l'ad-
ministration de l'hôpital. Le Roi y déclare qu'il n'a ja-
mais eu l'intention que de suspendre pour un temps
l'exécution de l'article 66 de l'édit du mois d'avril 1656,
et qu'il juge à propos de rétablir les choses à cet égard
dans le même état où elles étoient avant l'arrêt du Con-
seil du 20 novembi^e 1751, et les lettres-patentes du
28 janvier 1752. A ces causes. Sa l^lajesté a révoqué
l'arrêt du Conseil et lesdites lettres-patentes. En consé-
quence, ordonne que l'article 66 de l'édit de 1656 soit
exécuté dans tout son contenu comme aupai'avant ; que
3.
30 JOURNAL DE BARBIER.
les directeurs nommés par Sa Majesté ou qui auroient
été choisis aux bureaux dudit hôpital général et qui
n'avoient pas prêté serment en la Graud'Chamhre du
Parlement, soient admis sans difficulté à prêter ledit
serment, conformément à l'article 73 de l'édit de 1656,
et qu'en tout on se règle et gouverne à l'avenir, pour
tout ce qui concerne ladite administration, comme avant
l'année 1749.
Par l'arrêt du Conseil du 20 novembre 1751 , le Roi
évoquoit l'aftaire de l'hôpital général, sur sa déclaration
du 24 mars précédent, que le Parlement avoit changée et
modifiée à chaque article, lors de l'enregistrement d'i-
celle. Le Roi, le 21 novembre, s'est fait remettre les
minutes des délibérations, au sujet de l'hôpital général,
et les a mises dans sa poche, et Sa Majesté a fait défenses
au Parlement de s'assembler et de délibérer, ni de lui
faire aucunes remontrances, au sujet de cette affaire de
l'hôpital général. Sur quoi le Parlement a cessé ses
fonctions; lesquelles il a repris en vertu de lettres-pa-
tentes de jussion du 29 novembre que le Parlement a
enregistrées; mais sans approuver l'arrêt du Conseil du
20 novembre, et ce qui s'en étoil ensuivi. Par les lettres-
patentes du 28 janvier 1752, enregistrées au Grand-
Conseil, le Roi a attribué audit Grand-Conseil la connois-
sance de toutes les affaires qui regardent l'administration
de l'hôpital général dont le Parlement a été dépouillé.
Voilà ce que le Roi a révoqué par cette nouvelle dé-
claration ; mais quoiqu'elle rétablisse le Parlement dans
tous ses anciens droits et usages pour l'administration
de l'hôpital général, le Parlement, toujours attentif à la
conservation de ses prétentions, a ajouté dans l'enre-
gislrement de cette nouvelle déclaration : Sans que
renonciation desdits arrêts du Conseil et lettres-patentes
l)uisse être lirée à conséquence; attendu que la Cour
n'a reconnu ni approuvé cesdils arrêts du Conseil et
letUes-[ialentes.
MARS 1758. 31
Du 25 mars. Gazelle de France. M. le comte de Cler-
moiil, prince, a fait passer le Yeser à l'armée et la ra-
mène à Pailerborn.
Un détachement a rendu la ville de Minden aux Ha-
novriens. On dit que près de quatre mille hommes de
nos troupes ont été faits prisonniers. Par la capitulation
nous perdons du monde en détail.
M. le comte de Clermont a fait un exemple par rap-
port aux entrepreneurs des fourrages qui, depuis long-
temps dans nos troupes, s'enrichissent par des fripon-
neries de toute espèce, ainsi que tous les autres muni-
tionnaires et régisseurs des fournitures pour les troupes.
Un garde-magasin ou son commis a été condamné à être
mis au carcan à la tète du camp, les jeudi et dimanche,
[lendant un très-long temps ; et le sieur Mil lin de Grand-
maison , régisseur général, créature de M. le comte
d'Argenson, ci-devant ministre, s'est enfui en Hollande
ou en Prusse. C'est le bruit de Paris, mais on ne sait
pas bien encore les détails. En tous cas, cet exemple
étoit bien nécessaire pour remettre un peu l'ordre dans
toutes les entreprises des fournitures et des hôpitaux,
dont les abus étoicnt souvent de concert avec les offi-
ciers généraux, et il falloitun prince du sang pour met-
tre cet ordre.
M. de Besluchef , chancelier et premier ministre de
Russie, a été arrêté par l'ordre de l'impératrice de Rus-
sie. {Gazelle de France.) Le comte d'Apraxin, général
des troupes russes, qui commandoit l'année dernière et
qui avoit fait retirer ses troupes après avoir battu les
Prussiens, a été arrêté cet hiver et interrogé. On dit qu'il
s'est justifié par un ordre par écrit du chancelier Bestu-
chef. C'est apparemment à cette occasion que ce ministre
a été arrêté et dépouillé de tous ses emplois tout nou-
vellement. On ne concevoit rien, la campagne dernière,
à la retraite du général Apraxin, qui étoit en état de pour-
suivre vivement le roi de Prusse. Celte trahison a mis
32 JOURNAL DE ISAHIilER.
ce prince en état do porter ses forces d'un autre côté;
sans cela il n"y auroit peut-être point eu la bataille de
Rosback contre le prince de Soubise, et le roi de Prusse
n'auroit pas pris Breslau, en Silésie, sur la reine de
Hongrie, et l'on auroit à présent la paix. C'est le fruit
de quelque intelligence avec l'Angleterre.
Le chancelier Bestuchef est frère de M. Bestuchef,
ambassadeur de Russie en France, actuellement à Paris.
On verra s'il restera dans cet emploi.
Depuis cet hiver, le nouveau général des troupes rus-
ses s'est emparé de toute la Prusse; il a un corps de
troupes considérable, sans celles que le général Fremer
attend tous les jours de la Russie, L'impératrice l'a
nommé gouverneur général de la Prusse.
Le comte de Clermont va encore plus loin ; il marche
avec son armée à Vesel, dans le duché deClèves, appar-
tenant au roi de Prusse, et le maréchal de Broglie va
l'y joindre avec les troupes qu'il commande. De cette
façon les grandes opérations en Prusse, en Bohême,
Saxe et Silésie, se feront par les troupes de l'impératrice
de Russie et de la reine de Hongrie.
Le Roi a tenu le sceau, le 28, pour la vingt-sixième
fois. Le Roi a fait la nomination de plusieurs abbayes.
Sa Majesté en a donné une de dix mille livres à l'abbé
d'Héricourt, conseiller de Grand'Chambre, et une de
trois mille cinq cents à l'abbé Richard de Saint-Non,
conseiller de la deuxième des Enquêtes.
M. Lamoignon de Baville^ conseiller, et ayant une
charge de président à mortier, fils de M. Lamoignon, ci-
devant président, épouse mademoiselle Berryer, fille du
conseiller d'État et au Conseil des Dépêches, laquelle
sera très-riche par sa mère. *
1. Depuis garde des sceaux, mort eu mai i789, accablé de dettes.
(^'ole de Barbier d'incrcville.)
AVRIL 1758. 33
Avril.
Le Koi ordonne aux Laclicliers en tbôologie de passer leurs thèses. — Election
d'une sup(?ricure dans la maison des Hospitalières du faubourg Saint-
Marceau. — M. de Montazet est nommé archevêque de Lyon. — M. de
Jarente, évèque d'Orléans, marie sa nièce. — Lettre du comte Je Saint-
Florentin, relative à six docteurs en théologie. — Création de rentes héré-
ditaires. — Privilège des évêqucs d'Orléans pour la délivrance des prison-
niers pour crimes. — La réalité du projet de Bourg-Fontaine. — Refus
de sacrements. — M. de L'EcUise, curé de Saint-?\icolas-Jes-Cliamps. —
Le Parlement le décrète d'ajournement. — -Madame Héuiart. — L'archo-
vcquc de Paris appelle au saint-siége d'une sentence du primat des Gaules.
— Découverte d'un veau d'or à Neufchàtcau, en Lorraine. — Thèses de
licence en Sorbonnc. — Le séminaire d'Orléans. — Mort de M. Crussol
J'Amboise.
Samedi V avril, le syndic de la Faculté de llicologic
a reçu une lettre de cachet pour faire assembler ladite
assemblée. Cette lettre porte l'ordre de dire à tous les
bacheliers, de la part du Roi, de soutenir leurs thèses
comme à Tordinaire, et défend en même temps de déli-
bérer sur ces ordres. L'assemblée du prima mensis s'est
tenue; on a exécuté ce qui étoit prescrit par la lettre de
cachet et l'on s'est séparé; mais l'on doute que les ba-
cheliers se présentent pour soutenir des thèses, crainte
d'avoir de mauvais billets après la thèse et peut-être de
ne pouvoir être placés dans les diilerents diocèses. Mais
voilà toujours un pas de plus que ce qui avoit été fait
jusqu'à présent.
L'ordre du Roi porte de faire assembler tous les ba-
cheliers, mardi 4 de ce mois, à Navarre, chez M. Ger-
vaise, syndic royal et grand-mailre de Navarre, pour
prendre les arrangements pour soutenir les thèses, et
en même temps que ceux desdils bacheliers qui n'au-
ront point soutenu les thèses, dans deux mois, en seront
exclus pour toujours.
Le mardi, les bacheliers se sont rendus au Collège de
Navarre. M. Gervaise leur a donné connoissance des
ordres du Roi. On ne leur demandoit pas leurs avis. Us
sont sortis; mais on croit, qu'en général, ils ne se près-
34 JOURNAL DE BARBIER.
seront pas de soutenir des thèses, si ce n'est quelque
moine \ on verra ce que cela aura produit à l'assemblée
de la Faculté du prima mensis du mois de mai.
Il y a longtemps que l'on parle de l'affaire des Hospi-
talières du faubourg Saint-Marcel. Il paroît certain que
M. Maluin de Montazet, évêqued'Âutun, qui en cette qua-
lité a toute juridiction spirituelle et temporelle de l'ar-
chevêque de Lyon, pendant la vacance, a levé, en qua-
lité de primat des Gaules, l'interdiction. Il n'y avoit
point eu d'excommunication prononcée par M. l'arche-
vêque de Paris, contre les dames Hospitalières du fau-
bourg Saint-Marcel, de procéder à l'élection d'une supé-
rieure; ce qui est précédé d'une messe solennelle et
d'une communion générale. Pour leur désobéissance à
leur supérieure légitime, elles en ont interjeté appel
simple à la primatie de Lyon. En conséquence, le Roi
a nommé M. Brute, curé de Saint-Benoît, à Paris, com-
missaire, pour faire exécuter la sentence ou l'ordonnance
de la primatie, et ces bonnes religieuses sont actuelle-
ment en retraite pour se préparer à procéder à l'élection
d'une supérieure, en présence de ce commissaire du Roi ;
ce qui sera suivi d'une grand'messe et d'une commu-
nion générale de ces bonnes dames qui, enfin, sans s'être
soumises à leur archevêque auront eu le dessus; et
M. l'archevêque de Paris, dans son exil, se sera réservé
assez inutilement Ja connoissance de cette affaire. On
dit que d'autres avoient refusé cette commission du Roi.
On dit aussi que M. l'évêque de Bethléem et les trois
autres grands vicaires de M. l'archevêque de Paris, ont
été chez ces religieuses leur lire une lettre d'exhortation
de ce prélat; qu'une a répondu pour les autres, qu'elles
étoient soumises à toutes les décisions de l'Église, mais
que, par rapport à ce qu'il étoit parlé dans la lettre de
la constitution Uniyenitus, elles n' avoient rien à ré-
pondre, attendu la loi du souverain et la déclaration qui
ordonnoit un silence respectif sur toutes ces matières.
AVRIL ir.Gfi. 35
Voilà un grand triomplie pour les jansénistes, et, jus-
qu'ici, le Parlement ne paroit pas se mêler de tout ceci ;
c'est le Roi et les ministres qui font seuls toutes ces
opérations. M. de Montazet a été nommé par le Roi à
rarchevêché de Lyon, et l'on dit ici que sa complaisance,
pour lever l'interdition prononcée par son confrère, a
été la condition de cette nomination.
D'un autre côté, M. de Jarente, évcque d'Orléans,
ayant la feuille des bénéfices, et qui a beaucoup de part,
avec M. l'abbé de Bernis, à tout ce qui se fait à présent,
a marié sa nièce à M. de La Reynière, fermier général,
très-riche, beau-frère de M. Lamoignon de Malcsherbes,
fils de M. le chancelier, et il a eu une grosse abbaye pour
son neveu qui étoit grand vicaire de l'évêché de Digne;
en sorte que ces messieurs tirent le bon parti de leur
facilité à réduire le clergé, les évoques et autres, au
point de silence et de tranquillité où on les veut as-
treindre.
Il n'y a point eu de lettres de cachet, mais M. le comte
de Saint-Florentin, ministre de Paris, a écrit à différents
supérieurs de séminaires, de défendre et d'empêcher
que tels et tels docteurs, au nombre de six, n'assistent
aux assemblées de la Faculté de théologie; entre autres,
un supérieur du séminaire de Saint-Nicolas-du-Char-
donnet, portant défenses à eux de paroître dans les
assemblées de la Faculté de théologie. Apparemment
que ces messieurs étoient les plus vifs, et il y a de plus
une lettre de cachet qui exile à soixante lieues de Paris
un bachelier du Collège des Loml)ards, qui, peut-être,
a tenu quelques discours avec d'antres bacheliers.
Ce bachelier est un Hybernois qui a été accusé d'avoir
écrit une lettre circulaire à des bacheliers, pour les en-
gager à tenir bon. Il a nié le fait et offert d'en donner
la preuve. Malgré cela, la lettre de cachet a toujours eu
son exécution. Quoi qu'il en soit, l'affaire des thèses est
toujours dans le même état qu'elle étoit, lorsque les ba-
36 JOURNAL DE BARBIER.
cheliers ont comparu à Navarre, devant M. Gervaisc,
syndic royal ; car à Paris, on a raconté tout cela de dif-
férente façon. Les esprits inquiets ne sont pas plus ra-
doucis. Il s'agit de savoir comment toute cette conduite
du ministère sera regardée par la suite. Il est toujours
vrai de dire qu'on ne peut pas forcer un bachelier à sou-
tenir une thèse de licence en Sorbonnc, pouvant se faire
passer licencié en droit; mais il y a peut-être quelque
bachelier qui, avant tout ceci, avoit fait des démarches
pour soutenir les examens qui précèdent la thèse; et l'on
compte qu'il y aura quelques bacheliers qui en soutien-
dront.
Édit du Iloi enregistré au Parlement, toutes les Cham-
bres assemblées le 18 avril, portant création de trois
millions deux cent mille livres de rentes héréditaires,
sur les aides et gabelles, à quatre pour cent, au princi-
pal de quatre-vingts millions, payables moitié argent
comptant, moitié en anciens contrats de rentes sur la
ville, créés par édit de juin 1720, dont on reçoit les arré-
rages au denier quarante. Les nouveaux contrats seront
numérotés et remboursés en totalité par forme de lo-
terie, tous les ans, à raison de quinze cent mille livres
que le Roi destine par an à cet efiet, ainsi que le mon-
tant des rentes des contrats remboursés chaque année.
Cet édit est avantageux, tant par l'augmentation du
revenu et l'exemption des droits de vingtième et des
deux sols pour livre du dixième, que par l'espérance du
remboursement par la loterie. Do cette façon, le Roi em-
prunte quarante millions en deniers comptants, ce qui,
avec toutes les sommes déjà reçues, les rentes viagères
et les loteries, charge de plus en plus l'État et fait voir
que cette guerre coûte infiniment à la nation.
Le Parlement, par son enregistrement, n'a observé
autre chose, sinon que ces nouvelles rentes ne pourront
être constituées que moitié en contrats, faits par édit de
juin 1720, et moitié en deniers comptants.
AVP.IL IT.-.S. 37
Quoique l'argent soil fort rare , ces renies seront
rem[>lk'S, d'autant que les étrangers non naturalisés
et les communautés ecclésiastiques pourront en ac-
quérir.
Autre édit du Roi, de ce mois, enregistré le même
jour 18 avril, les Chambres assemblées, au sujet du pri-
vilège des évèques d'Orléans, iiour la délivrance des pri-
sonniers pour crimes. Quoique le Roi semble confirmer
par jiiété ce privilège, il le restreint : 1» Aux crimes com-
mis dans l'étendue du diocèse d'Orléans; 2° il en excepte
les crimes, excès, outrages non graciables, suivant les
ordonnances. L'abus de ce privilège étoit porté à l'excès
par le nombre de criminels qui venoient de toutes parts
et pour toutes sortes de crimes.
Mais cet édit a déjà été publié en 1753 et enregistré
à la Chambre des Vacations établie par le Roi aux Au-
gustins et composée de conseillers d'État et de maître
des Requêtes, le 10 novembre, pendant la translation
de la Grand'Chambre à Pontoise et l'exil du reste du
Parlement. Cet édit a été fait, dit-on, par M. Joly
de Fleury père, procureur général, magistrat des plus
habiles du royaume. Indèi)endamment du fait du privi-
lège, l'èdit est conçu dans les vrais principes du droit
public, concernant l'autorité souveraine. Il étoit fait ap-
paremment pour l'entrée solennelle de M. Laval-Mont-
morency qui étoit nommé à l'évêché (fOrléans.
Mais comme le Parlement ne veut rien reconnoître do
toutes les lois et enregistrements faits pendant son exil
et son absence, soit par la commission de la Chambre
des Vacations, soit par la Chambre royale, et que M. de
Jarente, ministre de la feuille des bénéfices et évêque
d'Orléans, n'a pas encore fait son entrée dans son dio-
cèse, le ministère s'est trouvé apparemment obligé, pour
satisfaire le Parlement, de réitérer cet édit pour lui faire
enregistrer, lequel est copié mot pour mot sur l'ancien ,
awna (ju'il en soil fait mention; en sorte que cela peut
vil. ^ 4
38 JOURNAL DE BARBIER.
paroître nouveau à ceux qui ne sont pas inslriiits de ce
qui s'est passé en 1753.
Du vendredi21 avril. Assemblée des Chambres. M. Joly
deFleury, premier avocat général, a dénoncé à la Cour
un libelle anonyme, 2 volumes in-12, imprimé à Paris,
chez la veuve Diipuy en 1755, intitulé : La réalité du
projet de Bourg-Fontaine démontrée par l'exécution.
Bourg-Fontaine est une chartreuse dans la forêt de
Villers-Coterets, où l'on suppose que six personnes s'é-
toient assemblées en 1621 , pour former et exécuter le
projet de détruire la religion catholique, d'établir le
déisme, d'abolir toute sorte de culte et de renverser les
mystères, surtout celui de l'incarnation, non par des
voies ouvertes pour ne pas s'exposer aux punitions, mais
par des voies cachées et indirectes, comme de discrédi-
ter les sacrements de pénitence et d'eucharistie, en ren-
dant leur pratique si difficile, par les dispositions néces-
saires pour en approcher, que, par le non-usage sous ces
prétextes, on en perdit peu à peu la foi; de relever
la grâce efficace à un si haut point, qu'elle opérât
toute seule en renversant la liberté du franc arbitre ; de
publier que Jésus-Christ n'étoit point mort pour tous les
hommes, mais seulement pour les élus, ceux qu'il avoit
voulu sauver, et de faire valoir la prédestination.
Cette relation jivoit été imprimée par ordre de la reine
Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, morte en 1666,
et composée par le sieur Filleau, avocat du Roi à Poi-
tiers, qui en avoit été instruit par un des six. C'étoit
riiistoire du jansénisme, que l'on a continuée jusqu'aux
réflexions du père Quesnel, dans cette dernière impres-
sion de 1755. Les jansénistes ont toujours nié ce pré-
tendu projet de Bourg-Fontaine, et M. l'avocat général,
dans son réquisitoire, dit que cette fiction, présentée en
1656, a été regardée comme une calomnie, et que l'on
fait reparoître celle fable sous une forme nouvelle.
Arrêt qui a condamné cette brochure à être brûlée [)ar
AVRIL 1758. 39
la main du bourreau, et qui a été exécuté samedi 2-2,
comme contenant des principes contraires aux lois, maxi-
mes et usages du royaume , et renouvelant malicieuse-
ment des faits faux et calomnieux, en imputant un sys-
tème de déisme et d'impiété à des prélats, docteurs,
magistrats et autres personnes, également recomman-
dables par leur piété, leurs lumières et leur attachement
à la religion.
Défenses d'imprimer, vendre et colporter; mais il n'y
a rien de statué contre la veuve Dnpuy, quai des Augus-
tins, quoique cela ait été imprimé sans permission. On
dit cependant qu'il y avait eu permission tacite de la
part du ministère. En 1755, on pensoit et on agissoit
difléremment d'aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, no peut-on pas dire que cette dé-
nonciation et cet arrêt, que l'on crie publiquement dans
les rues et qui est affiché, sont déplacés dans les cir-
constances présentes. Celte brochure, impriméeen 1755,
étoit connue de peu de gens, et cet arrêt va donner la
curiosité de la connoître, surtout, pour connoitre les
personnes de cette assemblée de Bourg-Fontaine, dont
l'arrêt fait un si grand éloge. Or les six personnes nom-
mées dans cette relation vraie ou fausse sont : l'abbé de
Ilauranne de Saint-Cyran (Jean du Verger), Cornélius
Jansénius, Philippe Cospeau, évêque de Nantes; Pierre
Camus, évêque de Bellay; MM. Arnaud et Simon Vigor,
conseiller au Grand-Conseil. Or, tout le monde sait que
l'abbé de Saint-Cyran, Jansénius et M. Arnaud, ont été
les fondateurs et les grands partisans du jansénisme,
lequel, bien auparavant la constitution Unigenitiis, a
été très-fort condamné. Il paroît donc déplacé de
faire un si grand éloge de ces personnages. C'est faire
gratuitement une espèce d'insulte au clergé d'aujour-
d'hui, et ce n'est pas le moyen de maintenir les ecclé-
siastiques dans l'esprit de paix qu'on veut leur pres-
crire. (Voyez au sujet de ces six personnes Baylc, au
40 JOLUNAL DE lîAIU'.IER.
mot Saint'Cyran; Morcry au mot Verger et antres'.)
Du vendredi 21 avril. Nouvelle affaire. L'abbé de
Vulsanges, ancien docteur de Sorbonne, âgé de quatre-
vingts ans, et aveugle depuis deux ans, grand jansé-
niste, appelant, réappelant, ayant adhéré à Icvèque de
Senez, etc., s'est trouvé très-indisposé sur la paroisse
de Saint-Nicolas -des-Champs, où il demeure depuis
longtemps avec son frère , prêtre habitué de cette pa-
roisse, interdit. Il a aussi un autre frère, qui a été
longtemps vicaire à cette paroisse, qui a été renvoyé par
M. de l'Écluse, curé, et qui est interdit, mais qui s'est
retiré sur la paroisse de Saint-Leu; tous trois francs
jansénistes.
Le malade a envoyé demander les sacrements. Le
porte-Dieu de Saint-Nicolas-des-Champs s'est excusé.
Les deux vicaires en ont fait de même, et M. de l'Écluse,
curé, et l'un des vicaires généraux de M. l'archevêque
de Paris pendant son exil, a refusé. Tout cela a fait du
bruit dans la paroisse. Comme l'on s'attendoit à des
sommations, le curé, les vicaires, le porte-Dieu et tous
les prêtres de la paroisse se sont absentés; en sorte que
les sommations ont été faites sans parler à qui que ce
1 . Ici Barbier a inséré dans son Journal un petit cahier de huit pages,
contenant des extraits d'ouvrages imprimés relatifs à l'affaire de Bourg-Fon-
taine. On y trouve d'abord l'histoire abrégée de Jansénius, do son livre sur
la Grâce, de ses rapports avec Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran,
ainsi que des détails relatifs à la part que Tort-Royal a prise à cette célèbre
querelle. Il est dit ensuite qu'Arnaud a écrit en français, pour les dames, dens.
apologies de la doctrine de Jansénius ; que ces apologies se sont trouvées entre
les mains de la jeunesse et des femmes qui , devenues théologiennes, faisaient des
conférences sur les mystères de la grâce et de la prédestination ; qu'après avoir
écrit pour les femmes, on écrivit pour le peuple, entre les mains duquel fut
mis \e Catéchisme de la Grdce, etc. Le parti janséniste déployaune activité sur-
humaine pour propager ses doctrines et ses brochures, et ce fut en s'organi-
sant pour ainsi dire en société secrète qu'il parvint à tenir si longtemps en
échec le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir royal. Ces faits sont très-bien
indiqués dans le résumé de Barbier, mais comme ce résumé est pris çà et là
dans des livres, comme nous Pavons dit plus haut, nous nous sommes dis-
[iLMisé de le reproduire ici.
AVIUL 1758. 41
soit; après quoi on s'est retiré par devers M. le procu'
reur général.
La nuit de vendredi au samedi , on a déménagé tous
les meubles jusqu'au vin de la cave de M. le curé et des
vicaires. On dit même que deux dames de la paroisse ont
prêté les mains à ce déménagement, que l'on nomme
l'une madame Hémart, femme ou veuve d'un secrétaire
du Roi, et madame Chauvelin, femme de l'intendant
des finances.
Du samedi 22 avril. Assemblée des Chambres à sept
heures et demie du matin. M. le procureur général a
dénoncé et rendu plainte de ce refus de sacrement; il a
été ordonné qu'il en seroit informé; que M. Le Prêtre
de Lézonnet, conseiller de Grand'Chambre, rccevroit
la déposition du malade et dos témoins, et que M. Pelot,
autre conseiller de Grand'Chambre , feroit le recolle-
ment , et qu'il seroit fait sommation aux curé, vicaires,
porte-Dieu et autres prêtres de la paroisse, de faire ces-
ser le scandale. L'assemblée est remise à cinq heures
de relevée.
Il ne restoit en tout sur celle paroisse que trois prêtres
interdits , mais qui disoient toujours la messe comme
étant de Paris, dont l'un est frère du malade. Faute
d'autres, on lui a fait aussi la sommation comme la
chose étant pressante, et avant cinq heures ayant acce-
pté, il a porté les sacrements à son frère, assisté du ne-
veu du malade, habitué à Saint-Leu. 11 faut observer
que la rue du cimetière de Saint-Nicolas-des-Champs,
où demeure le malade, et l'église éloient remplies de
monde et de peuple à ne pouvoir se remuer, dont la
plus grande partie déclamait contre le curé. Assemblée
de peuple toujours dangereuse, dans une ville comme
Paris, où la fermentation n'est pas encore tout à fait finie
à beaucoup près.
Il faut avouer que ce i\l. de l'Écluse est un homme
très-vif pour le parti de M. l'archevêque de Paris, et que
42 JOURNAL DE BARBIER.
l'on a été fort inquiet, lors de sa nomination pour l'un
des quatre vicaires généraux du diocèse. A moins de
circonstances très-fortes contre la personne du malade,
il est vrai de dire que le curé a tort, ainsi que les vi-
caires ont eu tort de se déterminer à ce refus de sacre-
ments, pour causer de nouveau du trouble.
Samedi à cinq heures, assemblée des Chambres. On a
lu les informations. Tout le monde s'attendoit à des dé-
crets de prise de corps ; mais apparemment que les in-
formations n'étoient pas assez fortes, et comme le ma-
lade étoit administré, que d'ailleurs il n'y avoit pas un
refus personnel de la part du curé, vicaires, porte-Dieu
et autres prêtres, sur les sommations faites par les huis-
siers de la Cour, qui se sont contentés de les afficher aux
portes du curé et autres, messieurs du Parlement, qui
ne sont sortis qu'à plus de huit heures, ont seulement
ordonné une plus ample information , et ont remis l'as-
semblée des Chambres à mardi matin 25.
11 est aussi à présumer que l'on a voulu avoir du temps
pour voir, avec les ministres, le parti que le Roi voudroit
qu'on prît dans cette affaire, laquelle est très-désagréa-
ble pour le Roi dans les circonstances présentes.
Apparemment aussi qu'on aura fait dire aux simples
prêtres habitués de la paroisse qu'il n'y avoit ici rien à
craindre pour eux; car, dimanche 23, une grande partie
étoit revenue à la paroisse, et le service et les vêpres ont
été célébrés avec un grand concours d'assistants, plus
par curiosité que par dévotion.
Du mardi 25, assemblée des Chambres.
i^a Cour a décrété M. de l'Écluse, curé de Saint-Ni-
colas-des-Champs et grand vicaire général du diocèse,
d'ajournement personnel. Elle a décrété de prise de
corps les deux vicaires et le prêtre porteur de Saint-
Nicolas, et elle a ordonné une continuation dinforma-
tion, dans laquelle seroit entendue madame Hémart,
femme du payeur des rentes, secrétaire du Roi et tréso-
AVRIL 1758. 43
rier du marc d'or, paroissienne et amiedudit curé, qui,
la nuit du vendredi au samedi que le curé s'étoit ab-
senté, a fait déménager ses meubles en sa présence. Il
n'est point parlé de madame Chauvelin, que l'on disoit
avoir été aussi de la partie.
L'assemblée des Chambres remise à vendredi 28.
M. le curé de Saint-Nicolas-des-Champs est revenu
quelques jours dans son église. On dit qu'il voudroit ac-
commoder cette affaire, et même qu'il a été voir quel-
ques-uns de messieurs du Parlement ; qu'il consentiroit
bien à subir un interrogatoire pour purger son décret,
mais qu'il ne voudroit pas qu'on lui fit certaines ques-
tions. On dit, d'un antre côté, qu'il est prouvé qu'il
avoit défendu à ses prêtres d'administrer cet abbé de
Vulsanges, en cas qu'on vînt demander les sacrements;
il est toujours certain que ce curé est sorti depuis de son
église, et qu'il est absent et caché.
Messieurs les gens du Roi ont été dimanche à Ver-
sailles, On dit que le Roi leur a dit que le Parlement
n'avoit qu'à suivre cette affaire, mais avec modération.
Du vendredi 28 avril, assemblée des Chambres.
On a lu la continuation de l'information ; mais on n'a
rien statué, et l'on a remis l'assemblée à vendredi 5 mai.
Il parolt que cela traîne en longueur; on devroit prendre
cependant un parti de façon ou d'autre, car cet abbé de
Vulsanges n'est pas mort et se porte mieux; mais il a
quatre-vingt-deux ans, et dans quinze jours ou un mois,
il peut retomber et demander encore les sacrements, ce
qui fera une nouvelle scène ; d'ailleurs, son frère n'a que
quatre ans moins que lui et est tout aussi bon jansé-
niste. On auroit dû les faire sortir de cette paroisse pour
éviter matière à dispute.
On dit aussi que M. l'archevêque de Paris a appelé au
saint-siége ad apostolos, de la sentence rendue par
M. l'évêque d'Autun, comme primat, au sujet des hos-
|)italièrcs du faubourg Saint-Marcel, qui, en tout cas,
44 JOURNAL DE BARBIER.
ont eu une grande messe chez elles, et reçu en général la
communion par les mains de M. le curé de Saint-Benoît,
commissaire en celte partie.
11 est dit, dans la Gazette de France du 29 avril, qu'on
a trouvé dans la ville de Neufchâleau, en Lorraine, en
travaillant et remuant des terres, dans la maison d'un
particulier, un veau d'or, figure en relief de trois pieds
et demi de circonférence sur cinq pieds trois pouces et
quelques lignes de longueur. 11 a été déposé dans l'hôtel
de ville, et l'on en a donné avis en Cour; les uns disent
que cela peut venir des juifs, qui, dans de? temps de
guerre, ayant été obligés de se retirer, l'ont caché en
terre; d'autres, que cette riche idole est le dieu des
Égyptiens, le fameux Apis.
On a commencé h soutenir en Sorbonne des thèses de
licence. Un bernardin a soutenu une sorbonique dans
ces thèses. On établit les mêmes principes qu'aupara-
vant : que l'Église dispersée a la même autorité que l'É-
glise assemblée et autres; mais on n'en tire point de
conséquence, et on ne dit point comme on disoit : donc
la constitution Vnigenitus est un jugement dogmatique
de l'Église; pour ne point parler de la constitution.
On dit que M. l'évêque d'Orléans (Jarentc) a mandé
M. l'abbé Couturier, supérieur du séminaire de Saint-
Sulpice, où presque tous les évoques ont été élevés; qu'il
lui a dit qu'il avoit un séminaire à Orléans, et s'il poii-
voit lui répondre qu'on y garderoit le silence prescrit
dans les thèses pour ne point parler de la constitution;
que M. l'abbé Couturier a bien assuré l'évêque de toute
sa soumission aux ordres du Roi , mais , qu'en con-
science, il ne pouvoit pas lui promettre de faire exécu-
ter ce qu'il lui disoit dans les thèses; et que M, l'évêque
d'Orléans lui a répondu qu'en ce cas il n'avoit qu'à se
résoudre à retirer ses séminaristes de la ville d'Orléans,
et qu'il ne les y soufTriroit pas sans cette condition.
En sorte que M. Tabbé de Bernis, l'évêque d'Orléans,
MAI 1758. 45
et ceux qui sont à la tête du ministère ecclésiastique,
font tout ce qu'ils peuvent pour faire exécuter la loi du
silence, et que cette constitution Unigenihis, qui, de-
puis près de quarante ans, a été tant de fois nommée et
qualifiée de loi de l'Église et de l'État par le concours
des deux puissances, tombe enfin dans l'oubli. Les
jansénistes sont tranquilles à présent, mais dans la suite
ils voudront obtenir davantage, et ce silence ne fera pas
tomber le jansénisme.
M. Crussol d'Amboise, archevêque de Toulouse, qui
étoit ici logé à rarclievcché de Paris, en revenant de
souper dans sa famille sur les onze heures et demie, s'est
trouvé mal et est mort subitement d'une indigestion,
apparemment le 28 de ce mois. C'étoit un bon ami de
M. l'archevêque de Paris. C'est un morceau de plus de
cent mille livres de rente à donner.
Le duc de Bourgogne. — Nominatiou de ses gouveineuvs et précepteurs. —
Promotion d'officiers gcni.'raux. — Règlement pour l'avancement dans
l'armée. — Nouvelles diverses. — Le Roi a la goutte au genou. — Mort
du pape Benoit XIV. — Grande affaire au tribunal des maréchaux de
France. — Le maréchal d'Estrécs et le comte de iMaillebois fils. — Le
comte est envoyé à la ciladollc de DouUens. — Le maréihal de Maillcbois
écrit au Roi, qui refuse de l'entendre. — Les pillards de l'armée. —
Indiscipline des troupes. — Mesures de répressions. — Un prétendu
complice de Damiens.
Le 1" mai, M. le duc de Bourgogne, qui n'aura sept
ans que le 13 septembre prochain, a quitté les femmes
et a été mis en la possession des hommes.
Le Roi a nommé, pour gouverneur de ce prince, M. le
comte de La Vauguyon\ lieutenant général des armées
1. La Vauguyon (Autoine-Paul-Jacques de Quélen, duc de), lieutenant
général, né à Xouueins, eu 1706, mort en 1772, se distingua aux sièges de
Waëstricht, d'Oudenardc , d'.4.nvers ; aux batailles de Foiitenoy , Uaucoux,
I.awfeld; il contribua beaucoup au gain de la bataille de Fontenoy , et
fut précepteur des petits-fils de Louis XV, Louis XVI, Louis XVIu' et
Cliarles X.
46 JOURNAL DE BARBIER.
du Roi, cordon bleu, et d'une grande maison de Bre-
tagne; pour sous-gouverneurs, le chevalier de La Fer-
rières, capitaine aux gardes et brigadier des armées du
Roi, et le chevalier de Beaujeu, chevalier de Malte.
Pour précepteur, M. de Coetlosquet, Breton, évoque
de Limoges; et pour sous-précepteur, l'abbé de Radon-
villicrs, homme d'esprit\ qui étoit auprès de M. le car-
dinal de La Rochefoucault.
Pour lecteur, M. l'abbé d'Argentré, vicaire général de
l'évêché de Limoges; et quatre gentilshommes de la
Manche : M.deLoppé', colonel, les marquis de Marbœuf
et de Montesquiou, colonels, et le marquis de La Haye,
capitaine de cavalerie.
Promotion de lieutenants généraux, maréchaux de
camp et brigadiers d'infanterie, cavalerie et dragons; on
croyoit qu'il y auroit aussi deux maréchaux de France.
L'on avoit nommé M. le prince de Soubise, M. le comte
de La Vauguyon, gouverneur de M. le duc de Bourgogne,
et encore quelque autre; mais il n'y a aucuns maré-
chaux de France.
Règlement général pour les troupes et armées de
France, par lequel le Roi ordonne que dorénavant on ne
pourra être élevé au grade de colonel dans l'infanterie,
cavalerie ou dragons qu'après sept années de service,
c'est-à-dire deux ans en qualité de sous-lieutenant, en-
seigne, cornette, et cinq ans en qualité de capitaine.
Ce règlement est bien dressé pour donner de l'ému-
lation aux officiers, pour relever l'emploi de capitaine
et des officiers subalternes et pour faire connoître la
nécessité de l'expérience dans l'art militaire pour être
capable de commander en chef une troupe. Jusqu'ici,
on donnoit l'agrément d'un régiment à de jeunes sei-
gneurs presque en sortant du collège, qui avoient été
reçus mousquetaires dès l'âge de dix ans, et qui avoient
1. Excellent homme. [ISote de Barbier d'Increville.)
2. Ne serait-ce pas Lupé? {Idem.)
MAI 1758. 47
ensuite une commission de capitaine pendant un an.
Ces jeunes seigneurs, riches, méprisaient en quelque
façon les officiers subalternes d'un régiment, et les offi-
ciers subalternes n'avoient ni respect ni confiance dans
ces jeunes colonels; au lieu qu'étant obligés d'avoir sept
ans de service, quand même ce seroit en temps de paix,
ces jeunes seigneurs seront obligés d'aller tous les ans
dans les garnisons où seront les corps, d'y faire le ser-
vice, d'apprendre à obéir et de vivre en confrères avec
les officiers subalternes, de connoître les troupes par
les changements de garnisons et d'acquérir l'expérience
dans l'art militaire.
Ce règlement, fait par le Roi, est signé : maréchal duc
deBelle-Isle, comme secrétaire d'État, ce qui en impose
bien plus que la signature d'un secrétaire d'État, qui
sort des maîtres des Requêtes et des intendants de pro-
vince.
11 s'agira de savoir dans la suite si ce règlement sera
bien exécuté, et si le crédit et la faveur ne reprendront
pas le dessus; car on a l'expérience qu'on fait en France
de fort beaux règlements pour tous les objets d'admi-
nistration du royaume, mais que peu de temps après
ces règlements sont oubliés et ne sont plus exécutés.
M. l'abbé comte de Bcrnis, ministre d'État, a été reçu
commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, à la procession
du 14 de ce mois, jour de la Pentecôte.
Le 12, le Roi avoit tenu le sceau à Choisy pour la
vingt-neuvième fois.
Le Roi a eu une douleur au genou que l'on a qualifiée
de rhumatisme goûteux. On dit qu'il se servoit d'une
canne à la procession de la Pentecôte; mais il n'en est
rien dit dans la Gazette de France.
Le Roi a nommé M. Dillon, évoque d'Évreux, à l'ar-
chevêché de Toulouse, vacant par la mort de M. de
Crussol d'Amboise, et M. de Choiseul de Slainville à
l'évcché d'Évreux.
48 JOURNAL DE BAlîMER.
Le pape Benoit XIV, Lnmhciiini, o.^t mort le 4 mai,
âgédeqnalre-vingt-lrois ans^; il éloil pape depuis 1740.
Les cardinaux de Luynes et de Gèvrcs sont partis pour
Rome pour l'éleclion d'un nouveau pape. Le nonce, qui
est ici, a présenté au Roi une lettre du sacré collège,
apparemment pour continuer ses pouvoirs. On verra si
ce changement de pape ne fera pas quelque mouvement
pour ce qui se passe ici dans les affaires de l'Église et du
clergé. Suivant les apparences, l'intention du Roi est de
maintenir toujours la paix par le silence. On a déjà sou-
tenu deux thèses de licence en Sorhonne, dans lesquelles
il n'est parlé en aucune façon de la constitution Unige-
nitns.
M. le cardinal de Tavanncs, archevêque de Rouen, n
été nommé proviseur de la maison de Sorhonne à la
place de M. le cardinal de Tencin. Le cardinal de Ta-
vannes ne part pas pour Rome à cause de ses infir-
mités.
Du mardi 23, surlendemain de la Trinité, il devoit y
avoir assemhlée des Chamhres au Parlement, au sujet
de l'affaire de M. de l'Écluse, curé de Saint-Nicolas-des-
Champs, qui est toujours ahsent. L'on comptoit qu'il
seroit décrété de prise de corps, d'autant que le décret
d'ajournement personnel est du 25 avril, et que les dé-
lais de vingt-sept jours étoient expirés au 23. Mais il n'y
en a point eu, parce que messieurs de la troisième Cham-
bre des Enquêtes ont pris une petite vacance, et ne doi-
vent rentrer au Palais que le lundi 5 juin. Celte affaire
traîne en longueur.
Autre chose. L'arrêt contre le sieur Gautier, au sujet
du procès de Damiciis, est du 23 avril 1757, les princes
et pairs assemblés, qui ordonne une plus ample infor-
mation pendant un an, pendant lequel temps il gartiera
prison. Ce terme d'un an est expiré le 23 avril dernier.
On ne parle en aucune façon de cette affaire, quoique
1. 11 était né le 31 mars 167j.
MAI 1758. 49
très-importante. Gautier est-il toujours à la Concier-
gerie'/ On m'a dit que sûrement les commissaires avoient
travaillé à rinslrnction du procès, c'est-à-dire au re-
collement de la nouvelle information , quelques jours
avant la Pentecôte.
11 y a eu ce mois-ci une grande afTaire au tribunal de
messieurs les maréchaux derrance\ chez M. le maré-
chal de Noailles, le plus ancien, entre M. le maréchal
d'Eslrées et M. le comte de Maillebois, lieutenant géné-
ral, et fils du maréchal de Maillebois, au sujet de la ba-
taille d'Haslcmbeck, gagnée l'année passée en Westpba-
lie ])ar M. le maréchal d'Eslrées.
On se souvient que ce maréchal a été rappelé après le
gain de cette bataille, qu'il a été remplacé par M. le ma-
réchal de Richelieu, et que M. le prince de Souijise a
perdu la triste bataille de Rosbach contre le roi de
Prusse; tout cela a fort indisposé le public. On sait aussi
qu'il y avoit très-peu de subordination, parmi les offi-
ciers généraux, du temps du maréchal d'Estrées, et du
désordre parmi les munitionnaires, ce qui a fait prendre
le parti cette année d'envoyer à cette armée M. le comte
de Clermont, prince du sang, qui étoit nécessaire pour
remettre les choses dans l'ordre.
Depuis deux mois, M. le comte de Maillebois, lieute-
nant général, et qui étoit maréchal général des logis de
l'armée commandée par M. le maréchal d'Estrées, a
fait un mémoire pour se justifier de certains bruits qui
avoient couru sur son compte. Par ce mémoire anonyme
qui est devenu public dans Paris par nombre de copies,
M. le comte de Maillebois faisait entendre entre autres
que, par les conseils qu'il avoit donnés à M. le maré-
chal d'Estrées, qui était fort indécis sur le parti qu'il
avoit à prendre, il l'avoit déterminé à attaquer l'emicmi,
1. Ce tribunal connaissait sans appel de tous les différends entre gentils-
hommes et gens faisant profession des armes, pour raison de leurs engage-
ments d'iioimeur, etc. Dii La VltLEGII.LK.
VU. 5
50 JOURNAL DE BARBIER.
et avoit eu grande part par là à la victoire qu'il avoit
remportée. Il apprend même, par ce mémoire, que, plus
de trois semaines auparavant la bataille, il avoit été
instruit, par une lettre du minisire, de la part du Roi,
et pour lui seul, que M. le maréchal d'Eslrées devoit
être rappelé et remplacé par M. le maréchal de Riche-
iieu; et l'objet principal du mémoire étoit de se justi-
fier d'un faux avis qu'il étoit soupçonné d'avoir donné
à M. le maréchal d'Estrées, pour empêcher les suites
de la victoire remportée. M. de Maillebois est ami du
maréchal de Richelieu, et a épousé une Paulmy d'Ar-
genson, parente de M. de Paulmy, alors ministre de la
guerre, en place.
M. le maréchal d'Eslrées a dénoncé ce mémoire, de-
venu public, au tribunal de messieurs les maréchaux de
France. M. le maréchal de Maillebois père s'y est rendu,
et, comme ce mémoire éloit anonyme, il a déclaré lui-
même à ce tribunal que M. le comte de iVIaillebois, son
fds, en étoit l'auteur. Messieurs les maréchaux de France
se sont assemblés plusieurs fois pour juger cette alTaire ;
ils ont remis leur avis à M. le maréchal de Belle-Isle,
pour le porter au Roi à qui il appartenoit de juger défi-
nitivement.
Pendant ce temps-là, M. le comte de Maillebois étoit
à Dunkerque, où sont les régiments des gardes et un
corps de troupes dont il avoit le commandement en
chef.
Le 20 de ce mois, lettre de cachet du Roi à M. le comte
de Maillebois, de se rendre dans la citadelle de Douions,
en Picardie. Cette lettre, adressée à M. du Barail , ma-
réchal de camp, commandant de Dunkerque, avec ordre
de l'y faire conduire par un capitaine des grenadiers du
régiment de Bourbonnois, et, en cas de résistance, par
deux capitaines et une compagnie de grenadiers, la
baïonnette au bout du fusil. M. du Barail , en portant
cet ordre, n'a trouvé aucune résistance aux ordres du
MAI 1758. 51
Roi, et M. le comte de Maillebois a été conduit par le
capitaine de grenadiers au château de Doulens, comme
prisonnier d'État.
Le Roi a donné ensuite tous les postes et emplois de
M. le comte de Maillebois, le commandement de l'armée
qui est à Dnnkerque à M. le comte de Graville, lieute-
nant général, qui a été proposé au Roi par M. le maré-
chal de Belle-lsle comme un habile homme, la place
d'inspecteur général à^ , sa charge de maître de la
garde-robe du Roi à son fils. En sorte que voilà un
homme disgracié et perdu, et cette conduite du Roi est
une grande justification pour M. le maréchal d'Estrées.
M. le maréchal de Maillebois père a écrit au Roi pour
lui permettre de se jeter à ses pieds pour lui demander
la grâce de son fils. Le Roi lui a fait réponse de sa main,
en six lignes, qu'il étoit fâché que son fils l'eût mis dans
la nécessité de le punir, qu'il senloit le chagrin que
cela devoit causer à un père, et qu'il n'oublieroit jamais
les services que lui , maréchal de Maillebois, lui avoit
rendus. Ce maréchal étoit dans la garde-robe du Roi
pendant que le Roi écrivoit cette réponse, et le Roi n'a
pas voulu l'entendre. Ce maréchal a quatre-vingts ans.
Cette affaire a fait du mouvement à la Cour; car l'on
croit que le comte de Maillebois n'a pas fait ce mémoire
sans y avoir été engagé par des conseils. D'ailleurs, un
peu d'ambition de sa part; il comploit n'avoir point
d'autre concurrent que le maréchal d'Estrées pour le
commandement des troupes , d'autant qu'il est reconnu
pour bon officier, mais imprudent comme l'on voit. On
l'accusoit aussi d'avoir un peu pillé. D'un autre côté, le
Roi, qui avoit été surpris, soit par madame la marquise,
soit par un autre, à rappeler M. le maréchal d'Estrées,
qui étoit son meilleur général, ce qui avoit indisposé
le public, se trouve justifié par cette dernière conduite,
et en état d'employer le maréchal d'Estrées par la suite,
1 . Barbier a laissé le uoni eu bluuc
52 JOURNAL DE BARRIER.
s'il le juge à propos. Ce maréchal avoit pour lui, lors-
qu'il coinmantloit, six ou sept des meilleurs lieutenants
généraux, mais il avoit contre lui nombre d'autres offi-
ciers généraux qui avoient pillé dans son armée, car il
est vrai qu'il n'y avoit ni ordre ni subordination dans
les troupes.
M. le marquis de Lénoncourt, brigadier et colonel du
régiment de son nom, a été cassé, ou du moins a eu
ordre de vendre son régiment, pour s'être absenté de
Tarmce sans permission du général.
Un régiment entier de hussards a été cassé pour pil-
lage et brigandage'.
H se répand ici une nouvelle importante, qu'on a
arrêté dans l'intendance de Bordeaux et conduit à Paris,
sous bonne garde, im homme que l'on croit être celui
qui a parlé à Damiens, sous le passage de la Chapelle^,
et qui, suivant la déposition de la sentinelle, avoit dit
à Damiens : Eh bienl et à qui Damiens avoit répondu :
Eh bieiil f attends''. Si cela ctoit vrai, cela pounoit
donner de nouveaux éclaircissements sur cette malheu-
reuse affaire ; car on ne trouvera pas toujours un homme
aussi intrépide et aussi déterminé que Damiens à garder
le silence.
Cette nouvelle se dit d'une autre façon. Laquelle est
la plus certaine? Un homme a cherché de l'ouvrage
dans un village nommé Chartret*, près de Melun,
terre appartenant à MAa président Frémont du Mazy.
Cet homme, en travaillant soit au château, soit à la
1. Ce régiment, commandé par le chevalier de PoUcnski, fut incorporé
dans le régiment de Bcrcheny et Turpiu.
2. La chapelle de Versailles.
3. Celte nouvelle n'est pas vraie. [Noie de Barbier.)
<i Damiens, dit M. de La Yillegille, a constamment nié ces faits. Le per-
sonna"-e dont il est ici qucsliiiu r.gure comme contumace dans l'arrêt rendu
contre" Damiens sous lo titre de : « Quidam, âgé de trente-cinq à quarante
ans, taille de cinq pieds au plus, cheveux en bourse, etc. »
4. Il faut lire Charlrcltes, à cinq kilomètres de Mtlun, sur la rive droite
de la Seine.
JUIN 1758. 53
maison du curé, a tenu des discours aux autres ou-
vriers, et leur a dit, ainsi qu'au curé du lieu, qu'on
n'avoit pas bien suivi l'affaire de Daniiens, qu'il y avoit
d'autres complices, et que lui-même avoit élé sollicilé
pour faire ce malheureux coup\ Que cela est revenu
au curé, lequel a averti M. le président du Mazy, qui
étoit à Chartres; que ce président a envoyé chercher
l'officier de la maréchaussée d(ï Melun; qu'on n'a plus
retrouvé cet homme qui s'étoit évadé; mais qu'on a fait
des perquisitions; que M. le président du Mazy étoit
venu sur-le-champ à Paris rendre compte à M. le pro-
cureur général ; enfin que cet homme avoit été arrêté
par la maréchaussée et amené, sous bonne garde, dans
un coche d'eau, à la Conciergerie. Apparemment cette
nouvelle est répandue dans Paris; mais l'on verra ce
que cela deviendra par la suite dans une affaire aussi
importante.
Il y a aussi apparence que cela retardera le jugement
de Gautier, depuis la plus ample information qui a élé
faite contre lui.
Juin»
Le man'clial d'Estrccs publie un nii'nioire justificatif, — Le marquis de
Paulmy se rotirc du conseil d'Êlat. — M. de Massiac est nommé ministre
de lu marine. — Le marôclial de Belle-Isle n'clame contre la venle des
grades. — Le maréchal de Richelieu, gouverneur de Bordeaux. — Encore
un prétendu complice de Daniiens. — Le comte de Lusacc arrive à Ver-
sailles. — Gautier est mis en liberté. — Rappel do l'affaire des princes
et pairs, en l73o. — Les Enquêtes et les Requêtes délibèrent sur une
assemblée des pairs au Pariemeut. — Le Roi ne s'oppose point à celte a-
semblée. — Arrêté du Parlement qui est confirmé daus le droit d'inviter
les princes et les pairs. — L'abbé Ronnct décrété de prise de corps. —
Taxe sur les huissiers-priseurs. — M. de Chevert.— Bataille de Crcvelt.
Le Roi a tenu le sceau le 1" juin pour la trentième
fois; il est étonnant qu'on ne parle plus de donner cette
place de garde des sceaux.
I.e mémoire de M. le maréclial d'Estrées, contenant
1. On rapporte ce propos de différentes façons. {\ole de liarbier.)
5.
54 JOURNAL DE BARBIER.
des éclaircissements pour sa défense, ji été imprimé par
la permission du Roi. 11 se vend publiquement à la
porte des promenades ce le? juin; il prouve le faux du
mémoire de M. le comte de Maillebois, et qu'il y a eu
de la mauvaise volonté dans sa conduite pour empêcher
le maréchal de poursuivre sa victoire. Cela justifie la
punition faite par le Roi et même sa douceur, à l'égard
de M. le comte de Maillebois.
M. le manjuis de Paiilniy, son beau-frère, ci-devant
secrétaire de la guerre, qui est un peu impliqué dans
cette affaire, s'est, dit on, retiré du conseil d'État, oîi il
avoit toujours son entrée comme ministre. On dit qu'il
a été dispensé d'y rentrer.
M. Pcyrenc de Moras a donné sa démission de sa
charge de secrétaire d'État de la marine, c'est-à-dire
poliment qu'il a été remercié. Cette charge a été donnée
à M. le marquis de Miissiac, licLitcnant général des
armées navales, qui en a prêté serment entre les mains
du Roi, le V juin, l.e Roi lui a donné poiu' adjoint Le
Normant de Mézy, intendant généial des armées na-
vales, homme très-expérimenté dans tous les détails de
la marine, avec le titre d'intendant géiiéi al de la marine
et des colonies.
11 est dit dans la Gazette de France que le Roi a con-
servé à M. de Moras la qualité de ministre d'État et, par
conséquent, l'entrée au Conseil.
Mais avec tous ces changeaients de ministres qui se
sont faits depuis un temps, le Roi se charge de pen-
sions considérables. Pour M. de Moras, il ne cherchoit
qu'à se retirer; il n'entendoit rien dans les parties du
ministère qu'on lui avoit conlices. 11 est fort riche, n'a
l>oint d'enfants, délicat et paresseux.
Il i)aroit jusqu'ici que l'intention de la Cour est de
remplir les charges de secrétaires d'État, dans chaque
département, par des gens du métier, et que l'on en
exclut insensiblement les gens de robe.
JUIN 1758. 55
M. le maréchal de Belle-Islc a écrit une grande lettre,
de la part du Hoi, à tous les colonels, laquelle est tran-
scrite dans la Gazette de France^ pour ne plus souffrir dans
les régiments la vente des premiers emplois, et cela en
faveur de la noblesse pauvre qui n'est pas en état d'a-
cheter des capitaines ou autres; comme aussi les mar-
chés qui se font par abus, entre les officiers, pour des
retraites, e( cela à peine d'être cassés par les colonels
qui en auroient eu connoissance; c'est un règlement
pour la police et la subordination dans les régiments.
M. le maréchal de Richelieu qui a obtenu, il y a quel-
que temps, le gouvernement de la ville de Bordeaux, est
jvarti le 25 mai, pour en aller prendre possession et se
faire recevoir comme gouverneur. Il a demandé permis-
sion au Roi, de s'arrêter quelques jours, en passant, dans
son duché de Richelieu'; mais on dit qu'il y est arrêté,
c'est-à-dire qu'il a eu ordre d'y rester par lettre de ca-
chet : Les uns disent que c'est à titre d'exil, les autres
que non ; seulement par arrangement, parce que le ma-
réchal de Langeron^ commande les troupes qui sont de-
puis Blaye jnsqu'à Bordeaux. Cela n'est pas encore bien
éclairci^. On dit très-communément que c'est ordre, y
ayant bien des griefs de pillage sur son compte, de façon
qu'il a fait bâtir un pavillon sur le boulevard, au bout
du jardin de Thôtel d'Anlin qu'il a acheté. Le public
l'appelle le Pavillon d'Hanovre.
L'affaire de l'homme de Chartres a eu des suites.
Ayant été amené à Paris, par la maréchaussée, au fort
1. Arrondissemeut de Cbiuou, Indre-et-Loire.
2. Le comte de Langeroii, lieuteuaiit général et non maréchal, avait été
nommé au commandement de la Guyenne au mois de novembre précédent. Il
se trouvait à Rochefort lors de la tentative des Anglais à l'île d'Aix, et était
parvenu à faire avorter cette expédition eu empêchant un débarquement sur
la côte de France. Le Roi lui avait donné le commandement de la Guyenne
au mois de novembre 1757. De La Villegille.
3. Tout cela n'était que supposition. Le duc de Hichelicu entra le 4 juin
à Bordeaux.
56 JOURNAL DE BARBIER.
l'Évêque, dil-on, il a été interrogé par M. Berlin, lieu-
tenant général de police; il a été regardé comme un fou
dont l'esprit étoit totalement dérangé. Par ordre du mi-
nistre, qui en avoit apparemment parlé au Roi, il a été
envoyé à Bicêtre.
Messieurs des Enquêtes du Parlement, qui ne sont
rentrés au Palais que le 5 de ce mois de juin, n'ont pas
trouvé cette conduite régulière dans une affaire de cette
importance. Mardi 6 juin, ils ont tenu une assemblée
du cabinet, c'est-à-dire des députés des Chambres des
Enquêtes et Requêtes, à la première des Enquêtes, où
il a été arrête de demander l'assemblée générale du
Parlement.
Celte affaire, en effet, est grave. Un homme qui a eu
l'imprudence de trop parler, pourroit faire le fou dans
un interrogatoire; d'ailleurs H est important de savoir
depuis quand cet homme seroil devenu fou; ce qu'il a
fait depuis un temps; s'il a pu connoître Damiens ou
non, enfin, faire les informations nécessaires. Et quoi-
qu'une nouvelle instruction à ce sujet soit très- triste
pour le Roi, il est cependant essentiel d'approfondir s'il
y avoit quelque chose à découvrir.
Du mercredi 7 juin, assemblée des Chambres qui a
duré jusqu'à près de deux heures après midi. La Cour
s'est fait représenter tout ce qui s'étoit fait à ce sujet;
il s'est trouvé que la maréchaussée, après avoir pris cet
homme, l'a mené au juge de Clîartrct, où il y a eu quel-
ques procédures, et le village de Chartrel relève du Cluâ-
telet de Paris.
11 y a eu des débats sur cette affaire ; étant dans la règle
une dépendance de l'assassinat de Damiens, cela ne de-
voit regarder que la GrandChambre du Parlement, en
qualité de commissaires du Roi ; mais messieurs des En-
quêtes et Requêtes ont prétendu qu'ils dévoient aussi,
en corps, en prendre connoissance. Les gens sages du
Parlement ont appréhendé, que sur ce prétexte, les En-
JUIN 1758. 57
quêles ne voulussent fouiller de nouveau clans le procès
principal de Daniiens; mais à la pluralité des voix, arrêt
qui a renvoyé celte affaire au Chàtelet à Paris.
On dit même que cela a pensé faire une nouvelle que-
relje et division entre les Enquêtes et Requêtes, qui sont
unies, et la Grand'Chambre.
Cette décision paroît extraordinaire, parce qu'enfin
nul tribunal ne doit connoître de cette affaire, à l'exclu-
sion de la Grand'Chambre, ou, si l'on veut, de tout le
corps du Parlement.
On ne sait ce que cela deviendra; mais l'on présume
que cet homme n'est nullement fou , et il y a apparence
qu'il y aura un ordre supérieur de la Cour qui défen-
dra au Chàtelet d'en connoître, et que l'homme restera
à Bicêtre. Ce qui sera plus aisé de faire vis-à-vis du
Cliàtelet, que si le Parlement entier avoit fait venir cet
homme à la Conciergerie, pour instruire le procès dans
les formes.
On attendoit ces jours-ci, à Paris, le prince Xavier',
fils de l'électeur de Saxe, roi de Pologne, et par consé-
quent frère de madame la Dauphine, sous le nom de
comte de Lusace. Le garde-meuble du Roi a préparé aux
Tuileries, dans la cour des Princes^, un appartement
l)Our ce prince , et d'autres pour six seigneius qui dé-
voient l'accompagner, un aumônier, un médecin, et des
1. Xavier-Auguste, né le 25 août 1730, mort le 21 juin 1806, dans la
résidence de Zabeltitz. près de Dresde. Ce prince, après avoir commande un
corps auxiliaire de dix mille Saxons pendant la guerre de Sept ans, et avoir
été à la lète du gouvernement de la Saxe, comme régent pendant la minorité
de sou neveu Frédéric-Auguste, de 1763 à 176S, vint habiter la France
sous le nom de comte de Lusace. 11 résidait à Paris, dans un hôtel du fau-
bourg Saint-IIonoré, voisin du palais actuel de l'Elysée, et avait acheté le
château de Pont-sur-Seine. Ses papiers, confisqués par la Convention et trans-
portés à Troyes, ont été mis eu ordre par M. Guignard, archiviste du dépar-
tement de l'Aube, qui eu a publié l'inventaire en 1853, sous le titre de :
Rapport sur les papiers de S. À. R. le prince Xavier de Saxe. Dijon,
iy pages in-40. De La Villegclle.
2. Du coté et près du pavillon de Flore.
58 JOURNAL DE BARDIEU.
domestiques ; tout étoit pour le 7 de ce mois. Mais comme
les princes de Coudé et comte de La Marche sont partis,
la nuit du 5 au 6, pour l'armée, sur une lettre de M. le
comte de Cicrmont, prince, général de l'armée, laquelle
est assemblée à Wesel et environs (attendu que l'armée
lianovrienne a passé le Rhin, au-dessus de Wesel, à
Emnierick, et qu'elle est entrée dans le Brabant, ce qui
fait attendre une action), il y a apparence que le prince
de Saxe, ayant passé par notre armée, y sera resté pour
attendre nos princes et être présent à ce qui se passera.
On compte que ce petit voyage du prince de Saxe
coûtera un million à la Fiance. Dans la Gazette de
France, du 10 de ce mois, il n'est pas dit un mot de
l'armée de M. le comte de Clermont; comme dans l'ar-
ticle de Rome, il n'est point parlé où l'on en est au con-
clave pour la nomination et élection d'un pape.
Le prince Xavier de Saxe, sous le nom du comte de
Lusace, est arrivé à Versailles un soir avec sa suite, qui
sont des seigneurs suédois et polonois, au nombre de
six, pour voir madame la Dauphine, sa sœur, dans l'ap-
partement de laquelle étoient un grand nombre de da-
mes de la Cour, et des seigneurs. Madame la Dauphine
a présenté le prince, son frère, aux principales dames et
entre autres à madame la marquise de Pompadour. 11
n'y est resté qu'un jour entier et n'est point venu à Pa-
ris. 11 est parti pour l'armée.
M. le comte de Clermont est désigné dans la Gazette
de France, en quahtéde généralissime des armées du Roi.
Du vendredi 16 juin, assemblée des princes et des
ducs et pairs. Il n'y avoit que le duc d'Orléans et le
prince de Conti, les autres sont à l'armée. Le comte de
Charolois n'y vient point, ni les princes légitimés, à cause
d'un cérémonial pour traverser le parquet.
Il s'agissoit de l'aflaire de Gautier, sur laquelle depuis
l'arrêt rendu en avril 1757, on avoit fait une nouvelle
information, lui étant à la Conciergerie. L'assemblée
JUIN 1758. 59
étoit de la Grand'Chambre seulement, comme commis-
saires pour le procès de Damiens. On a lu la plus ample
information, et comme il y avoit apparemment de nou-
velles charges par l'arrêt, on a ordonné pour la forme
une plus ample information indéfinie pour le temps; et
cependant Gautier est mis en liberté. En sorte qu'il est
sorti de la Conciergerie.
Gautier avoit demandé par une Requête présentée à
la Cour d'être déchargé de l'accusation. Il y a même un
mémoire très-bien fait; mais l'arrêt n'est pas conforme
à sa Requête.
Mais comme celte assemblée étoit convenue depuis
plusieurs jours, messieurs des Enquêtes et Requêtes ont
songé à suivre leurs projets et prétentions sur ce qui s'é-
toit passé en 1755, au sujet et à l'occasion de l'aiïaire du
Grand-Conseil, c'est-à-dire d'une déclaration du Roi, du
10 octobre 1755, pour établir les droits du Grand-
Conseil.
Le Parlement s'est donné de grands mouvements,
tant par des arrêtés que par des remontrances, pour
détruire l'effet de cette déclaration, surtout par celles
du 15 novembre 1755, qui sont très-fortes sur les droits
du Parlement. Et comme il n'a voit pas de réponses sa-
tisfaisantes de la part du Roi, il a pris le parti de faire
inviter les princes et les pairs de venir prendre place en
la Cour, pour délibérer sur les moyens de maintenir les
lois fondamentales du royaume, au sujet de l'ordre pu-
blic, et surtout de la prééminence de la Cour souve-
raine du royaume sur la juridiction du Grand-Conseil.
Les princes et les pairs étoient dans le dessein de se
rendre au Palais, au jour marqué pour l'invitation. Mais
la nuit, ils ont reçu chacun des lettres de cachet, poi-
tant défenses, de la part du Roi, de se rendre à l'as-
semblée; sur quoi ils ont envoyé, le matin, leurs gen-
tilshommes faire leurs excuses aux Chambres assem-
blées.
GO JOURNAL DE BARBIER.
Ces défenses ont donne lieu ù différentes remontrances
de la part du Parlement, pour faire connoîlre au Uoi
que ces défenses donnoient atteinte aux droits inviola-
bles de la pairie, et au droit du Parlement de pouvoir
convoquer et rassembler les princes et les pairs, qui sont
ses memljres, quand il s'agit de soutenir et de défendre
les lois fondamentales du royaume.
C'est cette affaire qui a eu des suites si fâcheuses que
les Parlements de Rouen, de Bordeaux, de Toulouse,
d'Aix, se sont unis au Parlement de Paris, contre la dé-
claration du Roi du 10 octobre 1755 en faveur du Grand-
Conseil, et que l'on a établi, par dilTérentes remon-
trances, les grands principes qu'il n'y avoit qu'un seul
Parlement de France, dont tous les Parlements compo-
soient des classes différentes.
Le Roi n'a rien statué définitivement sur la question
de l'invitation des princes et pairs, ni sur les défenses
qu'il avoit faites de s'assembler, d'autant que l'année
1756 a été très-orageuse, le Roi et le Parlement ayant
été occupés successivement d'affaires contre le clergé,
contre la Sorbonne, au sujet d'un bref du pape; ensuite
sur des déclarations d'impôts que le Parlement n'a point
enregistrées , par les vacances , et enfin par le lit de
justice du 13 décembre 1756, qui a été suivi de la dé-
mission des charges et de tout ce qui est arrivé depuis.
C'est donc au sujet de l'invitation des pairs et des dé-
fenses du Roi de 1756, que messieurs des Enquêtes et
Rccp.êtes ont délibéré au cabinet, sachant l'assemblée
des pairs pour le 16 de ce mois. En conséquence, ils ont
arrêté d'avertir iM. le premier président qu'à l'issue du
jugement de l'affaire de Gautier, toutes les Chambres
viendroienl prendre place dans la Grand'Chambre avec
les princes et les pairs.
iM. le premier président a été rendre compte au Roi
du dessein de messieurs des Enquêtes et de l'objet de
l'assemblée générale. Le Roi a bien reçu M. le premier
JUIN 1758. 61
président, et lui a fait une réponse très-satisraisaute.
Du jeudi 15 juin 175S. Réponse du Roi à M. le pre-
mier président :
« Je vous charge de dire à mon Parlement, que je n'ai
« jamais entendu donner aucune atteinte au droit qu'ont
« les princes de mon sang et les pairs de mon royaume
« d'y venir prendre leurs places, toutes les fois qu'ils le
« voudront, et qu'ils y seront invités par mon Parlement,
« et je compte trop sur la fidélité de tous ceux qui le
« composent, pour n'être pas persuadé qu'on n'usera
« jamais de ce droit que pour le bien de mon service. »
Du vendredi 16 juin. Apres le jugement de Gautier,
les Chambres sont entrées dans la Grand'Chambre-, on
a lu ou rapporté tout ce qui s'étoit passé en 1756, au
sujet de l'invitation des pairs, et la dernière réponse du
Roi.
ARRÊTÉ DU PARLEMENT GARNI DES PRINCES ET DES PAIRS,
DU 16 JUIN.
« La Cour, pleinement rassurée sur les inquiétudes
« que lui causoicnt les défenses aux princes et aux pairs,
« et ce qui pouvoit résulter de la réponse du Roi du
« 27 février 1756, a arrêté qu'il sera fait registre du récit
« fait par M. le premier président et de ce que ledit sei-
« gneur Roi l'a chargé de dire à son Parlement; en con-
« séquence, que ce qui a donné lieu aux arrêts des 18,
« J9 et 20 février 1756, ensemble la délibération faite
« en la Cour, le 6 avril de ladite année, en l'absence des
a princes et des pairs , ne pourront en aucune façon
« préjudicier à la plénitude des droits de la pairie et de
iv la Cour des pairs, dont le libre et entier exercice de-
(i meure assuré. »
Pour entendre cette partie de l'arrêté, il faut savoir
que ce qui avoil donné lieu aux arrêts ci-dessus, du mois
di; février 1756, étoient les défenses du Roi aux princes
et aux pairs de se rendre le 18 février au Parlement,
Ml. . G
62 JOURNAL DE BARRIER.
sur l'invitation ô\\ Parlement, les réponses thi Roi aux
députés pour qu'on cul à rendre compte à Sa Majesté
des motifs de cette invitation, la réponse du Roi du
27 février, par laquelle, après avoir fait entendre qu'il
n'entendoit préjudicicr par ses défenses aux droits de la
pairie, Sa Majesté a dit qu'elle n'entendoit pas que les
princes et les pairs pussent être convoqués par son Par-
lement, sans qu'il lui ait fait connoîtrc auparavant les
raisons qui le déterminent à regarder la convocation
comme nécessaire , et la délibération du 6 avril et
un arrêt de règlement fait par les Chambres seules,
faute d'avoir eu satisfaction de la part du Roi, portant
défenses aux baillis et juges du ressort de reconnoitre
l'autorité des gens du Grand-Conseil, en ce qui peut
concerner l'ordre public du royaume, la police inté-
rieure des tribunaux et généralement dans tous les actes
qui renformcroient l'exercice d'un droit de ressort, de
supériorité immédiate et d'inspection sur la conduite
desdits officiers dans l'exercice de leurs fonctions, etc.
Au moyen de cet arrêté, le Parlement décide que tout
ce qui a été fait à cette occasion, en 1756, doit être re-
gardé comme inutile et non avenu , et que , suivant la
dernière déclaration du Roi, le Parlement est confirmé,
pour l'avenir, dans le droit d'inviter les princes et les
pairs et de convoquer un Parlement en forme; et les
princes et pairs ont droit de se rendre à celle invitation
et de tenir un Parlement, et ce en toutes occasions,
non-seulement sans la permission du Roi, sauf à lui à y
assister s'il le juge à propos, mais même sans qu'il soit
instruit des causes et des raisons de cette invitation et
de cette assemblée générale.
La réponse du Roi et cet arrêté doivent fort inquiéter
les évêques et le clergé en général, qui doivent bien pré-
voir que celte plénitude de pouvoir du Parlement a
pour principal objet de les contenir et de les réduire dans
la dépendance du Parlement, d'autant que tous les
JUIN 1758. 63
troubles depuis 1750, même l'affaire du Grand-Conseil,
n'ont d'autre principe que les disputes du Parlement et
de l'Église, au sujet delà constitution Unigenitus.
SUITE DE l'arrêté DU 16 JUIN.
« Arrête en outre que M, le premier président sera
« cliargé, en rendant compte au Roi du présent airêté,
« de porter à ses pieds le témoignage de la respectueuse
« et vive reconnoissance qu'inspire à son Parlement la
« justice que le Roi veut bien lui rendre et les marques
« de bonté qu'il veut bien lui donner, et de l'assurer que
« son Parlement ne cessera jamais de mériter la con-
« fiance que ledit seigneur Roi met en sa fidélité, »
Il faut savoir qu'après le premier arrêté, M. le premier
président a proposé s'il ne convenoit pas de remercier le
Roi de la part de la compagnie. M. le duc d'Orléans,
premier opinant, a dit, dans les termes les plus mesurés
et les plus respectueux, qu'il ne croyoit pas que ce fût le
cas d'un remercîment, parce que le Roi, en cette occa-
sion , n'avoit fait que rendre justice sur les droits du
Parlement. M. le prince de Conti, second opinant, a fort
approuvé toutes les raisons de M. le duc d'Orléans, mais
néanmoins a été d'avis de remercier le Roi de la bonté
qu'il avait eue de rendre justice. La chose a été mise en
délibération, et, à la pluialilé des voix, la compagnie
a été d'avis de remercier le Roi , en observant cepen-
dant, dans le remercîment, d'employer principale-
ment le terme de justice : c'est en conséquence qu'a
été dressé le second arrêté.
Tous MM. les magistrats du Parlement sont extrême-
ment satisfaits de cet événement qui leur donne sans
difficulté un grand crédit dans le public et un grand
lustre à leur état; ils ont dit aussi que le 16 juin ôtoit
le plus beau de leurs jours.
Mais quand on fait réflexion sur la singularité de cet
événement, par toutes les circonstances et après tout
64 JOURNAL DE BAftBIER.
ce qui s'est passe depuis 1756, n'est-il pas à craindre
que la guerre présente, qui est critique et qui peut èiro
longue, et que le besoin que le Roi a et aura dans
la suite d'argent à tirer de ses peuples, n'y aient plus
de part que la seule bonté du gouvernement. Si cela
étoit, les changements qui pourroient arriver après la
paix pourroient être considérables. C'est ce que l'on verra
par la suite des temps; attendu qu'il y a eu bien des
variations, depuis 1750, au sujet de la compagnie.
Du mardi 20 juin, assemblée des Chambres.
La Cour a décrété de prise de corps l'abbé Bonnet,
porte-Dieu de la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs,
pour avoir refuse les sacrements à la demoiselle Vaillant.
Au moyen de ce, il n'y a plus ni curé ni vicaires dans
cette paroisse. Cette demoiselle Vaillant est, dit-on,
femme d'un cordonnier ou tonnelier. On dit que le sieur
Bonnet l'ayant visitée lui a représenté qu'elle dovoit se
soumettre à la constitution Unigenitns, et que, peu de
temps après, elle étoit morte sans sacrements. Cela
seroit imprudent au sieur Bonnet; il faut qu'il y ait
quelque chose de plus ou de moins dans cette adaire.
On dit aussi que le Parlement a enregistré, le 20 juin,
une déclaration du 18, par laquelle on demande une
somme de douze cent mille livres aux huissiers-priseurs,
auxquels on accorde une augmentation de droits dans
les ventes de meubles. C'est toujours une taxe sur le
public. On n'a point crié cette déclaration , qui est
véritable.
On avoit répandu le bruit dans Paris que le maréchal
de Richelieu étoit exilé à Richelieu et disgracié. 11 y a
dans la gazette du 24 de ce mois que, le 4, il a fait son
entrée dans Bordeaux comme gouverneur; qu'il a été
reçu au Parlement, et que cette cérémonie s'est passée
avec une très-grande magnificence de sa part.
M. de Chevert, dit lu gazette, lieutenant général, est
venu ici le 19; il étoit indisposé à une maison de cam-
JUIN 1758. 65
pagne près de Paris. Cependant, à Versailles, il a eu
une grande conférence avec M. le maréchal de Belle-
Is!e, et il est reparti, la nuit même, pour l'armée. Voilà
ce qui fait qu'on n'a eu jusqu'ici aucune nouvelle de
celle armée, qui altendoit le retour de M. de Chevert.
(Le fait n'est pas véritable; il n'est parti pour l'armée
que plusieurs jours après.)
Du lundi 26 juin, il est arrivé un courrier à Versailles
dans l'après-midi. Le Roi étoit parti pour la chasse, et
pour aller coucher à son nouveau château de Saint-
Huhert pour la première fois. Le courrier a remis son
paquet à M. le maréchal de Belle-Isle, ministre de la
guerre, qui l'a ouvert; lui et M. le comte de Bernis ont
été en rendre compte à madame la marquise de Pom-
padour, qui s'est chargée d'en instruire le Roi, et qui
est partie sur les.cinq heures pour Saint-Hubert, où elle
devoit se rendre pour souper.
La nouvelle s'est répandue, le mardi matin, à Paris
par les lettres particulières écrites de l'armée, et y a
jeté un peu de consternation. Le vendredi 23, l'armée
de M. le comte de Clermont et celle des llanovriens
éloient rangées en présence, séparées, dit-on, par un
village nommé Crevelt et par un bois. Ce village avoit
été pris et repris alternativement par des détachements,
apparemment pour engager une alTaire générale. Les
llanovriens, masqués par un bois, ont tourné et attaqué
l'aîle gauche de notre armée. Le combat, a duré, dit-
on, huit heures fort vivement. Nos meilleures troupes
éloient à notre aile gauche : les carabiniers, dont M. le
comte de Gisors, fds de M. le maréchal de Belle-lsle,
colonel, est à la tête, les grenadiers royaux, le régiment
de la marine et cinq ou six autres bons régiments. Les
ennemis ont eu le champ de bataille. Nous avons perdu
trois ou quatre mille hommes. Les carabiniers et autres
de nos mcilleincs troupes ont été taillés en pièces.
M. le comte de Gisors a été dangereusement blessé d'un
C,
66 JOURNAL DE lîARBIER.
coup de feu dans les reins. On ne sait, au surplus, au-
cun détail; on sait seulement que ce n'est point une
affaire générale, et que cela s'est passé seulement entre
dix mille hommes environ de nos troupes.
On est d'autant plus outré à Paris, que l'armée de
M. le comte de Clermont est de soixante-sept à quatre-
vingt mille hommes de bonnes troupes; que le prince
Ferdinand deBruns\Yick, qui commande les Hanovriens,
n'a pas quarante mille honnnes, parmi lesquels il y a
quelques troupes prussiennes. On ne conçoit pas com-
ment on n'a pas pu secourir cette aile gauche. On
compte que nous avons encore été surpris, et que le
canon des ennemis a causé noire perte. On soupçonne
même que nous avons été trahis par quelques ofticiers
généraux, i)armi lesquels il y a de la fermentation et
bien des mécontents du gouvernement. On ne sait à
quoi s'en prendre, tant cela paroit extraordinaire. Il y
a bien des gens de conséquence tués ou blessés que l'on
ne sait point encore.
11 est certain que le Roi et la nation sont malheu-
reux depuis la victoire remportée par M. le maréchal
d'Estrées.
Du mardi, 27 il n'étoit point arrivé de courrier à
Versailles à six heures et demie du soir pour apporter le
détail de cette malheureuse affaire; ce qui feroit quasi
présumer qu'il y auroit eu une action générale le sa-
medi 24, jour de la Saint-Jean, d'autant que notre perte
n'cm[)êche pas notre supériorité effective.
Du mercredi 28 juin, on a reçu à la Grand'Chambre
M. le duc de ïresme, duc et pair. Les princes, qui sont
M. le duc d'Orléans et M. le comte de Conti et nombre
de ducs et i)airs, y ont assisté. Us avoient tous l'air fort
triste. Après cette cérémonie, on a lu à l'assemblée
des Chambres une réponse très-gracieuse du Roi pour
son Parlement, au compliment de remercîment <pie lui
a fait M. le premier président de la pari du l'arlcment.
JUILLET 1758. 67
Toutes ces formalités ne rétablissent pas l'honneur de
la nation, et la tranquillité du peuple sur les suites de
ce malheureux événement.
D'un autre côté, une flotte angloise s'étoit préparée à
faire une descente en Normandie, du côté de Honfleur;
mais on dit heureusement que les troupes qui sont sur
les côtes en ont empêché l'effet. Les Anglois ont trois
flottes différentes qui rôdent sur nos côtes. Us ne cher-
chent qu'à faire des coups de main et à brûler les vais-
seaux qui sont dans nos ports, d'autant que nous n'avons
point de flotte en mer à leur opposer.
Juillet.
Détails sur la bataille de Crevelt. — Le comte de Clerniout est critiqué vive-
ment à Paris. — On parle de dissensions entre les généraux. — Change-
ments dans le conseil dElat. — Gilbert de Voisins. — Progrès des enne-
mis en Allemagne. — L'Etat n'a plus d'argent. — Assemblée du clergé.
— Voyages du Roi à sa maison de Saint-Hubert. — Succès du marécbal
Da-wn contre les Prussiens. — Le comte de Clerraont revient à Paris. —
M, de Contadcs commaude l'armée du Rhin. — Belle action d'un jeune
cornette de carabiniers. — Election du pape Clément XIII. — Satisfaction
des jansénistes. — Le conclave dure cinquante-trois jours. — Nouvelles
du théâtre de la guerre. — Succès du duc de Broglie contre les Hessois.
— Le Parlement casse une ordonnance de l'intendant de Paris relative aui
pigeons. — Pluies continuelles. — On découvre la châsse de sainte
Geneviève.
Dans la Gazette de France du samedi l^"" juillet, il y
a la relation des dispositions de l'armée de M. le comte
de Clermont sur le Rhin, ainsi que de l'armée des Hano-
vriens, et des différents mouvements de l'une et de
l'autre, pendant plusieurs jours, sur les lieux de Gueldres,
de , de Rhemsberg et autres. Le 23, les deux ar-
mées étoient rangées en bataille sur le terrain ci-dessus,
pour faire une action générale; mais les ennemis ont
tourné pour attaquer l'aile gauche où le combat a été
très-vif. M. le comte de Clermont avoit posté des corps
de réserve pour les employer dans l'occasion, et il a
envoyé chercher une réserve de grenadiers royaux do
68 JOURNAL DE BARBIER.
France et autres; mais il est dit dans la gazette que,
par une fatalité inconcevable^ les officiers chargés de
faire avancer ce corps de réserve les avaient égarés sur
le chemin^ et l'aile gauche n'avoit pas pu soutenir,
parce que l'ennemi avoit des troupes fraîches, dans un
bois, qu'il avoit fait avancer. M. le comte de Clermont
avoit fait battre la retraite, qui s'est faite en bon ordre
à Nuis. Au surplus, que les troupes de l'aile gauche
avoient enfoncé trois fois l'ennemi, et que si nous avions
fait une grande perte, celle de l'ennemi éloit encore
plus considérable.
D'ailleurs, il n'y a aucun détail de la perte que nous
avons faite ni des officiers lues. On dit qu'il y a cin-
quante officiers des carabiniers tués. On a aussi la nou-
velle que M. le comte de Gisors, fils du maréchal do
Belle-Isle, est mort de sa blessure, lequel est regretté
de tout le mondée Le courrier de vendredi en a apporté
la nouvelle; et l'on dit que le Roi a été rendre visite
et faire compliment de condoléance à M. le maréchal
de Belle-lsle, dans son appartement, qui est un des
pavillons, comme ministre de la guerre, ce malin
samedi.
Il faut convenir que voilà un événement bien extra-
ordinaire, que, dans un petit terrain que nos troupes
occupent, et sur lequel ils ont fait ditlérents mouve-
ments depuis le 7 et le 8 du mois de juin, des officiers
aient égaré un corps de réserve. 11 y a quelque chose
là-dessous qu'on n'entend pas bien.
On dit aujourd'hui que nous nous sommes retirés
jusqu'à Cologne, ce qui est environ à près de dix lieues
de Tendroit où s'est donné le combat. On dit aussi que
le Pioi a envoyé chercher M. le maréchal d'Estrées et
1. C'était un jeune homme de la plus grande espérance, également instruit
dans les affaires et Tart militaire, capable des graiides vues et des détails,
d'une politesse égale à sa valeur, c'.éii à la Cour et à l'armée. Le prince
héréditaire de Brunswick, qui le prit prisonnier, en eut soin comme de son
frère, ne le quitta point et l'honora de ses larmes. Voltaire.
JUII.LI'>T i758. 69
qu'il doit partir pour rarmée; mais on ne sait pas les
arrang(>ments, à cause de M. le comte de Clermont
L'on convient, dans tous les détails, que nos troupes
ont fait des prodiges de valeur dans l'action du 13 , que
les ennemis ont perdu au moins autant de monde que
nous, quoiqu'ils fussent rafraîchis par de nouvelles
troupes qui étoient dans un bois, et môme qu'ils ctoient
prêts de faire la retraite et de nous laisser le champ de
bataille, dans la crainte des secours qui pouvoient
arriver, lorsque M. le comte de Clermont a fait battre
la retraite.
Au surplus, on tient généralement dans Paris de très-
mauvais discours sur le compte de M. le comte de Cler-
mont ; qu'il étoit à table depuis longtemps, lorsque
l'affaire s'est engagée là l'aile gauche; que M. le marquis
de Saint-Germain, lieutenant général, qui a donné de
grandes preuves de valeur et de prudence, avoit envoyé
par deux fois avertir M. le comte de Clermont de ce qui
se passoit, et lui demander du secours, sans qu'il y ait eu
égard ^. Les lettres des officiers sont remplies de ces
détails, jusqu'à écrire que les choses auroient mieux été
si nous n'avions pas tant bu. Les gazettes étpangères
conviennent que si les secours du corps de réserve
étoient venus, les Hanovriens auroient été défaits, et
que ces secours se sont égarés en chemin. On ne sauroit
ôter de l'idée des politiques tpi'il y a eu encore quelque
cabale dans quelques généraux, qui ont donné de mau-
vais conseils au général, et qu'il y a plusieurs partis
dans l'armée, par rapport au gouvernement, ce qui se-
i. Le litre d'abbé de Saint-Germain, que portait, comme on sait, le comte
de r.iermont, lui attira une foule de quolibets. Le roi de Prusse l'appelait le
général des liénédiclins , et après la bataille de Crevelt, on chanta daus
Paris le couplet suivant :
Moitié plumet, moitié rabat.
Aussi propre à l'un commi.' à l'autre
Clermont se bat comme uu apolrc.
Et sert son Dieu comme il se bat.
^0 JOURNAL DR BARBIER.
roit la siiile do rindcpendance qui a gagné depuis un
temps tous les esprits dans ce pays-ci.
Le Roi tient toujours le sceau.
Le Roi a renvoyé du Conseil d'État MM. Rouillé, de
Voyer de Paulmy et de Moras, ci-devant ministres
d'État. Il a fait entrer au Conseil d'État, en qualité de
iTiinisIros, M. le maiéchal d'Éslrées, M. Berryer, con-
seiller (l'État, qui étnit déjà du Conseil des Dépcclies, et
M. le marquis ûc IHiysicux, qui s'en étoit retiré il y a
quelques années.
Il est certain que ces trois hommes valent mieux, par
l'esprit et l'expérience, que les trois autres ci-dessus qui
en ont été exclus. Mais aussi, par tous ces changements
de ministres, depuis deux ou trois ans, l'État se trouve
chargé de pensions considérables que le Roi leur a
accordées assez inutilement en les remerciant.
On n'a point appelé à ce Conseil M. Gilbert de Voi-
sins, conseiller d'État, qui est aussi du Conseil des Dé-
pêches, et qui est homme de grand mérite. Seroit-ce
parce qu'il a toujours été du corps de Parlement, à qui
le Roi néanmoins paroît donner de grandes marques de
considération?
Depuis notre retraite sous Cologne, les ennemis se
sont emparés de la ville de Ruremonde, où il y avoit
garnison Françoise, qui a été obligée de capituler, et
ils font le siège de Dusseldorfï, au delà du Rhin, où
nous avons aussi garnison.
On dit, comme nouvelle certaine dans Paris, que M. le
co:nte de Clermont doit revenir ici incessamment. A l'é-
gard de M. le maréchal d'Estrées, qui est fait ministre
d'État et qui urine le sang, on ne croit plus qu'il parte
])0ur l'armée, où il est bien désiré. D'autres disent
néanmoins qu'on attend que le prince soit revenu et
qu'il partira ensuite.
Le pis de tout cela est qu'il n'y a point ici d'argent;
qu'on ne paye point les pensions ni les officiers de la
JUILLET 1758. 71
maison, et Ton n'est occupe ici qu'à imnginer pnr quelle
taxe et comment on en trouvera, attendu qu'il en laul.
Le public imagine même le genre de taxes qu'on pour-
roit faire , car les loteries et les rentes viagères sont
épuisées.
On dit seulement qu'au mois de septembre il y aura
une assemblée du clergé à Paris, dont M. le cardinal do
Tavanncs sera président, et qu'on lui demande vingt-
deux millions.
Le Roi fait toujours de temps à autre de petits voyages
à sa nouvelle maison de Saint-Hubert, dans la foicl de
Rambouillet.
Les fautes que nous avons faites sur le Rhin contre
l'armée des Hanovriens, commandée par M. le prince
Ferdinand de Brunswick, ont été un peu réparées en
Moravie par le maréchal Dawn, général de la reine de
Hongrie. On a pris au roi de Prusse un convoi de quatre
mille chariots chargés de vivres et même d'argent, es-
cortés de quinze mille hommes. Le roi de Prusse a été
obligé de lever le siège de la ville d'Olmùtz et de se re-
tirer en Silésie.
H est dit dans la Gazelle de Frcmce du 22 de ce mois
que l'entrée du roi de Prusse en Moravie lui coule plus
de quinze mille hommes, sans les suites, car le maréchal
Dawn, qui est un grand général, le poursuit de tous
côtés dans sa retraite. D'un autre côté, il est dit que la
reine et la famille royale de Prusse se sont retirées à
Magdebourg, et que les troupes russiennes doivent s'être
emparées de la ville de Berlin pour venir ensuite en Si-
lésie; en sorte que le roi de Prusse, (pii a un peu trop
compté sur sa bonne fortune, c-^t dans une position Irès-
désavantageuse, se trouvant entre deux aru.ées consi-
dérables.
M. le comte de Clermont est de retour ici dès le 15
ou le 16. Il a été trouver le Roi à sa maison de Saint-
Hubert, où il y avoit \\\\ [»olit voyage de deux jours.
72 JOURNAL DE BARBIER.
Comme il n'y avoit là qu'une douzaine de pcrsoimcs,
on n'a pas su positivement quelle a été la réception de
la part du Roi, et il est à présent dans sa maison de
Berny.
C'est M. de Conlades\ comme plus ancien lieutenant-
général, qui commande à présent l'armée sur le Rhin
contre les Hanovriens, avec MiM. de Chevert et de Saint-
Germain, deux bons généraux. Notre armée est supé-
rieure, et nos troupes ont une grande ardeur. M. de
Soubise est à Casscl et vient au devant pour couper la
retraite des Hanovriens. Si on fait quelque chose d'éclat
de ce côté-là, comme cela devroit être, pour détruire
cette armée hanovricnnc, on pourroit espérer la paix
l'hiver prochain, le roi de Prusse n'ayant plus de res-
sources et étant poursuivi de toutes parts.
On a rendu compte dans la Gazette de France d'une
action de valeur et de prudence d'un jeune cornette de
dix-huit ans dans les carabiniers, à l'aflaire du 23 juin,
qui, à la tête de quelques carabiniers qu'il a rassemblés,
a attaqué une batterie des Hanovriens, a traversé leur
armée, s'est retiré par les derrières et est revenu au bout
de trois jours au camp de M. le comte de Clermont avec
son drapeau et ses carabiniei s, dont sept ou huit étoient
1. Coiitades (Louis-Georges Érasme de), maréchal de France, né en 1704,
mort en 1775. H passa successivement par les grades d'enseigne, de lieute-
nant et de capitaine du régiment des gardes françaises, de 1720 à 1729,
colonel et brigadier des armées du Roi, il fit les campagnes d'Italie, en 1734
et 173j; maréchal de camp en 1740, il accompagna le maréchal de Bclle-
Isle dans son expédition en Bohème, servit en Allemagne et en Flandre dans
l'armée commandée par le maréchal de Saxe, de 1744 à 174S. Il fut un des
généraux opposés au grand Frédéric dans la guerre de Sept Ans, fit la cam-
pagne de Hanovre, en 1757, sous les maréchaux d'Estrées et de Richelieu,
et commanda eu chef après eux, dans l'année 1758. Contades était un bon
général ; mais la lâche de réorganiser l'armée, de lui inspirer de la confiance
en elle-uiême, d'effacer aussi le mépris que les Allemands avaient conçu pour
elle, n'était pas facile et demandait du temps.
Élevé dans cette même année à la dignité do maréchal de France, il fui
rappelé à la tèle d.-s armées sur la frontière d'Allemagne en 1702, et oblint,
en 170S, le gouveriicnicit général de la Lorraine. Yatovt.
JUILLET 1758. 73
blessés. Il s'appelle d'Helliour, et a été page tle M"'^ la
duchesse d'Orléans, Le Roi lui a donné la croix de
Saint-Louis et le litre de capitaine reformé à la suite du
régiment des carabiniers.
Le 6 de ce mois de juillet, on a enfin procédé à l'é-
lection d'un pape dans le conclave; on a élu le cardinal
Rczzcnico\ Vénitien, âgé de soixante-cinq ans, qui a en-
core sa mère. On dit qu'il est fils ou petit-fils d'un ban-
quier de Venise , et on n'avoit point entendu parler
jusqu'ici de ce cardinal.
11 a pris le nom de Clément XIIL Les jansénistes pa-
roissenl contents de cette élection. On dit que c'est un
homme sage et paisible, qui a choisi pour secrétaire
d'État le cardinal Archinto, qui étoit ministre sous le
dernier pontificat. D'ailleurs les Vénitiens n'aiment
point les jésuites. Il n'y en a plus depuis longtemps à
Venise. Grande espérance pour les jansénistes.
On dit que c'est un coup de politique du cardinal de
Luynes, qui avoit su que le cardinal Cavalchini , qui
est fort porté pour les jésuites, avoit trente-trois voix
sur quarante - deux pour être élu pape. Le lende-
main, le cardinal de Luynes a fait avertir M. l'évêque
duc de Laon, Rochechouart, notre ambassadeur, pour
faire notifier l'exclusion^ au conclave de la part du roi
de France. 11 étoit temps.
Le Roi a tenu le sceau le 21 de ce mois pour la trente-
troisième fois.
Le 21, le nonce du Pape a eu audience du Roi pour
lui faire part de l'exaltation de Clément XIII et remettre
à Sa Majesté une lettre du pape écrite de sa main. Le
saint-siége a été vacant soixante-cinq jours, et le conclave
a duré cinquante-trois jours.
Notre armée sur le bas Rhin, commandée par M. le
1 . Lisez : Rezzonico.
2. Durant le vote, l'Autriche, la France et l'Espagne ont le droit d'exclure
OU d'écarter chacune un cardinal du conclave, De La Villegii.i.b.
VI. _ 7
74 JOURNAL DE BARBIER.
marquis de Contadcs, n'a encore rien ..entrepris contre
l'armée hanovrienne, commandée par le prince Ferdi-
nand de Brunswick.
Un détachement de l'armée du prince de Soubise, dans
l'électorat de Hesse, commandé par M, le duc de Bro-
glie, lieutenant général, a eu une affaire qui a été vive
avec un détachement de troupes hessoises; nous avons
eu l'avantage, mais on ne sait point encore le détail ;
nous avons eu quelques officiers de nom tués ou blessés.
Suivant les apparences, M. le maréchal d'Estrées ne
partira pas pour commander cette campagne, quoique
les troupes le souhaitent fort.
Le Parlement s'est assemblé il y a quelques jours.
On a instruit sur la procédure faite contre le curé de
Saint-Nicolas-des-Champs; mais cela a été arrêté par
une lettre de cachet.
Dans cette assemblée, le Parlement a cassé une or-
donnance de M. l'intendant de Paris, qui avoit ordonné
de renfermer tous les pigeons qui faisoient tort aux grains
dans les campagne», et cela dans son département. Cette
ordonnance étoit juste, mais le Parlement a pensé appa-
remment que M. l'intendant avoit passé son pouvoir,
parce que cela regardoit la pohce générale que cette
compagnie réclame comme lui appartenant. Le Parle-
ment a rendu un autre arrêt par lequel il a commis tous
les juges et baillis de la banlieue de Paris pour ordonner,
chacun dans son district, ce qu'il appartiendroit à cet
égard, parce qu'il peut y avoir des endroits où les grains
ne fussent pas encore coupés. Ceci est à l'occasion de
ce que, depuis un mois, il fait des pluies continuelles
non-seulement autour de Paris , mais dans tout le
royaume, ce qui a fait germer le seigle, orge, etc., non
coupés, et pourri ceux coupés sans pouvoir les serrer.
Jusque-là que le 25 de ce mois on a découvert la châsse
de sainte Geneviève par les pieds, et qu'il y a eu des
processions de tous les villages, ce qui pouvoit mener à
AOUT 17 58. 75
une grande cérémonie. Mais heureusement, dès le len-
demain, le temps a un peu changé; en sorte qu'on en
sera quitte pour cette première neuvaine.
Mais l'arrêt du Parlement regarde en tous cas les
droits de messieurs les intendants de province; celui de
Paris a bien moins d'autorité que les intendants plus
éloignés. Au surplus, de ces assemblées, il n'en résulte
encore jusqu'à présent aucun enregistrement pour quel-
que taxe annuelle, ce que l'on appréhende fort, parce
que le Roi a beaucoup besoin d'argent. L'on parle même
de grands retranchements dans la dépense de Versailles,
pour les tables des officiers, le café et les bougies; et
l'on a arrêté la continuation des bâtiments.
Août.
On dit que M. de Bernis sera cardinal. — Réflexions sur madame de Ponipa-
dour. — Retranchements dans les dépenses du Roi. — Détails de ces
dépenses; le garde-meubles, Versailles, etc. — On parle de changements
dans le ministère. — Le livre De l'Esprit — Les Anglais débarquent à
Cherbourg. — La religion des demoiselles Chéret. — Le curé de Saint-
Séverin. — Hérésie au sujet de la confession. — Les Anglais quittent
Cherbourg. — Siège de Louisbourg. — Mécontentement contre le gou-
vernement. — Le Roi continue ses petits voyages.
La grande nouvelle ici, du dernier juillet, par un cour-
rier de Rome, est que le nouveau pape Clément XI 11 a
déclaré que dans la première promotion de cardinaux
soit compris M. l'abbé comte de Bernis, ministre d'État.
La première promotion du nouveau pape se fait tou-
jours ex proprio motu, sans qu'il soit question de la re-
commandation des puissances; c'est pour la seconde
promotion, et il est rare, en général, qu'il nomme d'autres
que des Italiens; mais M. le comte de Bernis est ami du
pape, et il a d'ailleurs fort contribué à son élection;
ainsi, c'est une reconnoissance prompte et bien mar-
quée.
On peut dire aussi que voilà une grande fortune bien
subite. Dans les circonslunces préscutes, cela pourroit
76 JOURNAL DE BARBIER.
bien le conduire au premier ministère, et il n'a pas cin-
quante ans; on pourroit même présumer que cela en-
treroitdans la politique de madame la marquise, à qui
on a imputé dans le public les fâcheux événements du
rappel de M. le maréchal d'Estrées, la défaite du prince
de Soubise à Rosbach, l'affaire du comte de Maillebois
avec le maréchal d'Estrées, et, en général, tout ce qui
se passe à la Cour. Peut-être sera-t-elle charmée de se
débarrasser des affaires du gouvernement sur un homme
qu'elle a élevé elle-même aux plus hautes dignités, et
sur l'amitié duquel elle doit naturellement compter, à
moins que l'ambition ne la domine; car il est certain,
dans le fait, qu'elle entre dans tous les détails, que les
ministres lui rendent compte de toutes les affaires. C'est
jouer à la vérité un grand rôle dans l'Élat; mais peut-
être aussi ne le fait-elle que pour débarrasser le Roi de
bien des détails, et lui en rendre compte familièrement,
sans l'appareil d'un travail sérieux et ennuyeux, et le
prévenir de tout ce qui doit se proposer aux Conseils et
de toutes les grâces diiïérenles qu'on peut lui demander.
Il n'est pas étonnant que le prince, depuis le détestable
événement de 1757, ait plus d'éloignement aux affaires;
mais aussi il n'est pas possible que madame la marquise,
en femme d'esprit, et qui a acquis une expérience de la
Cour, ne prévoie qu'avec cette grande autorité, qui est
déplacée, elle puisse éviter de se faire bien des enne-
mis, ce qui ne seroit plus, si un homme de qualité, ayant
le titre de cardinal, étoit à la tête des affaires. L'on
verra par la suite si l'ambition personnelle l'emportera
sur ce parti de prudence.
On parle depuis longtemps à la Cour de ménage et de
retranchements dans les dépenses actuelles du Roi et de
sa maison. On dit que c'est M. le maréchal d'Estrées,
qui est un homme franc et droit, qui a parlé librement
au Roi sur l'article des dépenses, et on y travaille réel-
lement. Le Roi a demandé, à ceux qui sont à la tête des
AOLT 1758. 77
bâtiments, des écuries, des cliasses\ de la bouche pour
les difïcrentes tables de la Cour, du garde-meubles de
la couronne, etc., des mémoires détaillés de la dépense
ordinaire et de l'augmentation de dépenses. Ces mé-
moires se donnent un au Roi, un au ministre, dont l'ob-
jet est dans son département, et un autre au contrôleur
général; par exemple : celui du garde-meubles contient
les dépenses ordinaires qui sont de tons temps, qui sont
les gages de tous ceux qui y sont employés à Versailles,
Compiègne, Fontainebleau, Marly et antres maisons;
les dépenses ordinaires variables par les changements,
rétablissement de meubles, perte de linge, même quel-
quefois de vaisselle d'argent. Les dépenses extraordi-
naires, qui dépendent de la volonté du Roi par l'aug-
mentation de ses maisons, le château de Bellevue, qu'il
1. On comprend ce que devaient coûter les chasses de Louis XV, quand on
voit dans les registres de l'ancienne bibliothèque de Versailles l'état du per-
sonnel de la vénerie. Les chiens pour la chasse à courre étaient exercés toute
l'année. L'état tenu, jour par jour, des chasses au cerf faites par la petite meule
du Roi, ne forme pas moins de deu\ forts volumes in-folio. Le second de ces
volumes comprend les années 1743 à 1 767. Le nombre des cerfs pris est de :
99 en 1743 Report. . . 1,293
87 1744 114 eu 1756
70 1745 126 1757
78 1746
78 1747
83 1748
110 1749
104 1750
i32 1751
107 1752
102 1753
112 1754
131 1755
108
1758
105
1759
154
1760
1 .'■ 9
(761
97
1762
94
1763
101
1764
111
1765
91
17f,G
ins
1767
Aroporter. 1,293 2,651 cerfs pris eu 25ans.
Ces chasses avaient lieu dans les forêts de Saint-Germain, dans 'les environs
de Versailles, dans les bois de Verrières, dans les forêts de UambouilleC'ic
Compiègne, de Scnart, de Fontainebleau. On chassait toute l'année, et il n'y
avait d'arrêt que pendant les gelées. Il va sans dire que la petite moule du
Roi passait à travers toutes les récolles.
7.
78 JOURNAL DE BARBIER.
a acquis^, le château de Saint-Hubert, qu'il a fait bâtir,
et, par conséquent, meubler; des ameublements neufs
qu'il demande, des ajustements que demandent Mes-
dames de France, le gouverneur et la gouvernante des
enfants de France, etc.
Il est certain que l'augmentation de la famille royale,
par le nombre d'enfants et de petits-enfants, cause une
grande augmentation de dépenses indispensables, ce qui
fait que tout ce grand examen n'aboutira peut-être à
rien, et que cela doit faire un très-mauvais eiïet pour le
pays étranger; la véritable réforme seroit d'empêcher
les friponneries qui se font sur chaque genre de dé-
pense, depuis les premiers olliciers de la maison jus-
qu'aux petits.
Depuis huit jours, on parle aussi de changements dans
le ministère. On dit qu'on fait duc M. le comte de Saint-
Florentin, ministre d'État et de Paris; qu'on donne sa
charge de secrétaire d'État et ses départements à M. Ber-
ryer, qui n'est que ministre d'État et grand travailleur;
que M. le chancelier de Lamoignon se démet; qu'on
donne sa charge et les sceaux à M. Mole, premier pré-
sident, qui lui fera soixante mille livres de rente, et
qu'on feroit premier président M. d'Ormesson, président
1. Madame de Pompadour avait fait décorer Bellevue avec la plus grande
recherche. La sculpture y était représentée par Coustou, Rousseau, Maurissan,
la veuve Chevalier et Verbreck; la peinture, par Oudry, Neilson, Gavau,Bru-
nelli; l'ornementation, par Janson et la veuve Cropel. Caffiori avait décoré les
corniches et les lambris, comme on savait alors le faire, d'une manière à la
fois durable et délicate; l'art de l'émailleur, aujourd'hui si négligé, y brillait
dans les ornements de La Martinière. Le mobilier répondait à la décoration:
les meubles de Boule, d'autres, d'une forme nouvelle à laquelle le nom de la
marquise est restée, comme une désignation; les porcelaines de Chine, du
Japon et de Sèvres; les tentures des Gobelins, de la Savonnerie et de Lyon;
les glaces de France et de Venise; les cristaux, les bronzes, les tableaux, les
livres, enfin toutes les recherches de l'élégance la plus délicate et la plus
raffinée brillaient dans cette demeure d'une: fée , qui gouvernait alors le
beau royaume de Fraice. J. Dumksnil, Hist. des plus célèbres amateurs
français, et de leurs relalions avec les artistes, Paris, 1856, in-S",
p. 164.
AOUT 1758. 79
à mortier; ainsi qu'on passeroit par-dessus M. le prési-
dent Pelletier de Rosambo, qui est le second, et dont
tout le Palais est fort content.
Que de changements depuis deux ans ! Cela n'annonce
pas un gouvernement bien stable ; mais ces change-
ments dans le ministère ne sont, suivant les apparences,
que des bruits de Paris.
Vendredi 11 de ce mois, le Roi a pris le deuil pour la
mort du prince royal de Prusse, frère du roi de Prusse,
quoiqu'on soit en guerre. Cette mort, arrivée il y a déjà
du temps, a été notifiée apparemment ici par l'ambas-
sadeur du roi de Suède ; le deuil est pour onze jours. Il
a été de quinze jours, apparemment parce qu'il étoit
prince héréditaire.
M. Helvétius, ci-devant fermier général, fils du feu
premier médecin de la Reine, homme de lettres, a fait
un livre in-quarto intitulé : De V Esprit, qui a été ap-
prouvé par M. Tercicr, censeur royal et commis au bu-
reau des Ad'aires Étrangères; sur cette approbation,
lettres de privilège au ^rand sceau tenu par le Roi le 12
mai dernier, et, en conséquence, imprimé. Ce livre a
été mis en vente chez deux libraires, vers le 15 juillet
dernier, et aussitôt a fait du bruit dans Paris. On dit
d'abord qu'il respire le pur matérialisme, et, de plus,
qu'il a des choses hardies, entre autres qu'un Ânglois,
voyageant dans un pays très-éloigné, un homme de la
nation le mettant au fait du pays, le mène dans une
salle où l'on tenoit le conseil ou bien où l'on jugeoit;
qu'il y avoit six grandes cruches très-hautes à moitié
[tloines d'eau, dans lesquelles cet homme dit que les opi-
nants, magistrats ou conseillers, se mctloient ayant do
l'eau jusqu'au col, n'ayant que la tête au-dessus de la
cruche, et opinant dans celle posture; que l'Anglois
ayant regardé cela froidement, lui avoit demandé com-
ment il ne paroissoit pas sini»ris d'un pareil usage. L'An-
glois avoit répondu que cela ne l'élonnoit pas, parce que
80 JOURNAL DE BARBIER.
dans son pays c'étoient les cruches sans têtes qui déli-
béroient et opinoient.
On a arrêté dans le commencement de ce mois, par
ordre du ministère, la vente de ce livre', et on a cric
un arrêt du Conseil le 10 de ce mois d'août, par lequel
le Roi, de l'avis de M. le chancelier, a révoqué le privi-
lège, supprimé ledit livre avec défenses à tousses sujets
de vendre et débiter ce livre, sous peine de punition
exemplaire.
Il n'en faut pas davantage pour le faire vendre bien
cher et le faire réimprimer en Hollande. C'est le cen-
seur qui seroit à punir, aussi bien que l'auteur.
Une flotte angloise a débarqué devant la ville deCher-
bourg, en Normandie, y est descendue le 8 de ce mois et
est entrée dans la ville. On accuse le comte de Raimond,
lieutenant général qui y commandoit, d'avoir fait reti-
rer mal à propos les troupes qui y éloient, et qui ne
demandoient pas mieux que de s'opposer au débarque-
ment.
1. Oa ne comprend point, d'après le récit de Barbier, comment un livre
approuvé, par un censeur royal a pu être saisi peu de temps après son appa-
rition, et quand toutes les formalités légales avaient été remplies. Vu écrivain
eminent qui a porté la lumière dans tous les sujets qu'il a traités, M. Sainte-
Beuve, nous donne, dans le passage suivant, l'explication de ce fait :
« En 17^8, Hehétius voulut publier le livre Del'Esprit, mauvais ouvrage,
superficiel, indécent en bien des endroits, et plus fait pour scandaliser encore
un vrai philosophe qu'un évêqi'.e. M. de Malesherbes avait donné à Hehétius
pour censeur un M. Tercier, employé aux affaires étrangères , homme du
monde, qui ne vit pas grande malice au livre, et qui donna son laissez-passer.
Le livre avait paru quand M. de Malesherbes fut averti du scandale à la fois
par un de ses subordonnés et par la clameur publique. Il l'arrèla immédiate-
ment; sa première idée fut de le faire examiner de nouveau par un autre
censeur : t Monsieur, lui écrivait Hehétius, je suis pénétré de vos bontés; je
compte toujours sur votre amitié ; j'espère que vous ne m'aurez pas mis entre
les mains d'un théologien ridicule. i> Il s'agissait bien de cela, en vérité, et
des belles protestations d'IIelvétius, qui s'écriait : u Je n'ai été animé, en
composant mon livre, que du désir d'être utile à l'humanité, autant qu'un
écrivain peut l'être. » L'affaire avait pris des proportions effrayantes ; le Par-
lement s'en mêlait, et sur le bruit public, prétendait évoquer Taffaire , eu
s'arrogeant le droit de juger le livre, et en empiétant ainsi sur la juridiction
du chancelier. Le Conseil du Roi se hâta de prendre les devants sur la pour-
AOUT 1758. 81
Histoire du temps. Il demeure rue des Noyers, pa-
roisse Saint-Séverin , le sieur Cliéret, procureur du Roi,
en la maîtrise des eaux et forêts de Paris, fds d'un fa-
meux traiteur, bon janséniste de son métier, séparé et
vivant mal avec sa femme, ayant avec lui deux filles et
une cousine. Ces filles de vingt-cinq à trente ans, grandes
dévotes, l'exemple de leur paroisse, communiant toutes
les fêtes et dimanches , de liaison avec quatre ou cinq
autres de la même paroisse, se sont fait une petite
religion à leur mode; on dit même qu'elles ont d'autres
associées dans Paris, et que cette secte est assez éten-
due. C'est ce que l'on verra.
Ces filles, dont la cadette Chcrct est la supérieure, le
chef, ne connoissent point la confession. Elles prétendent
qu'ayant reçu le baptême, on conserve une plénitude de
grâce pour ne plus pécher; que la confession ne peut
être nécessaire que dans le cas de péché mortel;
qu'elles n'en font point, en sorte qu'il y a six ans, plus
ou moins, qu'elles n'ont été à confesse. Les fêtes et di-
suite du Parlement, par un arrêt du 10 août 1758, qui révoquait les lettres
de privilège et supprimait l'ouvrage.» — Sainte-Beuve, Causerie* rfit lundi;
M. de Malesherbes, t. ii, p. 100, seconde édition, 1853.
Dans ce livre, les bases des croyances sont ouvertemeut attaquées. On y éta-
blit que « le plaisir est le principe dominant des instincts. Le plaisir seul
domine les actions ; c'est lui qui les détermine. Si le père aime sou fils, c'est
par vanité; l'aïeul a de la joie à voir ses petits-enfants, parce que ceux-là
n'ont pas besoin de sa mort pour se mettre à sa place. L'amour, c'est le
plaisir. L'honneur, le sentiment, la charité, l'humanité, sont encore déterrainés
par le plaisir. » Villemaix.
11 Helvétius ramène tout à la perception sensible, et considère la notion de
l'infini comme une simple négation Pour ce qui concerne la philosophie
pratique, l'empirisme dominant favorisa chaque jour davantage l'opinion qui
fait reposer la morale sur la psychologie expérimentale. On tenta de déduire
directement du principe de l'amour de soi un sysième de l'intérêt, en contra-
diction avec la nature réelle du caractère moral : telle fut l'entreprise d'Hel-
vétius, qui conçut la vertu comme l'effet d'un mobile intéressé, et fit consister
le mérite des actions dans le degré d'utilité selon lequel elles contribuent au
bien-être d'une société quelconque. « Tcr^NEMANN.
Voirencore Henri Martin, Hisl. de l-'rance. Paris, 1853, t. xviii, p. 235
et suiv. — Cousin, Cours d'histoire de la philosophie moderne, l" série,
t. ni, leçons 4 et S.
82 JOURNAL DE BARBIER.
manches, elles ne restent point après vêpres à complies,
à cause du psaume couverte nos, Deus salutaris noster...,
et qu'elles n'ont pas besoin de conversion. Elles ne
connoissent point d'autre supérieur que Jésus-Christ, à
qui elles s'adressent directement, c'est-à-dire qu'elles
ne connoissent ni curé, ni évêque, ni pape. Elles ont
encore d'autres systèmes pareils.
Il y a six mois environ , l'on varie au sujet de l'occa-
sion, que la fille cadette Chéret, âgée de vingt-huit ans
au moins, a porté et présenté à M. Daumet, curé de
Saint-Séverin , une profession de foi ou un petit corps
de doctrine bien écrit, auquel, dit-on, le père a tra-
vaillé, contenant ces maximes et autres hérésies, et
qu'elle lui a présenté comme pour instruction pour lui
des vérités qu'il devoit savoir. Le curé de Saint-Séverin,
qui est un bon homme, a tâché de la faire revenir de
ses erreurs; mais il a trouvé une fille instruite. Du reste,
il a mis dans son tiroir cette belle instruction , et il a
gardé le silence là-dessus, ayant laissé cependant ces
filles continuer de communier, toutes les fêtes et di-
manches, dans ces bonnes dispositions.
Cette fille Chéret est malade de la poitrine. Il est arri-
vé que la maladie a augmenté, et que le 8 ou le 9 de ce
mois d'août , le père Chéret a envoyé à Saint-Séverin ,
demander les sacrements. Comme cette maison, an-
cienne dans la paroisse , y est connue à titre de jan-
sénisme, les prêtres ont averti M. le curé , lequel s'est
ressouvenu du corps de doctrine.
Le curé s'est transporté dans la maison , et ayant
trouvé la malade dans la même disposition, comme le
corps de doctrine n'étoit point signé par elle, il y est
retourné avec ses deux vicaires et deux laïques, et ayant
interrogé et fait interroger par ses deux vicaires, la ma-
lade a dit hautement qu'elle persistoit dans les principes
contenus dans le corps de doctrine qu'elle lui avoit re-
mis. Ce qui lui a suffi pour justifier son refus de sacre-
AOLT 1758. 83
ments, après quoi il s'est transporté chez un notaire,
pour faire dresser un procès-A'erbal de ce qui s'étoit
passé, en présence de ces quatre témoins, et il a rendu
compte de tout, tant aux grands vicaires de M. l'arclie-
vêque de Paris qu'à M. le procureur général. Mais le
Parlement a déclaré qu'il ne se mêleroit point de celte
affaire , attendu qu'il ne s'agit que du spirituel dans
TafTaire du jansénisme et delà constitution Unigenitvs.
Il y avoit quelques personnes qui étoient instruites de
ce corps de doctrine particulier et de cette secte , mais
comme cela dérive du jansénisme, on n'en parloit pas. Cela
n'a fait de bruit dans la paroisse que par la maladie de
mademoiselle Chérct, et par le refus de sacrements. Les
jansénistes, qui sont obligés d'en parler, désapprouvent
fort cette conduite. Encore disent-ils que le principe, sur
la non-nécessité de la confession, en cas de simples pé-
chés véniels est régulier. Au surplus, ils ne divulguent
pas l'aventure de M. Chéret, voyant bien que cela leur
fait tort.
La demoiselle Chéret se porte mieux. 11 avoit été dé-
cidé à l'archevêché qu'on lui donneroit la sépulture
pour éviter le scandale. Mais la difficulté est si le curé de
Saint-Séverin peut , en conscience, ce fait étant notoire
dans la paroisse, laisser communier la demoiselle Ché-
ret et ses compagnes, les fêtes et dimanches. On dit que
cette petite secte est soutenue. Cela est au surplus dan-
gereux, et voilà les suites de trop d'indulgence et de
foiblesse.
Le 15 et le 16 de ce mois, les Anglois ont quitté Cher-
bourg^ et se sont embarqués, parce qu'il venoit des
1. Le 6 août, une escadre, sous les ordres du commodore Huwe, jelte des
troupes à deux lieues ouest de Cherbourg. La garnison française , trop peu
nombreuse pour s'opposer à la descente, se retire le lendemain sous Valogne.
Maîtres sans coup férir de la ville, les Anglais lèvent dts contributions, brûlent
vingt-sept navires, enclouentcent soixante-treize pii'ces de canon, et font sauter
avec la mine les chaussées qui protégeaient l'entrée du port; ils partent en-
suite, et emportent comme trophée vingt-deux pièces de canon et des drapeaux.
84 JOURNAL DE BARBIER.
troupes de tous côtés; mais après avoir pillé la ville,
demandé quarante-cinq mille livres de contribution,
emmené avec eux des otages pour ce qui en reste à
payer; brûlé et emmené les vaisseaux et bâtiments qui y
étoient, désolé les villages voisins, et apparemment pour
faire quelques descentes ailleurs; voilà les suites de la
guerre, surtout quand elle est mal conduite.
La nouvelle dans Paris est que les Anglois, qui ont
commencé le siège de Louisbourg il y a plusieurs mois,
s'en sont rendus maîtres; ce qui seroit une affaire très-
préjudiciable pour notre commerce en Amérique. Ce-
pendant le chevalier des Roches, officier de vaisseau,
qui en ctoit parti le 15 juillet dernier, a apporté au Roi
des nouvelles fort diflérentes de l'état de ce siège, et de
la situation de la flotte angloise qui faisoit le siège '. 11
avoit été débarqué à un port d'Espagne, d'où il est venu
ici. Mais on ne sait à quoi s'en tenir. Les nouvelles qui
viennent de l'Angleterre sont fort suspectes, et de plus,
il y a quantité de mauvais François dans Paris et dans
le royaume, et en général tout le monde est mécontent
du gouvernement , d'autant à la vérité que les opéra-
tions militaires, tant sur mer que sur terre, ne vont pas
à la satisfaction du public.
Le Roi a tenu le sceau depuis le 20 de ce mois, pour
la trente -quatrième fois, et on ne parle point d'un
garde des sceaux. Le Roi fait toujours à l'ordinaire ses
petits voyages de Choisy.
Septembre»
Banqueroutes à Londres. — Les Anglais sont battus en Ami'rique. — Le
marquis (le Contadcs, nommé niarc'clial de France. — Nominations de
ducs et pairs. — M. Camus de Pont-Carré de Viarmes est nommé prévôt
des marchands. — Le l'arleracnt enregistre divers édits bursaux. — Le
Ces dépouilles sont promenées dans les rues de Londres et déposées à la
Tour.— DETocQVE\iLht^ Hisl. philosophique de LouisXV. ?Aris, 1847,in-8,
t, II, p. 230.
1. Louisbourg avait été pris le 20 juillet.
SF.PTF.Mni-.E 1*58. 85
gouvernement eacbe la prise de Louisbourg. — Le don gratuit forcé. —
Paris est taxé à douze cent mille livres. — Modifications apportées par le
Pailcuient k cet impôt. — Détails sur l'assiette et la perception du don
!;i'atuit. — Taxe de quatre sols pour livre sur les tabacs. — L'huissier
Moricoau de La Motte pendu pour des placards et propos contre le lioi —
Sa résignation en allant à la mort. — Placards contre le Roi et madame de
Ponipadour. — Déclaration relative aux repas des corporations. — Mort
de la reine d'Espagne. ■ — Bataille de Custrin. — Frédéric II fait tuer des
prisonniers russes. — Les Anglais débarquent en Bretagne ; ils sont battus
à Saiiit-Cast. — Succès au Canada. — Placards séditieux au Luxembourg
et au Louvre. — Appel aux armes. — M. de Boulogne. — Le garde»
meubles; les écuries de la Reine; l'hôtel des Postes.
Il n'y a point ici de nouvelles précises de la prise de
Louisbourg par les Anglois. Bien des gens même veulent
pnrier contre. Il est certain qu'il y a eu dix-huit ban-
queroutes considérables à Londres, ce qui a pu occasion-
ner du tiuTiulte, que l'on auroit pu vouloir apaiser en
faisant coiuir le bruit de cette prise, ce qui a donné lieu
à des réjouissances publiques. Il est dit dans la Gazette
de France, du 2 de ce mois, que le gouvernement n'en a
reçu aucunes nouvelles, ni du commandant ni des
olficiers de la place.
Mais il est certain , suivant les nouvelles mêmes de
Londres, que nos troupes en Amérique, dans la Nou-
velle Angleterre, ont battu les Anglois, qui avoient fait
un débarquement pour assiéger le fort de Ticonderoga.
Cette action a été vive. Le général anglois y a été tué,
cl les Anglois y ont perdu bien du monde. Cela pourroit
nous mettre en état d'aller à Boston, capitale de la
Nouvelle-Angleterre. On ne sait encore de détails que
par une gazette de Londres du 22 août, qu'on a fait
imprimer ici et répandre dans Paris.
Gazette de France. Le Roi a nommé maréchal de
France M. le marquis de Contades, qui commande notre
armée sur le Bas-Rliin contre le prince Ferdinand de
Brunswick.
Le Roi a nommé duc et pair M. le comte de La Vaii-
guyon , gouverneur et premier gentilhomme de la Cham-
vu. 8
86 JOURNAL DE BARBIER.
bre de M. le duc de Bourgogne. Il est dit que Sa Majesté
anommé ducs héréditaires M. le duc d'Eslissac Laroche-
foucault, M. le marquis de Laval-Montmorency, et
M. le comte deStainville, ambassadeur à Vienne, et qu'il
a donné nn brevet de duc à M. le marquis de Gontaut.
M. de Bernage n'est plus enfin prévôt des marchands.
Il l'a été quatorze ans au moins, par le crédit de M. le
comte d'Argenson son parent. C/est M. Camus de Pont-
Carré de Viarmes, conseiller d'État, qui est à présent
prévôt des marchands depuis quinze jours.
Le Parlement s'est assemblé le 29 août dernier, au su-
jet de plusieurs édits. Il en a enregistré un portant créa-
tion d'un million d'augmentation de gages, au denier 20,
principal de vingt millions, sur tous les offices désignés
dans un état annexé à cet édit, lequel comprend tous les
officiers dans le royaume, qui sont sur l'état du Roi , à
l'exception des cours souveraines et des officiers magis-
trats des bailliages et sénéchaussées. L'on compte que
par le nombre infini de gens qui doivent être compris,
le Roi retirera plus de soixante millions de cette affaire,
sans que l'on puisse s'en apercevoir; d'autant que l'édit
dispense de faire registrer aux Chambres des Comptes
les quittances de finances qui seront délivrées par le
trésorier des parties casuelles. Le principal de ces aug-
mentations sera payé en quatre termes, dont le premier
au 1" octobre prochain , avec les 2 sols pour livre, qui
seront en pure perte; c'est-à-dire que celui qui aura cent
livres d'augmentation de gages, suivant le rôle qui sera
envoyé à chaque corps d'officiers, payera deux mille
deux cents livres. Ce n'est pas proprement une taxe,
mais c'est un emploi forcé. Les compagnies pourront
emprunter en corps. On a trouvé extraordinaire que le
Parlement ait enregistré, sans se faire représenter les
rôles arrêtés au Conseil , pour connoîlre si ces augmen-
tations de gages, qui chargent d'autant l'État, excèdent
un million de renies.
SEPTEMBRE 1758, 87
Le gouvernement, c'est-à-dire les ministres n'ont
point encore eu de nouvelles précises par nos officiers,
rfe la prise de Louisbourg et cap Breton par les Anglois,
et de la capitulation, ou du moins ils les cachent; mais
les gazettes de Hollande, continuent toujours de consta-
ter ce fait, et même que les Anglois se disposent à en-
trer dans le fleuve de Saint-Laurent, pour aller à Qué-
bec, capitale du Canada, en sorte que l'on commence à
croire ici que cette nouvelle ne soit que trop véritable.
Le Parlement s'est assemblé le V^ septembre. Il a
enregistré un édit du mois d'août, par lequel le Roi de-
mande un don gratuit pour les besoins de la guerre pré-
sente, à l'exemple de Louis XIV, ta toutes les villes, fau-
bourgs et bourgs du royaume, lequel don gratuit pour
chaque année est tixé, pour chaque ville et bourg , par
un état arrêté au Conseil du Roi, et durera pendant six
années. En sorte que c'est un don gratuit forcé.
Pour l'exécution de ce don gratuit, le Roi ordonne
que dans un mois, du jour de la publication de l'édit,
les maires, échevins, syndics et notables de chaque ville
et bourg, s'assembleront pour délibérer en corps sur
quelles denrées et marcliandises de leur consommation
ils proposeront au Roi d'établir un octroi, et que, faute
d'y satisfaire, il y sera pourvu par le Roi. Lesquels droits,
qui seront établis, seront payés par toutes sortes de per-
sonnes, môme par les ecclésiastiques, nobles et com-
munautés.
On a donc envoyé au Parlement cet édit , avec l'état
ci-annexé de l'imposition , pour ce don gratuit sur
chaque ville et bourg situés dans le ressort du Parle-
ment de Paris. Par exemple , la ville de Paris et fau-
bourgs est taxée à douze cent mille livres.
Le Parlement, les Chambres assemblées, a enregistré
cet édit, mais avec des restrictions ; 1" que lesdits droits
ne seront perçus que précédemuient le tarif général de
la cotisation de toutes les villes el bourgs du royaume
88 JOLUNAL DE BARniEK.
n'ait été adressé à la Cour, pour voir apparemment à
quoi le tout montera, car autrement le Parlement de
Paris n'a aucune inspection sur la cotisation des villes et
bourgs, dans le ressort des autres Parlements; 2" que
dans les assemblées qui se tiendront dans chaque ville,
les officiers royaux, juges des lieux et notables seront
appelés; 3'^ que le recouvrement desdits droits ne sera
fait que par les préposés, par les officiers municipaux ,
lesquels préposés remettront les deniers à qui par le Roi
sera ordonné, et compteront annuellement, en pré-
sence des maires et échevins et des officiers royaux;
4o que si le Roi vouloil aliéner lesdits droits, ce qui s'en-
tend pour les six années, les villes et bourgs seront
préférés pour le rachat; 5^ qu'en cas de contestations
sur la perception ou les comptes, il y sera pourvu par
les juges qui en doivent connoître.
Quoique cela soit dit en termes généraux , il y a appa-
rence que ces règles ne doivent s'entendre que pour le
ressort du parlement de Paris. Chaque Parlement se
croira en droit de mettre telles conditions qu'il jugera
à propos.
Le ressort du Parlement de Paris contient et renferme
treize généralités. L'imposition de ce don gratuit sur
toutes les villes et bourgs de ces généralités monte par
an à la somme de trois millious six cent mille livres
environ.
Mais l'exécution ne sera pas facile. L'édit ne parle que
de droits à imposer sur les denrées et marchandises, mais
les petites villes et les bourgs n'étant point fermes, point
de barrières, comment lever ces droits? La répartition de
l'imposition de cinq cent soixante- dix-huit livres, par
exemple, sur un bourg, ne pourra guère se faire que par
une augmentation de tailles sur chaque taillable. D'un
autre côté, comment y faire participer les nobles, ecclé-
siastiques et communautés qui ne payent pas de tailles?
11 y a apparence que l'impôt en général étant enregistré
SEPTEMBRE 17 58. 89
dans tous les Parlements, il y aura des arrêts du Conseil
explicatifs pour la perception, et que cet arrangement
est déjà prévu et fait au Conseil.
Déclaration du Roi qui impose une taxe de quatre sols
pour livre, ou du cinquième en sus, sur toutes les es-
pèces de tabac pendant dix années, pour le profit parti-
culier du Roi, dont les fermiers généraux compteront
au par-dessus du prix de leur bail, et cela à commencer
du T' octobre procliain. En sorte que le tabac à râper,
qui vaut deux livres seize sols, au bureau, la livre, coû-
tera près de douze sols de plus, ce qui fait une taxe
considérable sur une marchandise qui , par le grand
usage, tient lieu d'une chose de besoin à presque tout
le monde.
Cette déclaration a été enregistrée le 6 septembre, en
la Cour des Aides, les Chambres assemblées, à laquelle
seule elle est adressée, parce que cela regarde les fermes
générales, quoique ce soit une imposition publique.
Du mercredi 6 septembre, arrêt de la Tournelle.
Le sieur Moriceau de La Motte, huissier des Requêtes
de l'hôtel, cerveau brûlé, fanatique et frondeur du gou-
vernement, homme de cinquante-cinq ans au moins (il
s'est marié depuis huit mois et a épousé une maîtresse
qu'il avoit), s'est avisé il y a un mois ou deux d'aller
dîner dans une auberge rue Saint-Germain de l'Auxer-
rois, à une table d'hôte de douze personnes, et là, ayant
fait tomber la conversation sur la terrible affaire de Da-
miens, il a parlé avec emportement sur la manière dont
ce procès a été instruit, contre le gouvernement, même
contre le Roi et les ministres. On dit qu'un abbé qui
étoit à côté de lui lui fit sentir doucement l'imprudence
de pareils discours, et que cela ne l'empêcha pas de con-
tiiHier. Soit par les gens de l'auberge, soit par quelqu'im
d(î la table inquiet des suites d'une pareille déclamation,
M. le lieutenant général de police a été averti, et le len-
demain cet huissier a été arrêté et conduit à la Bastille,
8.
90 JOURNAL DE BAUDlErv.
et le scellé mis sur ses papiers. Sur son interrogatoire,
il a été renvoyé au Cliàlelet. Par sentence du 30 août
dernier; il a été ordonné qu'ayant fait droit sur les
plaintes et accusations du procureur du Roi, il seroit
appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, les
preuves demeurant en leur entier. Mais à la prononcia-
tion de la sentence, le procureur du Roi, M. Moreau, a
déclaré se rendre appelant à viinhnâ.
On dit que dans ses papiers on a trouvé des placards
qui ont été affichés devant et depuis l'assassinat du Roi
aux portes des jardins publics et autres. On lui a de-
mandé d'où il tenoit ces placards; à quoi il a répondu
qu'il les avoit arrachés. xMais ces placards n'étoient ni
collés ni percés de clous pour avoir été attachés.
Par l'arrêt du mercredi 6 septembre, ledit Moriceau
de La Motte a été déclaré atteint et convaincu d'avoir
tenu des propos séditieux et attentatoires à l'autorité du
Roi, contre le Roi, le Parlement et des personnes en
j)lace, et d'avoir été saisi de placards qui paroissoient
destinés à être affichés et distribués, et véhémentement
suspect d'avoir composé lesdits placards.
Pourquoi il a été condamné à l'aire amende honorable
devant la porte de l'église de Paris, nu-tête, en chemise,
la corde au col, avec une torche ardente, ayant écri-
leaux devant et derrière, auteur de propos séditieux et
attentatoires à rautorité royale, etc., pour être ensuite
pendu en place de Grève, ses biens confisqués, et avant
l'exécution, la question.
Mercredi 6, jour de l'arrêt, un président et un con-
seiller des Enquêtes sont entrés à neuf heures du matin
pour demander à M. le premier président une assemblée
des Chambres, laquelle a été tenue pour délibérer si,
attendu la connexilé du procès de cet huissier avec ce
qui s'éloit passé lors du procès de Damiens, Moriceau
de La Motte ne devoit pas être jugé par les Chambres
assemblées; mais, après une heure de délibération, il a
(
SEPTEMBRE 1758. 91
été arrêté à la pluralité des voix que son procès lui sc-
roit fait et parfait à l'ordinaiic i)ar la Chambre de la
Tournelie.
On dit que MM. les maîtres des Requêtes avoient de-
mandé qu'on ne mit point sur l'arrêt sa qualité d'huis-
sier aux Requêtes de l'hôtel, ce que le Parlement n'a
pas voulu accorder; et en effet, cette qualité est tout
au long sur l'arrêt , ce qui est d'autant plus triste
que ces esprits turbulents et frondeurs sont gens du
palais.
Cet huissier n'a été appliqué à la question au Châtelet,
où il a été renvoyé, que lundi 11 septembre, pour
éviter la veille d'une fête ou dimanche. Son arrêt a été
crié dans les rues, à midi. Il est convenu, dit-on, à la
question, qu'il avoit composé les placards; il a fait l'a-
mende honorable avec tranquillité et bien de la résigna-
tion, regardant tout le monde d'un air assez gai, priant
le peuple de prier Dieu pour lui. Il a conservé le même
air en allant à la Grève; il a monté à l'Hôtel de Ville, où
il a été environ une heure. On ne sait pas ce qu'il y a
dit, mais il n'a fait venir personne. 11 s'est mis à genoux
un quart d'heure au pied de la potence pour faire sa
[)rière, et il a été pendu sur les cinq heures. Il y avoit
dans son passage et à la Grève grande affluence de peu-
ple. Quelques-uns disoient qu'on ne fait point mourir
pour des paroles et de simples écrits ; d'autres espéroient
qu'il auroit sa grâce; mais on a voulu faire un exemple
sur un bourgeois de Pari«, lioumie ayant une charge,
pour réprimer la licence d'un nombre de fanatiques, qui
parlent trop hardiment du gouvernement par un esprit
de parti, qui est une suite du jansénisme porté loin
depuis trois ou qualre ans.
On dit qu'en sortant du Ghàlclet il a demandé des
prières, en disant qu'il étoit la victime des circonstances
du temps. Au surplus, ceux qui l'ont connu des Re-
quêtes de l'hôtel, disent qu'il avoit une physionomie
92 ' JOURNAL DE BAKUIER.
noire et assez égarée et qu'il tenoit souvent des discours
très-hardis.
Ce n'est pas tout. Mardi 12, lendemain de cette exé-
cution, on a trouvé le matin un nouveau placard attaché
sur la porte de l'église des Théatins, qnai Malaquais.
Ceux qui s'en sont aperçus les premiers ont averti dans
le couvent. On a été chez le commissaire Chenu, rue
Mazarine, qui d'abord y a posté deux gardes pour em-
pêcher qu'on ne le lût, et pour aller chez le lieutenant
de police. On l'a levé l'après-midi avec un procès-verbal.
On dit qu'il étoit très-fort tant contre le Roi que contre
madame la marquise. Cela est aiïreux, après un exemi»le
tel que celui-là. On aura bien de la peine à déraciner
cet esprit de fanatisme. On fait sans doute des perqui-
sitions et des recherches très-exactes sur l'écriture, mais
il est bien difficile de découvrir peut-être quelque misé-
rable sans aveu et tout à fait inconnu.
Déclaration du Roi du mois d'août, enregistrée en la
Grand'Chambre le 7 septembre, par laquelle le Roi dé-
fend aux syndics des différentes communautés, et no-
tamment des huissiers au Châtelet de Paris et des em-
balleurs et décliargeurs de marchandises, bardes, etc.,
d'exiger des récipiendaires des repas ' pour les récep-
tions, et à ceux-ci d'en offrir, sous peine de mille livres
d'amende et de déchéance du syndicat, et cela, confor-
mément à un arrêt de 1498, à l'article 188 de l'ordon-
nance de 1539 et autres ordonnances postérieures. Si
l'on veut rechercher les anciens usages sur bien des
choses, il y aura bien des réformes à faire.
L'ambassadeur d'Espagne a notifié le 9, au Roi, la
mort de la reine régnante d'Espagne, princesse de Por-
tugal, âgée de quarante-sept ans. Le Roi a pris le deuil
1. Il était d'usage, dans les corps de métiers et dans les corporations ad-
niinistralives ou judiciaires, que les individus nouvellement admis offrissent
un grand repas aux gardes, aux syndics et à leurs nouveaux confrères. Ces
repas occasionnaient des dépenses considérables, et ils furent à diverses re-
prises interdits jiar les Uuis et les échcvinages.
SEI'TKMliKK 1758. 93
le 10 septembre pour un mois jusqu'au 10 octobre, à
cause que c'est dans la maison de Bourbon.
Le roi de Prusse a aUaqué les Russes avec avantage
contre la ville de Custrin, dans le Brandebourg. Le roi
de Prusse n'a pas voulu qu'on fit de quartier à six cents
Russes environ qui se rendoient prisonniers. C'éloit le
25 d'août. Cela a animé les Russes au point que le gé-
néral Fermer a rassemblé l'armée de l'impératrice de
Russie, qui étoit divisée, et dès le lendemain 26 a at-
taqué les Prussiens. Le 28, il y a eu un troisième com-
bat. Toutes les journées ont été Irès-meurlrières. Le roi
de Prusse y a perdu beaucoup de monde, de manière
qu'il paroit que de trente-cinq mille hommes environ
il ne lui en reste guère plus de douze mille hommes. On
attendoit même une quatrième bataille.
Toute l'armée autrichienne, commandée par le maré-
chal Dawn, est dans la Saxe, à deux lieues de Dresde
et aux environs de Leipsick et à Pirna; en sorte que la
position du roi de Pruss:> paroit liès-mauvaise.
Les Anglois ont fait un débarquement de douze à
treize inille hommes en Bretagne, près de Saint- Malo.
M. le duc d'Aiguillon\ qui y connnande, les a attaqués
le U de ce mois comme ils éloient prêts à rembarquer,
les a battus et poursuivis jusque dans la mer, et a fait
Jiombre de luisonniers. La Gazelle de France fait mon-
ter la perte des Anglois à plus de quatre à cinq mille
hommes. Cet échec, dans la flotte angloise, ne sera pas
bien reçu à Londres.
1 . u s'agit ici de la bataille de Saiut-Cast, qui fut gagnée par les volontaires
liretons, nobles ou paysans. Voltaii-e, en parlant de cette affaire, qui fit le plus
grand honneur au duc d'Aiguillon, ajoute que le duc fut rcconipensé de sa
victoire et de ses services par une persécution publique et acharnée. Il convient
d'ajouter, à cette remarque de Voltaire, que le duc d'Aiguillon s'était fait dé-
tester dans son gouvernement, que de très-graves accusations avaient ete por-
tées contre lui, et qu'il n'échappa à une condamnation infamante que par la
protection de la Dubarry. Ayant été appelé au ministère des affaires étrangères,
il laissa consommer le partage de la Tologne. Le duc d'Aiguillon, ne eu 1720,
est mort en 17 80.
94 JOURNAL DE BARBIER.
En Canada, nous avons eu un avantage dont on pro-
met la relation; mais il n'est parlé en aucune façon,
dans la Gazelle, de Louisbourg ou cap Breton. On de-
vroil cependant avoir des nouvelles de la prise de cette
ville ou de la levée du siège. Cependant jusqu'à présent
bien des gens s'obstinent à soutenir qu'il n'y a pas eu
de capitulation le 26 juillet, suivant les relations de
l.ondres.
11 y a eu encore, le 15 ou le 16, de nouveaux placards,
toujours aussi mauvais, attachés à la porte du Luxem-
bourg et sous le nouveau guichet du Louvre, appelé le
guichet de Marigny ' ; cela prouve bien la fermentatioiï
qu'il y a toujours dans les esprits et l'envie des gens de
parti à la faire subsister dans le public.
Jeudi 21, fête de saint Matthieu, on a encore mis des
placards à la porte de la Comédie-Françoise et à celle
des Pères de la Charité, toujours séditieux et extrava-
gants. On dit que, dans ce dernier, il y avoit que trois
cent mille hommes éloient prêts à prendre les armes
avec un chef, si on ne fait payer cinquante millions au
clergé de France et de grosses sommes aux fermiers
généraux, qui jouissoient chacun de deux cent mille
livres de rentes Nous aurons au 1" octobre une assem-
blée particulière du clergé, au sujet d'une somme d'ar-
gent que le Roi lui demande pour les besoins de la
guerre; si dans cette assemblée il est question d'autre
chose, les esprits échaullés se remueront tout de nou-
veau.
M. de Boulogne, contrôleur général des finances, cor-
don bleu par la charge de trésorier de l'ordre du Saint-
1, On appelait ainsi les arcades les plus rapprochées des Tuileries, qui
font conimuuiquer la place du Carrousel avec le quai. On leur donna ce nom
parce que l'ouverture eu fut faite sur l'ordre de M. de Marigny.
De La Vk-lbcille.
2, Voilà bien la révolution qui comnieuce. C'est le premier appel aux armes
qui soit mentionné par Barbier.
SEPTEMBRE 1758. 95
Esprit que lui a vendu M. le marquis de Paulmy-d'Ar-
genson, ci-devant ministre ^
Le 20 de ce mois, on a commencé à abattre l'ancien
garde-meubles de la couronne, qui étoit au coin de la
rue des Poulies, sur le quai, dans lequel bâtiment étoit
un balcon d'une ancienne forme, couvert et élevé, d'où
Charles IX tiroit avec une arquebuse sur le peuple le jour
de la Saint-Barthélémy'. On ne verra plus le monument
de ce trait historique; outre que tous ces bâtiments ne
valoient rien, cette démolition étoit dans le projet de
découvrir entièrement la belle colonade du vieux Lou-
vre, au rétablissement et embellissement duquel on
travaille déjà depuis quelques années. On démolira en-
suite les écuries de la l\eine, qui sont aussi dans la rue
des Poulies, aussi vieilles masures; et, à la fin, l'hôtel
des Postes, dont les bâtiments ne sont pas mauvais,
lesquelles seront placées à l'hôtel d'Armenonville, rue
Plâtrière',où l'on fait des bâtiments considérables; mais
les chevaux de poste seront logés dans une maison où
l'on travaille encore, rue des Fossés-Saint-Germain-
l'Auxerrois, à cause de la proximité de l'Abreuvoir.
Samedi 30, le Roi a tenu le sceau à Versailles pour la
* fois, à huit heures du soir; en sorte que les se-
crétaires du Roi et les officiers du sceau sont revenus à
Paris à minuit; apparemment qu'il y avoit eu chasse.
1. Il est difficile de comprendre exaclemeiit le sens de celte phrase sans
verbe; néanmoins nous la reproduisons texiuellement.
2. Ce passage, s'il ne décide rien sur le fait en lui-même, montre du
moins la fausseté de l'opinion vulgaire suivant laquelle Charles IX aurait été
placé au balcon silué au-dessous de la croisée de la galerie d'Apollon qui re-
garde la rivière. Le balcon couvert dont parle Barbier se voit dans un tableau
di' Van der Meulen , d'après lequel Huchtenburgh a gravé une estampe qui
porte pour titre : Marche du Roi/, accompagné de ses gardes, passant sur
le l'onl-Meuf et allant au Palais. De La Villeck.le.
3. Aujourd'hui rue Joan-Jacciiies-Rousseau,
4. Barbier a laissé le nombre en blanc.
06 JOURNAL DE BARBIER.
Octobre.
Te Deum pour la victoire Je Montcalm au Canada, et pour la bataille de
Saint-Cast. — Lettre du Roi aux grands vicaires du diocèse de Paris. —
Combats entre les Russes et les Prussiens dans le Brandebourg. — Armées
du maiéchal de Contades et du nian'cbal Dawn. — Le comte de Bernis est
fait cardinal. — L'archevêque de Naibonne adresse au Roi un discours
hardi. — Le clergé accorde au lioi un don gratuit de seize millions. —
Petits voyages du Roi à Fontainebleau. — Tentative d'assassinat contre le
roi de Portugal. — On accuse les Jésuites et les Jacobins. — On dit que
le roi d'Espagne est devenu fou. — L'évéque du Puy est appuie auprès
du Roi. — Bataille de Lulzberg. — M. de Chevcrt. — On ne sait rien du
roi de Portugal. — Le général Dawn bat les Prussiens. — Le prince de
Soubise, maréchal de France. — Te Deum a Notre-Dame. — Bon mot
sur la bataille de Saint-Cast. — Bataille de Hochkirchen. — Les Russes
envoient des renforts contre le rui de Prusse.
Dimanche l^r octobre, il y a eu un Te Deum à Notre-
Dame, auquel toutes les Cours ont été invitées à l'ordi-
naire, pour rendre grâce à Dieu de deux victoires rem-
portées par les François sur les Anglois ; l'une en Canada,
par M. le marquis de Moncalm, qui, avec moins de si.x
mille hommes, a fait fuir vingt mille Anglois avec près
de six mille hommes de perte de leur part; l'autre, par
M. le duc d'Aiguillon, Richelieu en son nom, au rem-
barquement des Anglois, près de Saint-Malo, qui ont
perdu près de quatre mille hommes. On a crié avec
beaucoup d'emphase, dans les rues, les relations de ces
deux actions pour contenter le peuple.
La lettre du Roi aux grands vicaires de l'archevêché
de Paris, à cause de l'absence de M, l'archevêque, exilé,
est bien écrite, mais bien plus longue qu'à l'ordinaire.
Le Roi y détaille les avantages des deux actions ci-des-
sus, y parle en même temps des vicissitudes dans les
succès, sans parler nommément de la prise de Louis-
bourg et de l'ile Royale; il fait connoître à ses peuples
l'animosité des Anglois contre nous et leur dessein de
s'emparer du commerce maritime, exclusivement à
toutes les autres nations. Le Roi fait l'éloge de la bra-
OCTOBRE 1758. 97
voure de ses troupes et du zèle de ses sujets à supporter
les charges, pour soutenir les dépenses inévitables de la
guerre.
M. le président d'Ormesson, qui tient la Chambre des
Vacations, étoit à la têle des officiers du Parlement, qui
étoient en petit nombre^
Il y avoit, pour le clergé, vingt-cinq archevêques et
évêques, à cause de l'assemblée du clergé qui doit com-
mencer ses séances lundi 2 de ce mois.
Le soir, il y a eu un grand feu d'artifice sur piliers
dans la place de l'Hôtel de Ville et grande illumination.
On crie aussi la relation des combats sanglants entre
le roi de Prusse, dans le Brandebourg, sur l'Oder, et les
troupes de l'impératrice de Russie, commandées par le
général comte de Fermer, où il est resté vingt-cinq mille
hommes sur le champ de bataille, qui est demeuré aux
Russes.
Notre armée du maréchal de Contades, sur la Lippe,
par delà le Rhin, ne lait aucune action marquée contre
les Hanovriens et les Anglois. L'armée du maréchal
comte de Da\vn% général des Autrichiens, est dans la
Saxe, aux environs de Dresde; le roi de Prusse y a joint,
avec un renfort, le prince Henri, son frèi c. Tout le monde
convient que la position du roi de Prusse est très-criti-
1 . Ce paragraphe et le suivant se rapportent au Te Deum de Nolre-Danie.
2. Dawu (Léopold-Joseph-Marie, comte de), né à Vienne en 1705, mort eu
1766, fut généralisbirae des troupes impériales pendant la guerre de Sept ans
gagna à Kolliii, en 17 57, la première bataille que le grand Frédéric eût
perdue. Après cette victoire complète , il tut proclamé le sauveur de la pa-
trie. Marie-Thérèse, pour célébrer cet heureux événement, créa un ordre
auquel elle donna son nom, et dont le général vainqueur fut un des premiers
dignitaires. Dawn fut ensuite défait à Lcuthen avec le prince Charles de Lor-
raine. Il reprit ses avantages l'année suivante, en remportant sur Frédéric, à
Hochkircli (14 octobre 1758), une victoire qui lui valut de toutes paris des
témoignages d'admiration. Les États d'Autriche lui firent présent de trois cent
mille florins; la ville de Vienne lui fit élever une statue. En 1759, il prit
Dresde ; mais il se laissa battre, en 1760, malgré la supériorité du nombre.
Le maréchal Dawn doit être regardé comme un des premiers généraux de
son siec'e,
VU. . - 9
98 JOURNAL DE BARBIER.
que; si on fînissoit celte campagne par qnelf|iio action
lieureuse de part et d'autre contre ce prince, cela pour-
roit donner quelque espérance de paix pour cet hiver.
I/impératrice de Russie envoie encore quarante ou cin-
quante mille hommes au général Fermer, dans le Bran-
dehourg, pour forcer le roi de Prusse à finir la guerre.
Par décret du Conseil aulique, les électeurs de Brande-
hourg et de Hanovre, qui servent le roi de Prusse et le
roi d'Angleterre, sont mis au ban de l'Empire.
Le 2 de ce mois d'octobre, le Pape, dans un consis-
toire, a déclaré cardinaux son neveu Rezzonico, un
évêque d'Italie et l'abbé comte de Bernis, secrétaire des
Affaires Étrangères. Le voilà enfin cardinal tout de bon;
voilà une grande élévation en peu de temps.
Le 8 de ce mois, dimanche, messieurs les archevêques
de Narbonne et de Toulouse, à la tête des autres évêques,
députés du clergé, ont été saluer le Roi à Versailles.
L'archevêque de Narbonne a fait un discours assez fort
à ce que l'on dit, et a apparemment demandé à Sa Ma-
jesté le retour de M. l'archevêque de Paris. Les commis-
saires du Roi se sont transportés quelques jours après
aux Augustins, en la manière accoutumée, et il est dit
que le clergé a accordé le don gratuit de seize millions
que le Roi demandoit.
Le Roi est parti, le 10 de ce mois, pour Fontainebleau
jusqu'au 17; ce sont de simples petits voyages comme
pour aller à Choisy, La maison ne suit pas. Les minis-
tres s'y rendent de certains jours pour tenir le Conseil.
Il y aura trois voyages pareils.
Il y a cinq ou six jours qu'il court une affreuse nou-
velle à Paris et qui est générale; que le roi de Portugal,
revenant de campagne à la fin du jour, a été assassiné' ;
qu'on a tiré cinq coups de carabine dans son carrosse,
et qu'il a été blessé à l'épaule; cela s'est répandu par
des lettres d'Espagne; mais on ne sait encore aucuns
1. Voir, sur cette affaire, Précis, ch. xxxviii.
OCTOBRE 1758. 99
détails de celle action. Il y a plusieurs éditious des rai-
sonnements du public sur les auteurs et la cause de
cette action. Le premier mot a été contre les Jésuites,
que l'on dit avoir été chassés de Portugal pour l'aflaire
du Paraguay ^ On parle aussi des Jacobins, à cause du
tribunal de l'Inquisition, que depuis longtemps on vou-
droit abolir peu à peu, et que, dans l'exécution d'un
-dernier jugement du mois dernier, où plusieurs crimi-
nels chrétiens et juifs ont été condamnés, on a supprimé
quelques-unes des formalités ordinaires. On dit que ce
pourroit être un grand seigneur du Portugal dont le Roi
avoit enlevé la femme. On dit que c'est la Reine qui,
jalouse d'une maîtresse du Roi, auroit voulu la faire
assassiner, et qu'il y a eu méprise de carrosses : le Roi,
au lieu du sien, ayant pris celui de sa maîtresse. On
parle aussi du mécontentement des habitants de Porto,
qui faisoient un grand commerce de vin, qu'on leur a
ôté pour en donner le privilège à un seigneur. On ne
sait rien, et la Gazette du 14 ne parle pas même de l'as-
sassinat.
Ou dit encore à Paris que la tête a tourné au roi
d'Espagne, soit de chagrin de la mort de la Reine, soit
par quelque autre cause. Il faudroitune régence, et cola
|)Ourroit changer les allaires à notre égard. On dit que
la folie du roi d'Espagne va jusqu'à la fureur et l'empor-
tement, et qu'il veut battre tous ceux qui l'approchent.
L'on convient qu'il avoit depuis longtemps des disposi-
tions à l'inibécillité.
L'assassinat du roi de Portugal ne paroît que trop
vrai. On dit que l'histoire de l:i Reine n'a élé imaginée
1. Les Jésuites étaient, comme on sait, les souverains véritables du Para-
guay, en reconnaissant le roi d'Espagne. La Cour d'Espagne avait cédé, par
un traité d'échange, quelques districts de ces contrées au roi de Portugal,
Joseph II, de la maison de Bragance. On accusa les Jésuites de s'y être op-
posés et d'avoir fait révolter les peuplades qui devaient passer sous la domi-
nation portugaise. Ce grief, joint à beaucoup d'autres, lit chasser les Jésuites
de la Cour de Lisbonne, Voltaire.
100 JOURNAL DE lîAUBIER.
que pour dire une cause au Roi et lui épargner la crainte
d'aUribuer un pareil attentat à quelque cc/iispiralioii,
l'événement qui lui est arrivé étant encore bien récent.
An surplus, on ne sait pas encore le particulier de cette
affaire de Portugal, et l'on raisonne ici suivant que Ton
est affecté.
Il paroît certain que M. Lefranc, évêquc du Puy-cn-
Velay, suffragant de Bourges, est ici à Paris, et qu'il y
est venu par ordre du Roi. C'est un prélat de beaucoup
d'esprit et regardé comme l'aigle du clergé. Il y a plu-
sieurs éditions sur ce voyage : les uns disent que c'est
pour avoir la place de M. de Limoges de précepteur
de M. le duc de Bourgogne, ou de M. l'évéque d'Or-
léans pour la feuille des bénéfices, ou bien pour aller à
la Roque faire une dernière tentative auprès de M. l'ar-
chevêque de Paris pour le faire revenir de son entête-
ment, qui n'est à présent que sur la doctrine de la bulle
en général, et contre la juridiction du Parlement sur le
clergé, pour pouvoir le rappeler à Paris. Mais, au vrai,
on ne sait point la véritable cause du voyage de M. l'é-
véque du Puy.
Le 8 de ce mois, M. le maréchal de Contades a en-
voyé un renfort commandé par M. de Chevert, lieute-
nant général, à M. le prince de Soubise. Le 10, il y a
eu une action assez vive à Lutzberg, entre Cassel et
Munden, entre l'armée du prince de Soubise et les Hes-
sois et Hanovriens, commandés par M. le prince d'Is-
sembourg. La Gazette de France fait mention des dispo-
sitions faites par M, le prince de Soubise, et dit, en
même temps, que les efforts des ennemis se sont portés
sur l'aile gauche, commandée par M. de Chevert. Comme
le public est fort porté pour M. de Chevert, qui est, en
effet, un grand militaire, et qu'il est fort indisposé con-
tre M. le prince de Soubise, tant à cause de l'ancienne
affaire de Rosbach que parce qu'il est protégé par madame
la marquise, quelque chose qu'il y ait dans la gazette
OCTOBRE 1758. 101
et dans une relation imprimée, il n'est pas possible d'ôter
de l'esprit du public que non-seulement M. de Chevert
a en toute la part à l'avantage remporté sur les ennemis;
mais même que M. le prince de Soubise n'est arrivé de
son camp à l'action que comme elle finissait; ce qui
n'empêchera pas qu'on ne chante bientôt un Te Detim,
et qu'on ne tire un feu incessamment pour la victoire
remportée par l'armée du prince de Soubise.
On no parle pas non plus en aucune façon du triste
événement du roi de Portugal, que l'on a dit seulement,
dans les gazettes de Hollande, s'être laissé tomber sur
son escalier et s'être blessé à l'épaule. On croit cepen-
dant, suivant les lettres particulières, que le premier
fait est véritable, mais on n'en saura pas davantage.
On ne parle pas non plus de l'assemblée du clergé
tomme s'il n'y en avoit pas. 11 a donné ses seize millions
an Roi, dont l'emprunta été rempU sur-le-champ, on
dit entre autres par les communautés religieuses qui ne
peuvent plus acquérir autrement.
Il y a une autre nouvelle certaine et bien intéres-
sante. Le maréchal Da^Yn, général autrichien, après
avoir marché tonte la nuit, a surpris et pillé Je camp du
roi de Prusse en Saxe, toutes les tentes, quatre-vingts
pièces de canon, toute son armée en fuite et en déroute;
on n'en sait pas encore les détails. L'action est du 14 de
ce mois. Le 19 octobre, le Roi a nommé M. le prince
de Soubise maréchal de France.
Le 28 de ce mois, samedi, fête de saint Simon, on a
chanté un le Deum à Notre-Dame, où ont assisté toutes
les Cours, au sujet de la victoire remportée par les
troupes du Roi, sur les Hanovriens, et on a tiré le soir
à la Grève un feu d'artifice. La lettre du Roi , écrite
le 20 de ce mois à MM. les vicaires généraux de M. l'ar-
chevêque de Paris, attribue bien celte action à .^L le
prince de Soubise, cà qui le Roi dit avoir confié le
commandement de ses armées; mais il est dit en
102 JOURNAL DE BARBIER.
même temps que les troupes qui étoient aux ordres de
M. de Chevert, lieutenant général, ont renversé les co-
lonjies de l'ennemi et ont pénétré jusqu'à son quartier
général ; après quoi est l'éloge du comte de Lusace, frère
de madame la Dauphine ; mais cela ne contente pas
encore le i)ublic par rapport à M. de Chevert.
On rapporte un assez bon mot dit dans la place de
Grève, au dernier feu, au sujet de l'action de M. le duc
d'Aiguillon contre les Anglois, près Saint-Malo : « Que
les François étoient comme les pierres à fusil, plus on
les battoit, plus ils faisoient de feu. »
Le mandement de MM. les vicaires généraux du 25 de
ce mois est fort simple : rien dont on puisse se plaindre.
Par la relation envoyée au Roi par hi reine de Hon-
grie, de la victoire remportée le 14 octobre^ par le ma-
réchal Dawn sur le roi de Prusse, il est dit qu'on a pris
aux Prussiens cent quatorze pièces de canon, beaucoup
de drapeaux et trois étendards, et qu'ils ont perdu sept
à huit mille hommes tués ou blessés, le général Keith,
grand général, et le prince de Brunswick, tués, un prince
de Nassau prisonnier, et que du côté des Autrichiens il
y a trois ou quatre mille hommes tués ou blessés. Il
paroît que l'action a été très-vive de part et d'autre,
d'autant qu'il y avoit dans les deux armées plus de cinq
cents pièces de canon.
Malgré cela, on dit ici que le roi de Prusse s'est bien
rallié et qu'il est dans une bonne position, et qu'il a fait
venir de Dresde des toiles pour réparer ses tentes et de
l'étolïe pour garnir ses soldais. 11 est certain (pie c'est
un grand homme de guerre, et qu'il ne falloit pas moins
pour lui tenir tète qu'un aussi grand capitaine que le
nmréchal Dawn.
Mais ce (pii doit réduire h la iin le roi de Prusse, c'est
1 . Il s'ag.l ici (le la bataille de UocUkirch. — Voir Uisloirc de la maison
d'Aulrichc, de William Cuxe, traduit par Heuri. Paris, 1810, iu-S, t. v,
p. 275.
NOVEMBRE 1758, 103
que l'impératrice de Russie envoie quarante mille hom-
mes à l'armée du général Fermer, qui doivent arriver
dans le mois de décembre, avec ordre de faire la guerre
tout l'hiver. Ce qui empêchera le roi de Prusse d'in-
quiéter les Autrichiens dans leur quartier d'hiver.
Le maréchal deConlades a fait faire des mouvements
à son armée, avec quelque avantage des détachements
sur les llanovriens, ce qui ne décide rien.
A regard de l'atfaire de M. le prince de Soubise, qui
a donné lieu à un Te Deum et un feu, on dit toujours
ici que c'est très-peu de choses. M. de Chevert a rejoint
le 23 l'armée du maréchal de Contades.
Novembre.
Cbangements Jans le iiiiuistère. — Nouvelles diverses. — Mort du duc de
Luyncs et du prince de Grimbergue. — Mort de inadenioiselle Guéant. —
lutolérance des jaiisi'uistes. — Le comte de Choiseul, ministre des affaires
étrangères; retraite du cardinal de Bernis. — Les députés du clergé preu-
uent congé du Roi. — Mémoires de l'arclievêque de Paris. — Les prési-
dents du Grand-Conseil. — M. Peyrenc de iMoras. — La fortune de
M. Peyrenc le père. — Le Roi remet le cbapiau au cardinal de Bernis.
— Les cruautés du roi de Prusse.
Voici encore du changement dans le ministère ^. M. de
Massiac, lieutenant général des armées navales, qui avoit
la marine, a eu la permission de se démettre, ainsi que
le sieur Normant du Maisy'^, qui y étoit adjoint. On dit
que M. de iMassiac n'enlendoit rien pour les détails, et
M. Berryer, ministre d'État, a prêté serment le 2 de ce
mois, entre les mains du lloi, pour la charge de secrétaire
d Élal de la marine.
Gazette du 4. On remarque qu'il y a actuellement sept
secrétaires d'Élat de la marine vivants, y compris M. le
con)te de Maurepas, tous avec des pensions.
1. Il u'y avait plus de stabilité dans le ministère de la marine. Maebault
le garda de 17b-i à 1757; puis M. de Moras tint ce portefeuille du
!'-■■' février 1757 au l'^^juiu 1758. Il fut alors remplacé par le niari)uis de
Massiac, lieutenant général des armées uavales, auquel M. de Mcsi fut adjoint.
Au bout de peu de mais tous deu.\ cédcrent la place a Ucrrjer.
2. LiJi : de 31vsi.
104 JUIHNAL UE BAUBiER.
Le Roi est parti le 2 poi;i' son dernier petit voyage
de Fontainebleau.
On prendra le 11, jour de saint Martin, le deuil pour
la mort de la margrave de Bareitz, sœur du roi de Prusse.
Le duc de Luynes, père du duc de Chevreuse, gouver-
neur de Paris, est mort le 2 novembre.
Le prince de Grimbcrgue, Albert de Luynes, son frère,
est mort le 8, âgé de quatre-vingt-sept ans. Il avoit été
un grand débaucbé dans sa jeunesse.
Mademoiselle Guéant, actrice de la Comédie Françoise,
jeune et très-jolie, est morte ce mois sans qu'on ait de-
mandé les sacrements'. M. le curé de Saint-André faisoit
difficulté de lui donner la sépulture. MM. les grands
vicaires de M. l'arcbevèque de Paris ont décidé de l'en-
terrer à l'ordinaire. Les jansénistes n'approuvant pas
absolument cela, disent que l'exclusion de sépulture est
prescrite dans ce cas par les canons, quand les comédiens
n'ont point promis de renoncer au tliéàtre'^
Les grands vicaires avoient ordonné la môme chose,
le mois dernier, pour mademoiselle Chérct, de la rue
des Noyers, morte sans avoir demandé les sacrements.
C'est elle qui avoit porté au curé de Saint-Séverin, une
profession de foi extraordinaire et très-hérétique. Le
curé de Saint-Séverin s'est conformé aux ordres des
grands vicaires. Voilà des exemples d'une grande tolé-
rance et d'un dessein pris de ne point faire de bruit.
L'impératrice, en qualité de reine de Hongrie, a
pour elle et ses successeurs, en te royaume, le titre
1. MatlemoisftllR Guéant, qui avait paru dans les rôles d'enfant dès l'âge
de ti-ois ans, et qu\ avait été reçue au rhéàfrc-Frauçais le 12 décembre 1734,
mourut de la petite vécole le 2 octobrs 1758. De La Villegille.
2. On voit par ce passage, et par plusieurs autres encore , que les 'ausé-
nistes étaient loin de donner l'exemple de la tolérance. Us jetaient les hauts
cris quand on leur refusait les sacrements, et ils «e voulaient point que l'on
donnât la sepuUurr aux acteurs. C'est la, du reste, uue coutradicliou dans
laquelle tombent toutes les sectes religieuses. Il ne faut point oublier d'ailleurs
que c'étaient les jansénistes qui avaient introduit l'usage des billets de
Couiessiou.
NOVEMBRE 1758. 105
de Roi et Reine apostolique, qui étoit ancien et dont le
Pape a renouvelé la concession ces jours-ci, par nn bref.
Encore du changement dans le ministère, pour les
affaires étrangères. Il est dit dans la Gazette de France
du 11 de ce mois, que la santé du cardinal de Bernis,
dérangée depuis longtemps, ne lui permettant plus de
continuer les fonctions pénibles du département des
afl'aires étrangères, le Roi a agréé sa démission et a
nommé à cette place le duc de Choiseul , ambassadeur
à Vienne {sous le nom de comte de Stainville). Le Roi
conserve au cardinal de Bernis sa place dans ses con-
seils, et l'intention de Sa Majesté est que ce cardinal
agisse dans le plus grand concert avec le duc de Choi-
seul, pour tout ce qui aura rapport aux affaires étran-
gères.
Ce changement a donné lieu a bien des propos. Le
cardinal de Bernis n'a que quarante-cinq ans et ne pa-
roît pas si fort incommodé. On ne sait si la charge de
secrétaire d'État n'est pas au-dessous du titre de cardi-
nal, ce que l'on n'auroit pas voulu mettre; s'il n'y avoit
pas un peu de disgrâce et de brouillerie avec madame
de Pompadour, ce qui ne paroit pas par la gazette; si
ce cardinal ayant, dit-on, à présent plus de deux cent
mille livres de rente, il ne voudroit pas vivre plus tran-
quillement; si ayant faille traité de Vienne et ayant obli-
gation à la reine de Hongrie, il ne voudroit pas prendre
sur lui quelque traité de paix dont les conditions pour-
roient n'être pas si avantageuses à la reine de Hongrie
qu'il le souhaiteroit; enfin, si ceci n'est pas pour le faire
comme principal ministre; c'est ce qui se vérifiera par
les événements.
L'assemblée du clergé a fini ses séances ces jours-ci,
et les députés ont pris congé du Roi à Versailles. Cela
s'est passé très-tranquillement, par rapport aux affaires
de l'Église. Dans la dernière assemblée, M. l'abbé de
Tourny, fils de l'intendant de Bordeaux, député de se-
106 JOURNAL DE BARBIER.
coud ordre pour Paris, a présenté un mémoire à la main
qui lui avoit été envoyé par M. l'archevêque de Paris,
pour en rendre compte à l'assemblée, au sujet de son
affaire avec les Hospitalières du faubourg Saint-Marcel,
et du jugement de M. l'évêque d'Âutun, pendant la va-
cance de l'archevêché de Lyon. M. l'archevêque de Paris
en avoit envoyé un pareil à M. le cardinal de Tavannes,
président de l'assemblée, et même à plusieurs évêques;
mais M. le cardinal de Tavannes a interiompu et a ar-
rêté M, l'abbé de Tourny, et toute l'assemblée a été
d'avis de n'en point faire la lecture; attendu qu'ils n'a-
voient été assemblés que pour fournir un don gratuit
au Roi, et l'on n'a pas voulu donner lieu à aucunes dis-
putes conformément aux ordres du Roi.
Depuis la suppression des présidents du Grand-Con-
seil par édit de 1738, ces charges ont été exercées par
commission du Roi, pour une année, par un conseiller
d'État ordinaire comme premier président, et par huit
maîtres des Requêtes comme présidents. Par une com-
mission pour quatre ans, M. Castanier d'Auriac, gendre
de M. le chancelier de Lamoignon, conseiller d'État, est
actuellement premier président; sa commission a été
renouvelée tous les ans, depuis quatre ans au moins.
Le Roi vient de donner cette charge de premier pré-
sident du Conseil à M. Peyrenc de Moras, ci-devant se-
crétaire d'État de la marine et ministre d'État par
commission seulement, mais pour sa vie. Ce qui a été
fait sans la participation du chancelier qui n'a appris
cette grâce que par une lettre du Roi, pour dresser l'édit
de rétablissement de celle charge, sur quoi il y auroit
des lettres-patentes pour la commission à vie.
M. de Moras a quarante ans, il a été conseiller au
Parlement, maître des Requêtes, intendant de Valen-
ciennes, intendant des finances, contrôleur général des
finances, conseiller d'État ordinaire, secrétaire d'État
de la marine. Il a donné alors sa démission de la place
NOVEMBRE 1758. iO?
de conseiller d'État, et enfin de ministre. 11 n'a pins que
ce titre qui se conserve toujours quoique sans exercice.
Il est fils de M. Peyrcnc, qui avant faisoit le commerce
à Lyon, est venu à Paris en 1719, a acquis des biens
considérables , s'est fait conseiller au Grand-Conseil ,
après avoir fait son droit, ayant auparavant appris le
latin qu'il ne savoit pas, a depuis été maître des Re-
quêtes et chef du Conseil de madame la Dauphine, aïeule
de M. le prince de Condé.
Le Grand-Conseil ne veut pas recevoir M. Peyrenc de
Moras. 11 s'est assemblé, et a arrêté des remontrances,sous
prétexte apparemment qu'il n'est pas conseiller d'État
ordinaire actuel; qu'en cas de lettres de jussion, on le
recevra, mais après qu'on ne siégera point avec lui.
Cependant le chancelier est chargé de dresser l'édit et
les lettres-patentes pour la commission.
Cela s'est dit ainsi dans le public, mais on dit qu'il
n'y a eu aucune assemblée des semestres, ni arrêté, mais
seulement un vœu général de la compagnie et des dé-
marches secrètes de la part des conseillers d'État et des
maîtres des Requêtes, pour empêcher l'exécution de ce
projet.
On ne sait pas ce qui arrivera de cet arrêté contre la
volonté du Roi. Les jansénistes ne sont pas fâchés de cet
événement, à cause de la grande contestation entre le
Grand-Conseil et le Parlement ; ils espèrent quasi que
cela pourrait occasionner la suppression de ce tribunal
et de toutes ses attributions.
Jeudi 30, le Roi, dans la chapelle en bas, a mis le
bonnet sur la tête du cardinal comte de Bernis, qui lui
a été apporté par le sieur Archinto, caméricr du Pape,
avec deux brefs ou lettres pour le Roi et la Reine; cela
s'est fait avec les grandes cérémonies accoutumées.
On n'entend parler dans les gazettes, même de France,
que des cruautés du roi de Prusse. Le maréchal Davvn,
Autrichien, a fait le blocus de la ville de Dresde, dont la
108 JOURNAL DE DAnBlER.
prise est importante pour délivrer la Saxe. Le sieur
Sclimellau, commandant, a fait mettre le feu la nuit au
faubourg de Pirna, après avoir fait dire aux habitants
qu'ils pouvoient se tenir tranquilles. Il a fait mettre des
barils de poudre autour du château oîi sont le prince
électoral de Saxe, sa femme, sœur de l'électeur de Ba-
vière et toute la famille royale; et il a répondu à un
trompette, qu'il exécutoit les ordres de son Roi pour la
défense de la ville, et qu'il ne connoîtroit ni les habi-
tants, ni la famille royale, si on poussoit le siège de cette
ville. Le maréchal Dawn a été obligé de se retirer, en
sorte que le roi de Prusse veut rester en possession de
cette capitale et de l'électoratde Saxe, pour mieux faire
ses conditions de paix, s'il y a lieu.
Le comte de Lusace, frère de madame la Dauphine,
espéroit peut-être s'en retourner à Dresde. Il est arrivé
ici et passera l'hiver à Paris.
Décembre*
Crdation de rentes viagères. — On dit que le cardinal de Bernis est exilé. —
Le duc de Choiseul reçu pair de Fiance. — Les lellres d'ordre. — Le Koi
écrit à Madame Infante. — Caractère du duc de Choiseul. — Le gouver-
nement fait un emprunt à la ville de Paris, — Suite de l'affaire de Saint-
Nicolas-dcs-Champs, — Prêtre condamné aux galères perpétuelles. — Le
serpent de l'église Saint-Paul. — Les convulsions et les cérémonies jansé-
nistes. — Poursuites conlrc des affaires de sorcellerie. — M. de Moras
abandonne la charge de premier président au Grand-Conseil. — Nouvelles
de Portugal et d'Espagne. — Don Carlos et don Philippe. — Le Roi met
de côté le traitement du garde des sceaux. — Grands préparatifs de guerre.
— Les ministres disgraciés; le cardinal de Bernis.
Du mardi 12 décembre, assemblée des Chambres au
Parlement, dans laquelle la Cour a enregistré purement
et simplement un étîit portant création de trois millions
six cent mille livres de rentes viagères, soit sur deux
têtes, à huit pour cent par an, sans distinction d'âge,
soit par classes, suivant l'âge : la première classe, jus-
qu'à cinquante ans, et au denier dix, et la rente aug-
DÉCEMBRE 1758. 109
mente de cinq livres aux autres classes de cinq ans en
cinq ans.
Il n'a pas été question d'autre chose dans cette
assemblée.
Du jeudi 14 décembre, grande nouvelle à Paris.
M. le cardinal, comte de Bernis, ministre d'État, a
reçu hier au soir une lettre de cachet du Roi, portée
apparemment par M. le comte de Saint-Florentin, par
laquelle il est exilé à son abbaye de Saint- Médard de
Boissons, et en conséquence il est parti ce malin pour
s'y rendre'.
Cette nouvelle a d'autant plus surpris qu'il a reçu le
bonnet de cardinal de la main du Roi, le 30 novembre,
et qu'on le croyoit dans la plus grande faveur. Per-
sonne ne sait la cause de cette disgrâce : les uns disent
qu'il a manqué à madame la marquise de Pompadour,
dont il lient son élévation depuis six à sepi ans; d'autres
qu'il étoit fort lié avec madame Infante , duchesse de
Parme S qui est encore à la(]our, et avec toute la famille
royale. Le public raisorme sans savoir; mais quoi qu'il
en soit, voilà bien des changements successivement dans
le ministère.
Après le serment prêté par M. le duc de ChoiseuP,
pour la charge de secrétaire d'État des affaires étran-
gères, il a élé question de prendre place au conseil
d'État comme ministre d'État; M. le duc de Choiseul
n'est que duc héréditaire. On dit qu'en celte qualité il
ne doit prendre place que conmie dernier des secrétaires
d'Élat, et qu'il faut être duc et pair pour avoir la pré-
séance sur eux. Cela ayant fait quelque diflicullé, le Roi
l'a abrogée, et il y a a[)parcnce que cela est vrai. Il est
1. Ceci n'est pas exact. Voir ci-nprès. (Noie de Barbier.)
2. Le card liai de Beriiis fut éloigné de la Cour pour avoir voulu négocier
la paix, conlrairement à l'avis de madame de Pompadour, toute dévouée aux
intérêts de rimpéralrice d'Autriche. Du La Villegille.
3. Élieune-Fraiiçois, d'abord comte de Staiuville, ensuite duc de Choiseul,
lié en 1719, mort eu 17811.
VU. 10
•110 JOURNAL DE BARBIER.
dit dans la Gazette de France dn snmedi 16 décembre :
0 Que le 10 de ce mois, le Roi, entrant au Conseil, a
« reçu pair de France M. le duc de Choiseul, ministre
« et secrétaire d'État des affaires étrangères. »
1° Observations à faire sur la différence de duc à pair
de France; 2" sur les prérogatives de la pairie; 3» sur
le droit du Roi de faire, de son propre mouvement et lui
seul, un pair de France. Le tout relativement à l'ori-
gine des pairs et de la pairie et des anciens usages.
Il n'y a point eu de lettres de cachet. (On dit qu'il
faut que le Roi écrive lui-même à un cardinal.) Le Roi
a écrit de sa propre main une lettre au cardinal de
Bernis; cela s'appelle une lettre d'ordre. Le Roi a remis
cette lettre à M. le comte de Saint-Florentin , pour la
faire rendre au cardinal de Bernis , qui étoit à Paris ce
jour-là, mercredi 13, et le Roi est parti sur-le-champ
])Our Choisy. Cela s'est passé à Versailles environ à dix
heures du matin.
M. le comte de Saint-Florentin en a chargé le sieur
Jannelle d'Ouville , prévôt général de la généralité de
Paris, et non pas M. Janel, directeur et intendant des
postes de France pour la Cour, comme on a cru. Cette
lettre a été rendue vers midi au cardinal, qui étoit à
parler d'affaires avec le comte de Stharemberg, ambassa-
deur de Vienne, et il y avoit dans les salles l'archevêque
de Narbonne et M. le procureur général du Parlement,
qui avoit à lui parler d'affaires importantes, dit-on. 11 a
cessé sa conversation et a renvoyé les autres sans vou-
loir leur parler, ce qui a surpris, même indisposé l'am-
bassadeur et M. le procureur général, qui ont appris
peu de temps après que le cardinal avoit raison et qu'il
ne pouvoit plus les entendre.
On dit encore à Versailles que le Roi a écrit aussi
une lettre à Madame Infante, duchesse de Parme, qu'il
avoit exilé le cardinal , et qu'elle devoit être contente
de cette satisfaction que le Roi lui donnoit , comme si
DÉCEMBRE 1758. 111
il n'avoit puni le cardinal que pour avoir manqué en
quelque chose à Madame Infante. Mais ce prétexte ne
prend pas tout à fait. On croit que cela vient de plus
loin et de quelque petite querelle particulière; mais
personne ne sait bien le vrai de cette aiïaire '.
On dit aussi que M. le duc de Choiseul, homme de
quarante-cinq ans au plus, qui a été ambassadeur à
Rome et à Vienne, a beaucoup d'esprit, mais qu'il a le
caractère méchant et très-haut et très-fier, ce qui n'est
pas trop convenable à un ministre des affaires étrangères.
Du mardi 19 décembre, assemblée des Chambres.
La Cour a enregistré purement et simplement une dé-
claration du Roi, qui réunit au domaine de la ville de
Paris, pour le temps de six ans, de nouveaux droits sur
le vin, l'cau-de-vie et autres denrées, pour remplir les
douze cent mille livres par an de don gratuit que la
ville de Paris doit fournir par an, suivant l'édit du mois
d'août dernier. Au moyen de quoi, l'Hôtel de Ville avan-
cera au Roi dès à présent le total desdites six années,
c'est-à-dire plus de sept millions, pour quoi il lui est
permis d'emprunter, etc., et remboursera lesdits em-
prunts par chacune année.
Dans cette assemblée, il a été question de l'affaire du
curé de Saint-Nicolas-des-Champs et des deux vicaires,
qui sont absents pour un refus de sacrements à un prêtre
de cette paroisse. Cette affaire a fait du bruit dans le
temps. Il n'a rien été statué au sujet du curé et des
vicaires; mais il a été ordonné qu'il seroit informé contre
une dame de la paroisse, qui a parlé indécemment au
neveu de ce prêtre qui lui a apporté les sacrements.
1. L'insistancfi do l'opinion pul>li(|iie à mêler le nom de la duchesse de
Panne aux motifs de la disgrâce du caidiiial de Bernis ne permet-elle pas d'ad-
nutlie que la liaison entre ces deux personnages, dont il a été parlé plus
liuul, existait en réalité, ou au moins que la conduite de la princesse peut
donner lieu, quant aux apparences, au^ accusations d'iulriguo galante que
renferme la note de la page 240 du u" volume des Mémoires de liichelieu,
eUiliou de 171)3. Un La Villeuillk,
112 JOURNAL DE BARBIER.
C'est, suivant les apparences, madame Hémart, femme
d'un payeur do rentes, fort riche, qui avoit aidé à mettre
à couvert les meubles du curé; et l'assemblée remise
au 8 janvier.
Du mercredi 20 décembre, on a exécuté un arrêt de
la Tournelle, rendu le 4 juillet dernier, il y a plus de six
mois, qui condamne le sieur Pons, prêtre du diocèse de
Saint-Flonr (on n'a pas mis dans l'arrêt : habitué à
Saint-Paul), à faire amende honorable devant la porte
de Notre-Dame, fouetté, marqué en place de Grève, avec
écriteau : Prêtre abusant des prières et cérémonies de
l'Église et de la crédulité des gens du peuple, et aux
galères perpétuelles; condanme aussi trois autres par-
ticuliers, entre autres le sieur Pinet, serpent de l'églisa
de Saint-Paid, à être pareillement fouetté, marqué et
aux galères; bannit ou blâme plusieurs femmes ou filles.
Il est dit, dans l'arrêt, que ce prêtre Pons avoit engagé
quelques-uns de ces gens-là de proposer à un malade
moribond, en conséquence d'un écrit qu'il avoit fait à
ce sujfit, qu'après sa mort il rapporleroit une somme de
trois millions, moyennant des prières promises au mo-
ribond, et qu'il avoit fait des prières et bénédictions de
l'Église, en surplis et en étole, à genoux devant une
croix et des cierges par lui bénis dans des assemblées
de ces gens du peuple, pour les confirmer dans l'espé-
rance su|)erslitieuse d'obtenir les trois millions dudit
malade lors décédé. On dit qu'il avoit fait encore d'au-
tres cérémonies jAus graves, qu'on n'a pas voulu mettre
dans l'arrêt. Il semblcroit que le temps de six mois, qui
s'est écoulé depuis l'arrêt, sans exécution, auroit été
peut-être dans la vue d'assoupir cela pour éviter le
scandale, et qu'on s'y est enfin déterminé par une autre
raison, qui est que les convulsions des petits janséniste?;
continuent toujours dans plusieurs endroits à Paris. II
y a entre autres une loge, une troupe dans le quartier
de l'Estrapade, (pii fait du bruit depuis quelques mois,
DÉCEÎIBRE 1758. 113
OÙ une fille étoit attachée sur une croix par les mains.
On dit qu'on lui avoit percé les mains dans son jeune
âge, que le trou étoit resté pom^ passer le clou et ratta-
cher à la croix ; on lui poussoit la pointe d'une épée sni
son corps, laquelle ne pouvoit pas entrer. Une autre fille
recevoit à genoux de grands coups d'une véritahle bûche
sur l'estomac et, en même temps, sur le dos ou sur les
deux côtés, et autres pareilles extravagances. Il y avoit
quelques prêtres ; on chanloit des psaumes, et cela étoit
regardé à titre de miracles. Bien des gens comme il faut
ont assisté à ces pieuses rêveries par curiosité, mais en
mêmelenipsavecétonnement. J'enai vuquelques-unsqui
avouoientn'y riencomprendre.OnditqueM.lelieutenant
général de police y avoit été incognito, et qu'il avoit dit
à ces gens-là qu'ils n'étoienl pas commodément et qu'il
leur feroit dotmer une loge à la foire Saint-Germain.
Au surplus, ces gens-là ne veulent recevoir aucun ar-
gent, et il faut avoir quelque connoissance pour être
admis à cette assemblée.
Il y a donc apparence qu'on n'a pas voulu arrêter ces
gens-là, leur faire leur procès, les inleiroger pour savoir
bien des choses, et les punir comme ils le mérileroient,
dans la crainte d'exciter quelque fanatique, et qu'on a
fait l'exécution d'hier, qui est à titre de sorcellerie, pour
indisposer le peuide contre ces superstitions, et en même
temps pour intimider tous ces misérables convulsion-
naires à faire cesser ces sortes d'assemblées.
M. de Moras, ministre d'État, a abandonné la grâce
que le Roi avoit voulu lui faire en rétablissant pour lui
la charge de premier président au Graud-Consoil , puis-
que cela n'éloit |)as agréable à la compagnie ni aux
conseillers d'État. 11 a remercié le Roi, et a |)aru dans le
monde enépée, comme ministre d'État. En conséquence,
le Roi a écrit une lettre à messieurs du Grand-Conseil,
dans laquelle il lui marque qu'il n'insiste plus dans le
projet qu'il avoit formé de rétablir la charge de premier
114 JOURNAL DE BAHBIER.
président; qu'il s'est fait représenter l'édit de 1738, au-
quel cela auroit donné atteinte, et qu'il entend être
inviolablement observé; que, pour cet effet, il avoit
donné de nouvelles lettres de commission pour un an à
M. Castanier d'Auriac, qui lui a paru être agréable à la
compagnie, pour continuer de les présider à la place du
chancelier. En conséquence, la lettre particulière du
Roi au Grand-Conseil et les lettres de commission pour
l'année prochaine à M. d'Auriac, conseiller d'État, ont
été enregistrées au Grand-Conseil à la fin de ce mois.
11 est dit, dans la Gazette de France, que le roi de
Portugal est parfaitement guéri de sa blessure; mais il
n'est parlé dans aucune des auteurs, ni de la cause, du
moins présumée de cet assassinat.
Les gazettes ne donnent aucune espérance sur le réta-
blissement de la santé du roi d'Espagne, pour laquelle
on a fait à i\ladrid des processions solennelles et publi-
ques, avec les châsses en crédit dans ce pays-là. C'est
l'infant don Louis qui continue de veiller aux affaires du
gouvernement; mais la mort de ce prince fait appré-
hender des guerres. Suivant le traité de paix de 1748,
don Carlos, roi des Deux-Siciles, doit être roi d'Espagne;
don Philippe, duc de Parme et gendre du roi de France,
doit être roi de Naples et des Deux-Siciles, et le duché
de Parme, Plaisance et Guastalla doit appartenir à la
reine de Hongrie; or, don Carlos, qui a quatre princes,
veut aller en Espagne et garder le royaume de Naples
pour un de ses fils; le roi de France veut que don Phi-
lippe soit roi de Naples; le roi de Sardaigne veut avoir
les duchés de Panne, etc., et la reine de Hongrie pa-
reillement. Ces différends ne s'accordent pas avec la
guerre que la reine de Hongrie et le roi de France ont
à soutenir en Allemagne. Voilà bien de quoi occuper les
Conseils secrets de ces différentes puissances.
n est dit, dans la dernière Gazette de celte année, que
le Roi a tenu le sceau pour la quarante-deuxième fois.
DÉCEMBRE 1758, 115
Il n'est non plus question d'un garde des sceaux que s'il
n'y en avoit jamais eu.
On met à part tous les émoluments attachés à cette
charge; il n'est pas véritable que le Roi les reçoive
pour en faire de la vaisselle d'or. On ne sait pas la desti-
nation qu'il prétend en faire, à moins que ce ne soit
pour en gratifier celui qu'il pourra nommer garde des
sceaux.
Toutes les puissances font de grands préparatifs de
guerre pour la campagne prochaine. On dit, dans les
gazettes, que le roi de Prusse a deux cent mille hommes.
Jl tire de l'électoral de Saxe et autres endroits des con-
tributions exorbitantes pour se mettre en état de faire
la guerre. L'Angleterre, suivant les gazelles, arme
quatre Hottes pour exécuter de grands desseins, tant
sur les côtes de France que dans l'Amérique septen-
trionale.
On parle de grands mouvements en Portugal pour dé-
couvrir les auteurs et les causes de l'assassinat du Roi.
On croit que c'est une véritable conjuration; mais il
paroît que le Roi a tenu une politique bien secrète, de-
puis le 3 septembre de cette année, pour parvenir à cette
découverte.
On ne parle plus du cardinal de Bernis, qui est tou-
jours dans la maison de campagne de l'abbaye de Saint-
Médard, à quatre lieues de Soissons. On croit que c'est
par rapport aux intérêts de madame la duchesse de
Parme, vis-à-vis de ceux de la reine de Hongrie, sur
quoi M. le duc de Choiseul, à son retour de Vienne, aura
donné des instructions au Roi; au surplus, on ne sait
rien de positif.
Au surplus, on compte dix ou onze ministres, tous
bien vivants depuis l'exil de M. le comte de Maurepas,
qui sont changés et déplacés dans les diirérenlcs parties
du ministère, ce qm paruil élonnanl.
ANNEE 1759.
Janvier
Les cordons bleus. — Le niarijuis de Vilicqiiier. — Le duc de Lnvncs. —
Leduc de La Vauguyon reçu au Parlement. — Le serment d'un pair de
France. — Polilif|uc du roi de Portuf;al dans raffaire de l'assassiuit. —
Les Jésuites de Lisbonne. — Le sacre de l\'\oi[ue de Limoges. — Mariage
du comte de La Maniie. — Mort de la princesse de Brunswiik. — Con-
damnation , par le Parlement, de quatre prêtres de Saint-Nicolas-des-
Cliamps — Le curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. — Ouvrages divers
dénoncés au Parlement. — \J Encyclopédie. — Les Jésuites sont niécon-
tenls de ne pas y avoir travaillé. — Nominations d'évèques et d'abbés.
Lundi 1" janvier, le Roi a nomme six coidons bleus:
MM. le duc de Chevreuse, le duc de Broglie, le maré-
chal de Contades, le comte de Graville, le comte de
Rocliechouart, le comte de Gourchy, le prince de Croï
et le comte de Lanion.
Le marquis de Villcquier, fds du duc d'Aumont, a été
fait duc à brevet.
Le comte d'Albert, âgé de dix à onze ans, fils du duc
de Chevreuse, gouverneur de Paris, a eu la permission
de prendre le titre de duc de Luynes.
Le 11 de ce mois, M. le duc de La Vauguyon (Quélen
de son nom), qui a épouse la fille de M. le duc de Bé-
Ihune, gouverneur de M. le duc de Bourgogne, a été
reçu au Parlement pair de France. 11 n'y manquoit, des
six princes du sang, que M. le comte de Charolois, qui
ne vient point ordinairement au Palais, et il y avoit
plus de vingt-sept ducs et pairs. Il a prêté le serment
accoutumé d'aider le Roi dans ses plus hautes et plus
importantes fonctions en prenant place <à la Cour , de
juger le pauvre comme le riche, et de tenir les délibé-
rations de la Cour secrètes, et de se comporter en tout
en bon et sage et magnanime pair de France.
JANVIER 1759. 117
FI y a de grands mouvements à Lisbonne, pour la
poursuite des auteurs de l'assassinat du roi de Por-
tugal et de la conspiration tramée contre sa personne.
Le roi de Portugal s'est comporté avec une grande poli-
tiquo, depuis le 2 septembre 1758 que l'assassinat a été
commis; il a laissé courir tous les faux bruits, soit contre
la Reine, pour cause de jalousie et par méprise de car-
rosse, soit contre les Jésuites seuls, soit par quelque
mécontentement de quelques villes particulières, et il
a fait agir secrètement des ministres sûrs pour la décou-
verte d'un complot aussi alTreux, et quand il a eu quel-
ques indices marqués, il a fait, sous différents prétextes,
avancer des troupes, environner la ville de Lisbonne;
après quoi il a agi à découvert.
Il est dit, dans la Gazette de France du 13 de ce mois,
que le roi de Portugal a fait publier et afiicber des pla-
cards, par lesquels : r Se louant de la fidélité de ses
sujets en général, il les exhorte h découvrir les auteurs
et complices d'un crime aussi atroce, et promet de
grandes récompenses aux dénonciateurs, entre autres la
noblesse à ceux qui ne l'ont pas, et des degrés supé-
rieurs aux nobles, même le pardon aux comi)liees, à
l'exception des chefs de la conspiration; 2° défenses à
toutes personnes de sortir du royaume sans un passe-
port signé du commissaire pour ce désigné.
Il est dit ensuite, dans la gazette, qu'on a appris que,
le 12 décembre, le Roi, en môme temps, a fait arrêter
et conduire en dilTérentcs prisons dix-huit personnes
des plus qualifiées de son royaume, et qu'il a fait investir
par des troupes les trois maisons des Jésuites à Lis-
bonne.
Cette démarche du Roi, ({ui jette un furieux soupçon
sur les Jésuites, a fait grand plaisir aux jansénistes et
même <à la grande partie du public, très indisposé contre
ces bons Pères, et ceci devient sérieux pour eux On ne
manquera pas d'avoir ici exactement des imprimés pour
118 JOURNAL DE BARBIER.
nous instruire de tout ce qui va se passer, à ce sujet, à
Lisbonne.
Le 14 de ce mois, M. le duc de Bourgogne avoit mar-
qué quelque envie de voir la cérémonie du sacre d'un
évoque. M. d'Argentré, nouvel évêque de Limoges, a
été sacré à Versailles, dans la chapelle, par M. de Coët-
losquet, ancien évêque de Limoges et précepteur de M. le
duc de Bourgogne. Il y avoit plusieurs prélats. La Reine,
M. et madame la Dauphine et les princesses ont assisté
aussi à cette cérémonie.
La Gazette de France a observé que c'est la première
fois qu'un évêque a été sacré dans la chapelle du Roi.
Le 16 de ce mois, le Roi a déclaré le mariage de M. le
comte de La Marche, prince du sang, avec la princesse
Fortunée-Marie d'Est, fdle du duc de Modène.
Madame la princesse de Brunswick, gouvernante des
provinces unies, veuve du prince de Nassau d'Est et
mère du jeune statliouder, est morte, à La Haye, le 13
de ce mois. Celle mort pourroit apporter du change-
ment dans le gouvernement de la Hollande et nous être
avantageuse pour la guerre présente.
Suivant les dernières nouvelles, le roi d'Espagne est
très-mal et presque sans espérance.
Du 17 janvier, assemblée des Chambres au Parlement.
Le procès criminel commencé au mois d'avril 1758
contre les sieurs Thérèse, porte-Dieu, du Bertrand, pre-
mier vicaire, Cousin, troisième vicaire de la paroisse de
Saint-Nicolas-dcs-Champs, et M. de l'Écluse, curé de
ladite paroisse et grand-vicaire de M. l'archevêque, pour
le refus de porter les sacrements au sieur de Villemsans ',
prêtre, demeurant sur ladite paroisse, lequel prêtre
étoit ap[)elanl et réappelant. Ce curé et les autres prêtres,
après les premières sommmations , se sont absentés, et
la procédure par contumace a été continuée contre eux
jusqu'au mois d'août 1758.
1 . Lisez : de Vuhanije.
JANVIER 1759. 119
Cette affaire a été reprise par le Parlement ce mois-ci.
On dit que M. le premier président en aura sans doute
parlé au Roi. Cela peut être, c'est-à-dire qu'il aura dit
au Roi que les Chambres vouloient juger pour ne point
troubler la paix; car depuis le mois d'avril tous ces
prêtres sont absents, et on avoit quasi oublié cette aflaire
dans le public.
Arrêt du 17 janvier, toutes les Chambres assemblées,
qui, par contumace, bannit à perpétuité hors du royaume
M. de l'Écluse, curé, et les sieurs Thérèse, du Bertrand
et Cousin, déclare leurs biens confisqués au profit du
Roi, déclare la cure dudit l'Écluse et autres bénéfices,
s'il en a, ainsi que des autres, vacants et impétrables,
et ordonne que le présent arrêt sera inscrit sur un ta-
bleau qui sera, à cet elTet, attaché à un poteau par
l'exécuteur de la haute justice, planté en la place de
Grève.
De quatre-vingt-dix-neuf voix, il n'y en a eu, dit-on,
que sept pour le bannissement pour trois ans, le surplus
au bannissement perpétuel.
Autre arrêt du même jour, de même par contumace,
contre le sieur Bonnet, vicaire en semaine de la même
paroisse de Saint-ÎNicolas-des-Champs, pour un refus de
sacrements, au mois de juin 1758, à la nommée Vail-
lant , malade au lit. Pareil bannissement à perpétuité
hors du royaume.
Les poteaux ont été, en exécution de ces arrêts, plantés
en place de Grève le samedi 20 de ce mois.
Comme tout est tranquille à présent de la part du
clergé, bien des gens ont trouvé ces jugements un peu
vifs, et ont cru qu'il auroit été aussi prudent, pour m;
pas aigrir les esprits des ecclésiastiques, d'ordonner une
plus ample information en jugeant ces affaires.
Ce qui doit paroilre très-singulier, le sieur Garnot,
curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, est exilé à Senlis,
depuis dix ans environ, pour avoir administré l'abbé
120 JOURNAL DE BARBIER.
Boursier, qui étoit un janséniste appelant et réappelant.
La cure est encore actuellement desservie par les prêtres
du séminaire de Saint-Nicolas-du-Cliardonnet, le sieur
Garnot n'ayant jamais voulu donner sa démission. De-
puis ce temps, combien de curés et prêtres bannis à
perpéluilé pour avoir voulu refuser les sacrements à de
pareils jansénistes appelants!
Du 23 mardi, assemblée des Cbambres au Palais.
M. le procureur général a dénoncé à la Cour le livre
intitulé : Y Esprit^ de M. Helvélius, le Dictionnaire des
Sciences, ou l' Encyclopédie^ et six brochures ' , même un
Almanach des esprits forts ^ contenant apparemment
quelque chose du matérialisme , car c'est là le grand
grief''.
M. le procureur général a fait un long discours sur le
livre de V Esprit , qu'il a ventilé. M. l'archevêque de
Paris l'a déjà bien épluché dans son dernier mande-
ment. Il est aussi actuellement entre les mains d'exa-
minateurs nommés par la Faculté de théologie; car il
y aura une censure de Sorbonne.
Le Parlement a nommé des commissaires pour exa-
miner et faire leur rapport de ces ouvrages dénoncés,
surtout apparemment du livre de V Esprit. A l'égard de
V Encyclopédie , dont il y a déjà sept volumes dans le
public, ce sera un ouvrage dans lequel ils pourront être
aidés par des gens habiles qui y ont été maltraités;
mais cela va retarder ou peut-être interiompre tout à
1. Le Pyrrhonisme du sage (par Louis de Bcausobro); Berlin, 1754,
in-12; i" la l'hilosophie du bonsens; 3° la Reliyion naturelle et révélée,
ou Disserlalions philosopliiques (par Guiilauiiio Malloville, cure de Douime
en rérlgord), Paris, 1756, b vol. iul2; 4° Lellns semi-pliiloioph quesdu
chivalierde"^ au comle de *" (par J.-B. Pascal), Amsterdam (Paris), 1757,
in-42; Êtrennus aux esprits forts (par Diderot;, Londres, 1757, in-12;
6° Lettre au R. P. Berthier sur le matérialisme (par l'abbé Coyer),
Genève (Paris), 1759, in-12. De La Villegille.
2. La révolution, ou le voit, marche toujours. U ne s'agit plus ici de la
grâce ou des refus de sacrements, mais bien du pur matérialisme. L'agitation
philosopliique succède à l'agitation janséniste.
JANVIER 1759. 121
fait la suite de cet ouvrage, ce qui sera un grnnd tort
aux quatre libraires qui ont entrepris ce livre. Aucun
de ces quatre étoit porté d'un grand zèle sur le pouvoir
du Parlement dans les années dernières, c'est-à-dire
depuis la déclaration du Roi, du 2 septembre 1754, contre
le clergé. Peut-être à présent vont-ils cbanger de lan-
gage et de système sur le droit de la grande police jusque
sur la librairie.
Arrêté du 23, publié et affiché, qui, sur la dénoncia-
tion de tous ces livres ou brochures, ordonne qu'il sera
nommé des commissaires, et cependant fait défenses à
Durand, Briasson, David, Lebreton, libraires à Paris, et
à tous autres imprimeurs et à toutes personnes de ven-
dre et débiter, autrement distribuer aucuns exemplaires
on volumes desdits livres, sous telle peine qu'il appar-
tiendra.
Ces quatre libraires sont les quatre associés pour l'en-
treprise de V Encycloppclie , et c'est Lebreton qui l'im-
prime. C'est aussi Durand qui a imprimé le livre De
V Esprit, mais qui en a beaucoup vendu depuis la pre-
mière défense à l'égard de V Evcrjclopédie. Ce grand ou-
vrage, dont le septième volume n'est encore qu'à la fin
du G, dont les éditeurs sont M. Diderot, de l'Académie
des Sciences de Prusse, et M. d'Alemberl, de l'Acadé-
mie des Sciences, est [)ar ce moyen arrêté et interrompu
pour du temps au grand contentement, non-seulement
des jansénistes, mais aussi des jésuites, qui ont toujours
été jaloux de n'avoir pas été choisis et employés dans
(piohpie partie tle cet ouvrage, ainsi que bien d'autres
gens de lettres.
M. de i.a Marthonie de Caussade, évoque de Poitiers,
est nommé à la charge de premier aumônier de Madame,
qu'avoit le définit M. de Foulenebe, évêque de Mcaux.
M. de Vauréal, évèipie de Rennes, et qui a été am-
bassadeur en Espagne, s'est démis de son évêché. Le
Roi lui a donné l'abbaye de Saint-Faron , diocèse de
vu. 11
122 JOURNAL DE DARBIER.
Moaux, qn'avoit l'évêqiifi rie Mnanx. I.e Roi a nommé à
l'évcché de Rennes M. l'abîmé deReanmont des Junnies,
vicaire général et archidiacre de Tours.
11 est dit, dans la Gazette de France, que Ton conti-
nue, à Lisbonne, l'instruction du procès des prisonniers
et que leurs biens sont mis en séquestre.
ïévrler.
Exécutions capitales en Portii(;al. — Détails sur l'assassinat du Roi. — Le
duc d'Aveiro. — Le marquis de Tavora. — Les jésuites sont accusés de
complicité. — Conspiration de Suède. — Le livre De l'Esjirit est con-
diiiuné au feu. — Examen de V Encyclopédie. — Les censeurs rovaux. —
Mort de la duchesse d'Orléans. — Le Parlement de Besançon s'oppose à
la levée du don gratuit. — Réquisitoire de M. Joly de Fleury contre divers
ouvrages. — Arrêt contre V Encyclopédie. — Funérailles de la duchesse
d'Orléans. — Relâches sur les théâtres; indemnités aux acteurs. — Le Roi
nomme des évêques. — Arrêt du conseil souverain de Portugal; les com-
plices de l'assassinat. — Les jésuites de Lisbonne. — M. de Boynes, inten-
dant de Franche-Comté. — Exil du Parlement de Besançon. — Le Parle-
ment de Paris évoque cette affaire. — Le prince de Soubise, ministre
d'État, — Manifeste du Parlement de Besançon. — Bruits de Paris relatifs
aux jésuites portugais. — Helvétius et Tercier perdent leurs places.
On a appris depuis, par des lettres de Lisbonne, que
les commissaires nommés par le Roi avoient rendu leur
jugement contre les conjurés, et même que, le 13 jan-
vier, on avoit exécuté à mort, à Lisbonne, dix des au-
teurs et complices, dont la plupart sont des plus grands
seigneurs. Cette exécution se trouve énoncée en bref
dans la Gazette de France du 10 de ce mois.
L'auteur et le chef de cette affreuse conspiration étoit
le duc d'Anciro , grand-maître de la maison du roi de
Portugal, et lui-même descendant d'un bâtard de la
maison de Rragance, qui occupe le trône depuis un cer-
tain temps, dont le dessein étoit de tuer le Roi pour
s'emparer ensuite du trône. Le fait sera encore mieux
éclairci dans les jugements.
C'est donc le 3 septembre 1758 que cet attentat a été
exécuté, en tirant sur le carrosse du Roi , qui revenoit
le soir d'une maison de campagne. Les trois scélérats
FÉVRIER 1759. 123
qui ont tiré sur le carrosse étoicnt le duc d'Anciro, le
marquis de Tavora, général de la cavalerie, et le marquis
d'Âtoquia, beau-frère du marquis de Tavora.
Le duc d'Anciro a tiré sur le cocher, et heureusement
son fusil n'a pas pris feu. Les deux fils du marquis de
Tavora et deux de leiu^s domestiques étoient postés plus
loin. Le cocher, qui les a aperçus, a détourné ses mules
et changé sa route, ce qui fait que le marquis de Tavora
et le marquis d'Atoquia n'ont pu tirer que sur le der-
rière du carrosse leurs coups de carabine, dont le Roi a
été blessé à l'épaule.
Voici comme on rapporte la découverte de cet atten-
tat, ce qui n'est pas dans les relations particulières et
ce qui paroît assez vraisemblable.
Ces trois seigneurs sont rentrés dans le palais du mar-
quis de Tavora par une grille du jardin, et, tous animés
de leur coup manqué, en parloieni. Leurs armes étoient
sans doute en bon état, et le duc d'Anciro disoit : « II
faut que le diable s'en soit mêlé pour que ma carabine
ait raté. »
Dans ce moment, une femme de chambre de madame
la marquise de Tavora étoit dans cette partie du jardin
avec son galant , qui ont entendu ce que ces messieurs
disoient. Elle a fait cacher son galant, et elle s'est mise
à leur rencontre comme se promenant. Us l'ont aperçue,
et elle leur a dit qu'elle prenoit l'air; mais ces trois
seigneurs, qui avoient parlé avec action, soupçonnant
qu'elle pouvoit les avoir entendus, ont assassiné îa
femme de chambre, et l'ont enterrée dans le jardin. A
l'égard du galant, qui n'avoit pas pu secourir la fdie, il
a fait SCS efforts pour passer par-dessus les murs du jar-
din. Il a été tout de suite au palais, où le Roi blessé étoit
enfermé dans sa chambre avec M. de Caravallo, son mi-
nistre et son chirurgien, où personne n'entroit. Le ga-
lant a fait en sorte de parler à M. de Caravallo, ayant
chose très-importante à lui dire, et lui a fait part de ce
124 JOURNAL UE «ARBIER.
qu'il avoit entendu et de ce qui s'étoit passé à l'égard de
l'assassinat de la femme de chambre. Sur cet avis, le
minisire a gardé le secret et fait les recherches néces-
saires pour découvrir le fond de celle conspiralion, jus-
qu'an moment de Téclal qui a été fait pour arrêter les -
auteurs et les complices, le 12 décembre.
En vertu du jugement rendu sur les questions et con-
frontations des criminels, on a exécuté, le 13 janvier,
sur un grand échafaud dressé dans une place de Lis-
bonne, dix personnes.
I.a marquise de Tavora, femme du général de cava-
lerie a été décapitée par devant , ce qui est plus infa-
mant.
Les deux fils du marquis de Tavora, général de cava-
lerie, dont l'un âgé de vingt et un ans et adjudant de son
père, ont été attachés à un poteau, étranglés et ensuite
rompus. Une lettre de Madrid porte : décapités comme
la mère.
Le comte d'Atoquia, gendi'e du marquis et de la mar-
quise de Tavora, un officier de cavalerie. Manuel Alva-
rès, valet de chambre (valet de chambre est, dit-on,
comme ici gentilhomme) du marquis de Tavora, et un
autre domestique, ont subi le même supplice, soit delà
dame de Tavora mère, soit de ses deux lils.
Le marquis de Tavora, général de cavalerie, et le duc
d'Anciro, grand-maitre de la maison du Roi , ont été
roués vif, suivant la lettre de Madrid, ou attachés à un
poteau et assonmiés à coups de massue de fer, suivant la
relation imprimée.
Antonio Alvarès, domestique du duc d'Anciro, a été
brûlé vif, ainsi que l'efligie d'un autre de ses domesti-
ques qui s'est sauvé.
Après celle cruelle exécution, les corps de ces crimi-
nels sont restés quelque temps exposés sur l'cchafaud;
ensuite l'échafaud et les corps morts ont été brûlés et
les cendres jetées au vent ou dans le Tage.
FÉVRIKR 1759. 125
Les femmes, filles ou soeurs des criminels ont clé
transférées dans des couvents, ainsi que les enfants en
bas âge. Le fds du duc d'Ânciro, d'environ seize ans,
a été envoyé à la Chartreuse. L'intention paroît èiro.
d'obliger tous les enfants de se faire moines ou reli-
gieuses pour éteindre toutes ces races.
On continue toujours l'inslruction, d'autant que l'on
dit qu'il y a eu plus de cent personnes arrêtées.
Dans les relations imprimées ici à Paris, on charge
beaucoup les jésuites; on dit qu'on a conduit dans des
calèches aux prisons plusieurs de ces Pères, qui éloient
confesseurs du Koi et de la f.miille royale. Mais, dans la
lettre du 20 janvier, écrite de Madrid par le secrétaire
de noire ambassadeur, on ne les soupçonne pas d'avoir
eu part à l'attentat ; on les accuse seulement d'avoir
échauffé les es|)rits par de mauvais propos, et il est
vrai que leurs maisons sont toujours investies pour plus
grande sûreté.
Il est dit, dans les gazettes de Hollande, qu'il y a
entre autres dans les prisons à Lisbonne dix jésuites^
La lin ou la moitié de ce siècle-ci est terrible pour
les altenlats et les conspirations, car on poursuit encore
actuellement en Suède l'instruction des coupables de
la conjuration découverte il y a quelques années.
On dit qu'il y a eu arrêt des Chambres assen)Iilces,
qui a condamné le livre De l'Esprit à être brûlé par la
main du boia^reau, qu'il y a eu même des voix pour dé-
créter M. Helvétius, auteur, et M. Tercier, premier com-
1. Les conjurés, avant d'exécuter leur coup de main, avaient consulté, au
sujet du ro{;icide, trois jésuites, Malagiida, Alexandre et Matlios. I! est dit,
dans la Dc'laralion du conseil royal de Lislonne, que ceus-ci répondiient
que le régic'de était permis dans les circonstances pour lesquelles ou les
consultait. Après l'attentat, ils furent arrêtés. Le roi de Portugal sollicita de
la cour de Hume l'autorisation de les mettre en jugement; mais cette autori-
sation fut refusée. Le père Malagi'ida seul fut juge, non comme complice du
régicide, mais comme liérétique, et sous prétexte des propo5ition.s hétérodoxes
••ontenues dans ses livres.
11.
126 JOUUNAL DE BARBIER.
mis des affaires étrangères, censeur, qui a donné l'ap-
probalion ; mais qnc la C.our a usé d'indulgence.
Du 7 février, assemblée des Chambres, au sujet du
Dictionnaire de VEiicyclopédie. Le Parlement n'a pas
6lé satisfait, dit-on, des observations faites par les com-
missaires nommes par la Cour pour examiner les sept
tomes qui ont été donnes au public; et, en effet, l'ou-
vrage n'est pas facile. La Cour a arrêté que M. le pré-
sident choisiroit personnellement deux théologiens
d'une part et deux jurisconsultes d'une autre, pour faire
cet examen, c'est-à-dire que ce grand bruit contre les
encyclopédistes se terminera à rien , ce qui est une
fausse démarche du Parlement, d'autant même que ce
seroit entreprendre sur les droits du chancelier et du
Conseil, et, en effet, on met actuellement sous presse
le huitième volume de V Encyclopédie qu'on commence
à imprimer.
M. le chancelier a fait même une nouveauté, par rap-
port aux censeurs royaux. 11 en a envoyé une liste au
bureau de la librairie pour y être enregistrée, apparem-
ment pour que les libraires ne reconnoissent point d'au-
tres censeurs que ceux nommés par le chancelier, c'est-
à-dire par le Roi.
Du 9 février, madame la duchesse d'Orléans, sœur
de M. le prince de Conti et femme du premier prince
du sang, est morte ce matin après une très-longue ma-
ladie, à l'âge de trente-deux ans. Elle étoit extrêmement
aimée et respectée du public; elle a conservé l'héroïsme
jusqu'au dernier moment; elle laisse M. le duc de
Chartres, âgé de douze ans, et une princesse (Mademoi-
selh'), âgée de neuf ans.
Le Parlement de Besançon (Franche-Comté) a été en
grand mouvement pour empêcher la levée de la taxe
en forme de don gratuit. Défenses de la percevoir, à
peine de mort, et des i)rocédés violents contre M. de
iioyncs, intendant de la [)rovince et prenner [uésident.
FÉVRIER 1759. 127
On a mandé d'abord quatre conseillers pour se rendre
aux pieds de la Cour. La rébellion a toujours continuée,
le Parlement est resté assemblé , les avocats ont cessé
aussi leurs fonctions. On a renvoyé les quatre conseillers,
et l'on a adressé au commandant de la province trente-
deux lettres de cachet d'exil contre les plus mutins du
Parlement. Il y en a même quatre d'arrêtés comme pri-
sonniers d'État et vingt-huit exilés-
Arrêt de la Cour, toutes les Chambres assemblées,
du 6 février, et exécuté dans la cour du Palais, le 10, au
sujet du livre De l'Esprit et autres dénoncés lors de
l'arrêt du 23 janvier, et qui a été imprimé avec celui
du 28 janvier, et le réquisitoire de M. Joly de Fleury,
premier avocat général, qui est fort beau et très-étendu.
M. l'avocat général, après avoir dit que la société,
l'État et la religion se présentent au tribunal de la
justice pour, lui porter ses plaintes..., et qu'on ne peut
se dissinuder qu'il n'y ait un projet conçu, une société
formée poui' soutenir le matérialisme, pour détruire la
religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la cor-
ruption des mœurs, il entra en matière : 1° Par l'exa-
men des principaux endroits du livre De V Esprit y qui
sont condamnables; 2» du Dictionnaire des sciences de
V Encyclopédie , dont il regarde le livre De l'Esprit
comme Tabrégé, qui devoit faire honneur à la nation et
qui en a fait l'opprobre par les maximes et les impiétés
de tous les anciens auteurs, rédigées et mises dans un
plus grand jour dans plusieurs articles; S^ par l'examen
des autres petits ouvrages dénoncés. D'où il conclut que
tous les ouvrages de ces philosophes impies mériteroient
que la Cour exerçât contre eux toute la sévérité de la
puissance que le prince lui confie.
M. l'avocat général a néanmoins représente à la Cour
qu'il y a des cas où elle pouvoit suspendre cette juste
sévérité, lorsque l'auteur a fait une rétractation authen-
tiipie de ce qu'il y a de réprchensible dans son ouvrage,
128 JOLUNAI. 1)K lîAUBIKIU
ainsi qu'a fait l'auteur du livre De V Esprit, par deux
rétraclalions précédentes on i;)ar une requête par lui
l)ré5;('ntée à la Cour, ainsi que le censeur; ainsi qu'il ne
.Vagit plus que de prononcer contre le livre la flétris-
sure qu'il mérite.
Qu'à l'égard de V Encyclopédie^ rimmensité et l'im-
portance des matières traitées dans les sept volumes
demandent un examen plus suivi, pour prendre un parti
contre ses éditeurs et rédacteurs. 11 seroit à propos de
choisir un cerla'in nombre de personnes sûres pour
donner leur avis.
La Cour, vu le livre De V Esprit, de 1758, de V Ency-
clopédie, ou Dictionnaire des sciences, en sept volumes,
le premier de 1751 , et le septième de 1757, le Pyrro-
nisme dicsor/e, de 1754, la Philosophie du bon sens, de
1755, la Religion naturelle, de 1756, Lettres semi-
philosophiques, de 1757, les Étrennes des esprits forts,
de 1757, la Lettre au Père Derthier sur le matérialisme,
de 1759, ensemble les rétractations et requêtes des
sieurs Helvétius et Tercier, censeur, premier commis
des aiïaires étrangères :
Ordonne que tous ces livres seront lacérés et brûlés
par l'exécuteur de la haute justice, fait défenses à toutes
personnes de composer, approuver, imprimer, distribuer
aucuns livres ou écrits contre la religion, l'État et les
bonnes mœurs, à peine d'être punis suivant la rigueur
des ordonnances; qu'il sera informé contre les auteurs,
imprimeurs et distributeurs des six derniers éciils.
Et ayant égard aux ref|uêlcs desdils Helvétius et Ter-
cier, et, lisant à leur ér/ard d'indulgence, leur donne;
acte de leur désaveu et rétractation de toutes les erreurs
dont le livre De l'Esprit est rempli, et de la déclaration
dudit Tercier qu'il n'entend plus à l'avenir examiner ni
approuver aucuns livres.
Ordonne que les sept volumes de V Encyclopédie se-
ront mis entre les mains des sieurs Guéret, Tandeau,
FÉVRIER 1759. 129
archidiacre de Paris, frère de M. le curé de Saint-Panl,
et Brute, curé de la paroisse Sainl-Beuoît, tons docteurs
de la Faculté de théologie; des sieurs L'Herminier,d'Ou-
tremont et Le Paige , anciens avocats en la Cour, du
sieur Tingri, professeur de philosophie au collège du
Plessis, Voland, professeur de philosophie au collège
de Beauvais, Bouamy de l'Académie des Inscriptions,
que la Cour a choisis pour donner leur avis sur lesdils
sept volumes, lequel, rapporté au procureur général du
Roi, être par lui pris telles conclusions que de raison,
et, par la Cour, ordonné ce qu'il appartiendra ; et ce pen-
dant fait défenses à Durand, Briasson, David, Le Breton
et à tous autres, de vendre aucuns exemplaires desdits
sept volumes, sous telle peine qu'il appartiendra, etc.
Fait en Parlement, les Chambres assemblées, le 6 fé-
vrier 1759.
Voilà, comme l'on voit, une grande déclaration
contie les {thilosophes de ce siècle, tant M. Helvétius
que iVlM. Diderot et d'Alembert, éditeurs de Y Encyclo-
pédie, et autres, qui ont travaillé à cet ouvrage, accusés
de vouloir introduire le déisme et le matérialisme, et de
troubler, par leurs pernicieux principes, la religion et
l'État. Tout cela se réduit à faire biùler le livre De
V Esprit^ dont il y a eu deux ou trois éditions sans au-
cune [)unilion contre l'auteur ni le censeur, et, à l'égard
de V Encyclopédie^ pour les sept volumes imprimés, à
un examen très-difticile et Irès-loug par neuf personnes,
(jui ont toutes leurs occupations et qui s'assembleront
difficilement. Cela aboutira tout au plus à ordonner des
carions, pour réformer les articles où il y aura des
cireurs, que l'on délivrera à ceux qui ont les sept vo-
lumes, ce qui pourroit être un préjudice pour les li-
braires, et à contenir les auteurs pour les tomes suivants,
car le huitième est actuellement sous presse. Quoi qu'il
en soit, il auroit peut-être été aussi prudent de ne pas
exposer avec éloquence, dans le discours de M. l'avocat
130 JOURNAL DE BARBIER.
général, les systèmes de déisme, de matérialisme et d'ir-
réligion, et le venin qu'il peut y avoir dans quelques
articles, y ayant bien plus de gens à portée de lire cet
arrêt du 6 février, de trente pages, que de feuilleter
sept volumes in-folio.
Depuis le décès de madame la duchesse d'Orléans, du
vendredi jusqu'au jeudi 15 à minuit, il n'y a eu ni re-
présentation d'opéra, ni bal sur le théâtre de l'Opéra,
dont la salle est enclavée dans le Palais-Royal, quoique
cette salle, pour l'Académie de musique, appartienne au
Roi. On dit que M. le duc d'Orléans indemnisera les
directeurs de l'Opéra.
Toutes les Cours souveraines et nombre de couvents ont
été jeter de l'eau bénite sur le corps de la princesse, l'U-
niversité, le Parlement, la Chambre des Comptes, la Cour
des Aides, celle des Monnoies, et les trésoriers de France.
Parmi les ecclésiastiques, le chapitre de Notre-Dame.
Jeudi 15, elle a été enterrée au Val-de-Grâce ; elle
étoit dans un char à huit chevaux, et le convoi étoit
très-magnifique. Le gazetier de France a promis de don-
ner la relation de toutes les cérémonies, attendu sa
qualité de première princesse du sang.
Le même jour 15, à minuit, il y a eu bal dans la salle
de l'Opéra, et il y avoit eu deux bals précédents dans la
salle de la Cométlie-Françoise. Les autres spectacles
n'ont point été interromiius.
Le Roi a pris le deuil, jeudi 15, pour madame la du-
chesse d'Orléans, pour dix jours seulement. Suivant la
Gazette de France, on l'a ap[)aremnient abrégé, à cause
des deuils de la gonvernanlc de Hollande, fille ainée du
roi d'Angleterre, ou du roi d'Es'pagne, qui ne peut aller
loin, s'il n'est déjà mort. C'est peut-être aussi à cause
des jours gras, dimanche 25 de ce mois. Comme pre-
mièr(! [irincesse du sang, le deuil devoit être de quinze
jours au moins'.
i . Les deuils de C^our claifiil, dans l'duciuuuc iiiuuaicliie, icglës avec une
FÉVRIER 1759. 131
I.c Roi a donné révcché de Meanx à M. de l.a Mar-
lonie de Caussade , évoque de Poitiers, et qui a depuis
un mois la charge de premier aumônier de Madame.
Le Roi a donné i'évêché de Poitiers à l'abbé de Saint-
Aulaire, grand-vicaire de Rouen, qui est un sulpicien.
Depuis le 13 ou 14 de ce mois, on a vendu publique-
ment dans la grande salle du Palais et dans toutes les
rues le jugement du Conseil souverain, chargé par le roi
de Portugal d'instruire le procès, au sujet de l'attentat
commis sur sa personne sacrée, rendu le 12 janvier
dernier, signé par les trois secrétaires d'État qui ont
présidé à l'assemblée des commissaires, et en présence
du procureur de la Com^onne, en vertu duquel juge-
ment a été faite la grande exécution de onze criminels.
Joseph Mascarenhas, duc d'Aveiro^, grand-mailre de
la maison du Roi, comme chef de la conspiration, a été
rompu vif. François de Assis, marquis de Tavora, beau-
frère du duc, aussi chef de ladite conspiration, a eu le
même supplice, et la dame marquise de Tavora, femme
dudit marquis, aussi chef, a eu la tête tranchée. Le duc
d'Aveiro ayant tiré sur le postillon de la chaise où étoit
le Roi, et sa carabine ayant raté, Antoine Alvarès, valet
de chambre dudit duc d'Aveiro, et Joseph Policarpe de
Azevedo, qui ont tiré par derrière sur la chaise et qui
ont blessé le Roi, ont été bridés vifs, le dernier, à la
vérité, fugitif et par contumace seulement, Louis-Ber-
nard et Joseph-Marie de Tavora, fUs du marquis et de
minutieuse prolixité. Au Roi appartenait le droit d'en déterminer les diffé-
rents modes. Dans \es.grunds deuils, les seigneurs drapaient leurs carrosses
et leurs chaises à porteurs. On prenait la laine les trois premiers mois. L'ha-
billement était le même que pour le deuil de père et mère. Les plus qualifiés
y ajoutaient la cravate ou rabat plissé, les boucles et les pierres noires. Duns
les pelits deuils, les femmes portaient les diamants, et les hommes, l'épée et
les boucles d'argent. Le Roi faisait le grand deuil en habit violet.
Pu. LEIiiS.
1. Barbier a d'abord écrit ce mot Anciro, et ensuite, quand les relations
officielles ont été publiées, ÀvcifO. C'est ce dernier nom qui est le nom véri-
table.
132 JOIRNAI. DR BAUniER.
la marquise de Ta vora , dom Jérôme deAtaïde, comte
d'Atoquia, gendre desdits marquis et marquise de
Tavora, Jean-Miguel et Manuel Alvarès, ont été étran-
glés et ensuite rompus et mis sur la roue.
C'est un grand hasard que le Roi ail été blessé; cela
lui a fait prendre sur-le-champ le parti de faire prendre
un autre chemin à sou postillon, pour le mener droit
chez son chirurgien major. S'il avoit suivi sa route ordi-
naire pour arriver au palais, il seroit tombé dans deux
embuscades de gens postés pour l'assassiner, si les pre-
miers manquoienl leur coup, et il n'auroit pas échappé.
Après ces exécutions, faites sur un même et grand
échafaud, tous les corps de ces criminels ont été jetés
sur ledit échafaud, auquel on a mis le feu, et tous les
corps brûlés, dont les cendres ont été jetées dans
la mer.
Tous les biens de ces criminels confisqués, les titres
supprimés, défenses de porter leurs noms et armes, les
maisons où ils demeuroient démolies et rasées, et la
place semée de sel, les enfants en bas âge, garçons et
filles, renfermés dans des monastères pour en éteindre
la race.
Mais, suivant ce qui est énoncé dans ce jugement, les
jésuites de Lisbonne ont été les principaux chefs de cette
conspiration, par les conférences qu'ils avoient avec la
marquise de Tavora et le duc d'Aveiro, entre autres
trois, Jean deMalhos, Jean-Alexandre et Gabriel Mala-
grida \ jésuite italien, qui faisoit le saint homme et qui
1. Le Roi fut réduit à l'espcdient de livrer du moins Malagrida à l'inquisi-
tion, comme suspect d'avoir autrefois avancé quelques propositions téméraires
qui sentaient l'hérésie.
Les dominicains, qui étaient juges du saint office et assistants du grand
inquisiteur, n'ont jamais aimé les jésuites : ils servirent le Roi mieux que
n'avait fait Rome. Ces moines déterrèrent un petit livre de la Vie héroïque de
sainte Anne, mère de Marie, dictée au révérend Père 3Julagrida par
sainte Anne elle-même. Elie lui avait déclaré que l'immaculée conception
lui appartenait comme à sa fille ; qu'elle avait parlé et pleuré dans le veutie de
sa mère, et qu'elle avait fait pleurer les chérubins. Tous les écrits de Maia-
FÉVRIER 1759. 133
avoit répandu dans le public, par forme de prédiction,
que le Roi ne vivroit pas au-delà du mois de septembre.
II paroît que ces jésuites méritent au moins les mêmes
supplices que les cbefs de la conspiration. Il y a aussi,
dit-on, plusieurs autres jésuites en prison. On attend un
second jugement pour tous les autres prisonniers.
Le jugement, imprimé à Versailles comme à Paris, et
qui a, dit-on, été imprimé par permission tacite chez
Simon, imprimeur du Parlement, a fait une grande
sensation dans Paris. Il en a été vendu un nombre in-
fini, et l'affaire des jésuites de Lisbonne fait la conver-
sation de tout Paris. On ne parle pas moins que de
chasser les jésuites du rojaume de France. Les plus
modérés pensent qu'il faudroit détruire ici cette société
et séculariser tons les jésuites qui sont prêtres, avec une
pension convenable, ce qui formeroit de simples ecclé-
siastiques qui ne seroient pas membres d'un corps reli-
gieux. Mais cela ne se peut pas faire sans le consente-
ment et l'intervention du pape. Les jésuites sortent le
moins qu'ils peuvent dans Paris, crainte d'être insultés
par l'animosité du public.
Autre affaire assez importante. Le Roi a imposé un
droit d'octroi sur toutes les villes du royaume. M. de
Boyncs, intendant de Franche-Comté et premier prési-
dent du Parlement de Besançon, comme intendant, a
voulu suivre, par voie de contrainte, le payement des
répartitions sur des villes ou bourgs qui sont, dit-on,
hors d'état d'y satisfaire S et qui ont fait des représen-
grida étaient aussi sages; de plus, il avait fait des prédictions et des miracles :
et celui d'éprouver, à l'âge de soixante-quinze ans, des pollutions dans sa
prison, n'était pas un des moindres. Tout cela lui fut reproché dans son pro-
cès; et voilà pourquoi il fut condamné au feu, sans qu'on l'interrogeât seu-
lement sur l'assassinat du Roi, parce que ce n'est qu'une faute contre uu
séculier, et que le reste est un crime contre Dieu. Ainsi l'excès du ridicule
et de l'absurdité fut joint à l'excès d'horrpur. Le coupable ne fut mis eu
Jugement que comme un prophète , et ne fut brûlé que pour avoir été fou,
et non pas pour avoir été parricide. Voltairk.
1, Ce mot de Barbier mérite quelques explications, et nous les trouvons danb
VII. r2
134 JOURNAL DE BARBIER.
talions an Parloment, lequel s'est assemlilé; en consé-
quence, cl à la pluralité des voix, il y a ou arrêt qui
fait défense de lever les droits en question, sous peine
de mort. On dit même qu'un commis ayant été assez
hardi pour faire des contraintes, il y a eu autre arrêt
qui l'a décrété, qu'il a eu la maladresse de se laisser
prendre, et qu'il a été pendu. Sur quoi, plainte au Con-
seil, lettre de cachet qui a ordonné à quatre conseillers
de se rendre en Cour auprès du Conseil et de M. le
chancelier.
Pendant ce temps-là, les Chamhres sont restées as-
la note suivante, extraite d'un écrivain dont le mérite est certainement bien
au-dessus de sa réputation, M. de Sismoudi :
a La France, pendant la guerre de Sept ans, présentait le contraste le
plus étrange, le plus difficile à concevoir. La vraie nation, celle qui habitait
les provinces, qui payait les impôts, qui recrutait les armées, était réduite à
un état de souffrance, de pénurie, d'oppression qu'elle n'avait pas connu
même dans les siècles de la plus grande barbarie. La France, au contraire,
que connaissaient les étrangers, celle qui se montrait à Paris, à Versailles
et dans quelques grandes villes, était plus brillante, plus opulente, plus en-
jouée qu'aux plus beaux jours du règne de Louis XIV. Dans les campagnes,
la taille, la gabelle écrasaient l'agriculture ; les paysans, à peine vêtus, à peine
nourris, cacliaient encore le peu qui leur restait, car des habits non dégue-
nillés, du pain de froment, de la viande sur leur table les auraient aussilô'
fait dénoncer comme riches et surcharger à la taille ; de meilleurs attelages,
des chaumières mieux entretenues, des clôtures en bon état auraient eu pour
eux les mêmes résultats Le paysan, soumis à tous les caprices de qui-
conque se regardait comme son supérieur, devait trembler devant les per-
cepteurs de toutes les contributions, devant l'intendant et ses subdélégués,
devant son propre seigneur, d'autant plus âpre à exiger les droits féodaux les
plus oppressifs qu'il était lui-même plus pauvre. Le bourgeois, dans les villes,
un peu moins opprimé, n'avait cependant de garantie ni dans ses officiers
municipaux, demeurés sans crédit, ni dans le sacerdoce, l'ordre judiciaire ou
l'intendance, qui, toujours jaloux les uns des autres, et souvent en guerre
ouverte, cherchaient à s'atteindre indirectement dans la personne de leurs
subordonnés respectifs. A Paris, d'immenses richesses circulaient parmi les
fermiers généraux et tous les financiers. Les grands seigneurs venaient y dé-
penser les revenus de leurs terres ; les courtisans, comblés des faveurs de la
Cour, répandaient l'argent d'une main prodigue chez tous ceux qui servaient
leurs plaisirs. De très-grandes fortunes s'étaient élevées dans la banque et le
commerce Les boutiquiers, les artisans, appelés à servir tant de gens
riches, étaient toujours assurés, par l'industrie et un travail modéré, de viv?e
dans l'abondance. » Sismondi,
FÉVRIER 1759. 135
semblées. M. de Boyncs, premier président, qui avoit
eu une quinzaine de conseillers de son parti , a voulu
tenir l'audience; mais ni avocats, ni procureurs; arrêt
qui leur a enjoint de venir plaider, à peine de cent cin-
quante ou deux cents livres d'amende ; ils n'ont point
obéi. On dit qu'on a lait saisir leurs meubles et fait
vendre sur-le-champ jusqu'à concurrence de l'amende.
D'un autre côté, le ministère a renvoyé à Besançon
les quatre conseillers qui s'étoient rendus en Cour, et
ensuite on a envoyé trente-deux lettres de cachet au com-
mandant de la province, sur lesquelles il a fait arrêter
quatre conseillers comme prisonniers d'État et les vingt-
huit autres ont été exilés et dispersés. Pendant ce temps-
là nulle expédition des affaires, tant de la part des pro-
cureurs que des avocats.
En cet état, au commencement de ce mois, un con-
seiller du Parlement, ici à Paris, a dénoncé à une as-
semblée des Chambres tous les faits qui concernent
M. de Boynes, comme intendant de la province, et le
Parlement de Besançon.
Sur cette dénonciation, qui regardoit une des classes
du Parlement général, il a été arrêté que M. Mole, pre-
mier président, se retireroit par-devers le Roi pour l'en
instruire. En conséquence, dimanche 11 de ce mois,
M. le premier président s'est rendu à Versailles, a de-
mandé au Roi une audience particulière, qu'il a eue,
dit-on, pendant une demi-heure, après la messe, seul,
sans le chancelier, ni aucun ministre.
Samedi 17, assemblée des Chambres. M. le premier
président a rendu compte à la compagnie de l'audience
que le Roi avoit eu la bonté de lui accorder. Sur quoi
on a conféré, et il a été arrêté que la délibération scroit
remise au premier mardi de carême, c'est-à-dire au
0 mars, et que, jusqu'à ce, M. le premier président con-
tinueroit ses démarches auprès du Roi.
Il est intéressant de voir, d'un côté, ce que fera le
136 JOURNAL DE BARBtER.
ministère par rapport au Parlement de Besançon , et,
d'un autre, ce qui sera arrêté le 6 mars de la part du
Parlement pour justifier et pour soutenir les démarches
du Parlement de Besançon.
Le 18 de ce mois, le Roi a nommé ministre d'État
M. le maréclial prince do Soubise, qui a pris séance au
Conseil du Roi. Il a la place de M. le cardinal de Bernis,
dont au surplus on ne parle plus ici. On a été assez
étonné de ce choix. On dit M. le prince de Soubise très-
borné dans les matières de gouvernement.
Il y a, dit-on, un petit manifeste imprimé du Parle-
ment de Besançon contre M. de Boynes, intendant et
premier président, à titre de malversation par rapport
aux plantations de tabac , aux salines et à la levée des
droits.
On est fort inquiet, c'est-à-dire le public, de ne
pas voir paroitre un second jugement du tribimal de
Portugal contre les autres complices de la conspiration
qui ont été arrêtés, et entre autres dix jésuites, dont on
dit les Pères Malagrida, de Mathos et Alexandre avoir été
brûlés vifs, trois auties rompus vifs et quatre autres
seulement pendus. Ordre à tous les jésuites de sortir du
royaume dans huit jours, leurs maisons rasées et les
places semées de sel. On disoit (pie Simon, imprimeur,
en avoit la copie pour imprimer, mais l'on dit en même
temps que la Reine lui avoit envoyé ordre de suspendre
cette impression. Il est dit, d'un autre côté, dans les ga-
zettes de la Hollande, que le jugement a été suspendu
et que le roi de Portugal en a écrit au |>ape.
Quoi qu'il en soit, les trois jésuites ci-dessus nommés
dans le premier jugement, paroissant dignes du plus
grand supplice, suivant ce qui y est rapporté, il est en-
core plus prudent de ne pas rendre publique ici leur
exécution, si on n'a pas envie de prendre un parti sur
tous les jésuites de Fiance, attendu la malignité de leurs
ennemis et l'indisposition générale du public contre
MARS 1759. 137
eux, qui les exposeroienl à des insultes pent-èlrc; indé-
centes ; il y en a trois ou quatre qui prêcheront à l'ordi-
naire dans des églises de Paris, ce qu'on ne croyoit
pas.
Malgré l'indulgence du Parlement, à l'égard de M. Hel-
vétius et M. Tercier \ premier conmiis des Affaires étran-
gères et de l'Académie des belles-lettres, auteur et cen-
seur du livre intitulé De l'Esprit, brûlé par la main du
bourreau, ils ont été punis à la Cour. M. Tercier, liomme
démérite et très-nécessaire dans son emploi qui lui va-
loil environ vingt mille livres de rentes, en a élé ren-
voyé avec, dit-on, une pension de trois mille livres, et
M. Hulvélius a eu ordre de se défaire de sa charge de
maître d'hôtel ordinaire de la Reine ; en sorte que voilà
des gens disgraciés et dé.-lionorés. On dit que c'est l'ou-
vrage de M. le Dauphin, pour empêcher dorénavant
qu'on ne fasse aucun ouvrage contre la religion et les
mœurs. Le motif en est bon; mais on a néanmoins
trouvé la punition de M. Helvétins et surtout de M. Ter-
cier un peu rude.
Arrêt du Conseil qui sup^)^illle le privih'ge de VEncijclopcdic. — M. de
Silhouette est nommé coiilioleur général des finances; son histoire. —
Assenihlée du Parlement de Paris au sujet de l'affaire de Parlement de
1. Tercier (Jean-Pierre), né à Paris en 1704, mort en 1767. Le marquis
de Menti, ambassadeur de France en Pologne, l'ayant emmené à Varsovie
avec le titre de secrétaire d'ambassade, il y contribua beaucoup au rétablis-
sement du roi Stanislas. Lorsque ce prince fut obligé pour la seconde fois de
quitter sa capitale, Tercier, qui le suivit à Daulzig, ainsi que le maïquis de
Monti, mit encore beaucoup de zèle à éloigner de sa personne tous les dan-
gers qui le mennçaienl. Lorsque le maréchal de Municli fut maître de Danlzig,
il fit arrêter Tercier et le marquis de Monti, qui furent i;;caicérés à Thorn
dans un cachot humide. Tercier revint en France en 1736, après sept ans
d'absence. Il eut uue grande part aux conférences d'Aix-la-Chapelle, qui
amenèrent le traité de paix. Après avoir perdu sa place de premier commis
des Affaires étrangères , Tercier consacra tout son temps à l'étude. Il avait élé
Dommé membre de l'Académie des Inscriptions en 1747 (Voy. Viogr. unir,
de .Micliaud.i
J2.
138 JOURNAL DE RÂRBIER.
Besançon, — Arrôt du Conseil relatif à l'Encyclopédie. — Nouvelles
d'Espagne et de Poitujjal. — Les Lions des ji'siiites portugais sont mis
sous le si'nucstre. — Aiiibroise Guys et les j(^sHites de Brest.
Il y a un arrêt du Conseil qui supprime le privilège
du Dictionnaire des Scieyices ou Encyclopédie et qui
défend d'en continuer l'impression. Cela fait un grand
tort aux libraires, entrepreneurs de cet ouvrage consi-
dérable, et en moine temps au public, qui a souscrit
pour avoir cet ouvrage et qui n'en a que sept volumes
qui ne vont qu'au G. On dit que c'est un coup d'autorité
de M. le chancelier à l'égard du Parlement, qui a entre-
pris de nommer des examinateurs autres que des cen-
seurs royaux, pour examiner les sept volumes, llya
apparence que les libraires vont se donner des mouve-
ments sur cet arrêt du Conseil ; d'autant que le huitième
volume est presque imprimé, et que cela forme une
grande dépense.
Du dimanche 4 mars, changement dans le ministère.
Ce jour, à huit heures et demie du malin, M. le comte
de Saint-Florentin , ministre d'État , s'est rendu chez
M. de Boullogne, contrôleur général, pour lui annoncer
que le Roi étoit content de ses services, et c'est M. de
Silhouette', maître des requêtes, qui a été nommé con-
trôleur général des finances.
1. silhouette (Etienne de), né à Limoges en 1709, mort en 1767. Son
avénenieut au ministère fut célébré par la joie publique. Il débuta par réfor-
mer les abus qui s'étaient glissés daus l'admiuistration des finances, et, en
■vingt-quatre heures, il grossit le Trésor de 72 millions, sans augmenter les
impôts. Il proposa de nouvelles économies sur les dépenses du Roi et de ses
ministres, et Louis XV s'y soumit. D'après ses conseils, ce priuce fit en-
voyer une partie considérable de sa vaisselle à la Monnaie et invita ses su-
jets à faire les mêmes sacrifices. Silhouette annonça ensuite le projet d'ua
èdil de subvention qui créait plusieurs impôts. L'opinion se déclara contre
lui; toutes ses opérations manquèrent, et il fut forcé de se retirer après un
ministère de huit mois, regardé comme une époque sinistre. Ou fit des por-
traits à la Silhouette; c'étaient des ombres; des culottes à la Silliouelte, elles
n'avaient pas de poches. Voy. liioijraphie universelle de Jlichaud. —
tlist. philosoph. du règne de Louis XV, par M. de Tocqueville, t. ii,
p. 240 et suiv. — Henri Martin, llist. de France, t, xviii, p. i69 et suiv.
MARS 1759. 139
M. de Silhouette, lors de sa réception à la Chambre
des Comptes, a fait un assez beau discours sur la i>ré-
venfion du public contre lui, au sujet de nouveaux pa-
piers royaux'.
Sur ce changement, les uns disent que M. de BouUu-
gne demandoit depuis longtemps à se retirer, par la
difficulté de remplir cette grande place dans les circon-
stances présentes; d'autres, cju'il a remercié, parce
qu'il a eu des propos vifs avec M. le maréchal de Bellc-
Isle, qui lui demaneloit quatre milUons tout à la fois
pour le commencement de la campagne; que M. de Boul-
logne lui a fait entendre que tous les fonds de la cam-
1 . Voici ce discours, tel que nous le trouvons intercalé dans le Journal
de Barbier :
RÉPONSE DE M. DE SILUOOETTE, COKTROLEUH GÉnÉRAL DES FINANCES, A M. DB
MCOLAÏ, PREMIER PRESIDENT DE LA CHAMBRE DES COMPTES (7 fliarS IVb'j).
Il Monsieur,
(1 Je ne dissimule pas l'étendue des obligations que m'impose la confiance
dont le Roi m'a honoré.
« Procurer à l'État les ressources nécessaires pour repousser les injustes
attaques d'un ennemi qui voudroit envahir l'empire universel de la mer et du
commerce ; affermir de plus en plus le commerce par la stabilité des engage-
ments sur lesquels il est fondé; protéger l'industrie et soulager, lorsque les
circonstances le permettront, un peuple qui ne ressentiroit jamais le poids des
iiiipôls et le malheur du temps, s'il ne tenoit qu'à son souverain de l'en ga-
rantir, voici l'objet de mes devoirs ainsi que de mes vœux.
a C'est dans la suppression des dépenses inutiles, dans l'économie des
dépenses nécessaires, et dans l'amélioration des différentes brancliesdu revenu
public, que l'on doit chercher les premières ressources pour subvenir aux
btàoins de l'État.
u Ces systèmes dangereux, dont les moyens enfantés par la chimère et
lillusion bouleversent la nature des choses, et dont le royaume a déjà une
fuis éprouvé les funestes effets, n'auront aucun accès auprès du Roi. Je veille-
rai avec soin à l'observation de l'ordre et de la règle. Je sens combien les
lois et les principes de la comptabilité sont importants à conserver dans leur
intégrité.
» Vous tenez, monsieur, ces principes de vos ancêtres, qui depuis plusieurs
siècles président à cette compagnie, eu les maintenant avec la justice et les
lumières qui caractérisent le magistrat. Vous rendez un service essentiel au
Roi, et je compterai toujours au rang de mes devoirs le soin de faire parvenir
à Sa Majesté les témoignages coustauts que cette compagnie lui donne de soa
zèle et de sa lidélilé. •
1^0 JOURNAL DE BAR15IEK.
pagne étoient préparés et arrangés; qu'il lui donneroit
des sommes à mesure, mais qu'il ne pouvoil pas lui
donner à présent quatre millions à la fois; de plus, que
M. de Boiillogne, en travaillant avec le Roi, s'est o[)posé
fortement à un projet de mettre dans le public de billets
«/e CONFIANCE, projet soutenu par M. de Silhouette, comme
devant répandre au contraire beaucoup de méfiance dans
le public et faire resserrer l'argent.
A l'égard de M. de Silhouette, c'est un homme de
beaucoup d'esprit, homme de lettres, qui a été du temps
en Angleterre, en Hollande, qui a été aussi en Espagne,
pour s'instruire des gouvernements, du commerce et de
la marine. 11 a fait une grande fortune; il est fils d'un
receveur des tailles de Limoges, assez riche , mais qui
ne vouloit point donner d'état à son fils et peu d'argent.
M. de Silhouette a traduit Pope^, a fait des livres. Il a
été plusieurs années sur le pavé de Paris, appliqué aux
lettres et fort mal à son aise. Il a fait quelques voyages
en Angleterre; on lui avoit donné une commission qui
ne lui convenoit pas. Il a été ensuite secrétaire de M. le
maréchal de Noailles, qui a toujours aimé les gens de
lettres et dont il a mérité la protection. Le maréchal l'a
raccommodé avec son père, et l'a engagé à lui acheter
une charge de conseiller au Grand-('onseil. 11 a ensuite
épousé la fille de M. Astruc, médecin, qui est fort riche.
Il a acheté une cliarge de maître des requêtes. Il a
été chancelier de la maison de M. le duc d'Orléans, et
ensuite remarié. Il a été nommé commissaire du Roi
avant cette guerre, pour travailler, avec des commis-
saires anglois, aux limites de l'Acadie, ce qui n'a pas
réussi. 11 est encore commissaire de la compagnie des
Indes, et enfin le voilà contrôleur des finances; c'est,
1. Essai sur l'homme el sur la critique, traduit de l'anglais en français
(par de Silhouette). Lausanne, 174'j, graud iu-d". — Les livres dout Silhouette
est l'autour sont au nombre de dix, parmi lesquels on distingue une Disserta-
lion sur l'union de la religion el de la morale, trad. de l'anglais de War-
burton, 1742, in-12.
MARS t769. 141
(lit-on, un homme à systèmes et qui a bien des projets
préparés.
Du mardi 6 mars, assemblée des Chambres an Parle-
ment, au sujet de l'alTaire du Parlement de Besançon.
Il a été arrêté de faire à ce sujet des remontrances au
Roi. Le Parlement de Paris est indisposé contre M. de
Boynes, qui a été procureur général de la Chambre
royale; c'est un grand grief. On verra ce que produiront
ces remontrances, car on dit que le ministère soutient
hautement M. de Boynes.
Mercredi 14, il y a eu autre assemblée de Chambres,
dans laquelle les commissaires, qui avaient travaillé, ont
rapporté les diiTérents objets des remontrances pour en-
suite les rédiger. On dit d'avance que ces remontrances
sont fortes. Il y a des gens qui craignent que cela ne
cause quelque brouilierie, malgré les mouvements que
s'est donné M. le premier président Mole; il n'y a ce-
pendant point d'apparence à brouilierie dans les circon-
stances présentes.
Du jeudi 8 mars, arrêt du Conseil d'État, par lequel
le Roi, de l'avis de M. le chancelier, a supprimé le pri-
vilège accordé en 1746 pour l'impression du livre de
V Encyclopédie ou Dictionnaire des Sciences et des Arts,
par une société de gens de lettres. Défend aux libraires,
qui sont: Le Breton, David, Briasson et Durand, de ven-
dre les sept volumes imprimés, et qui ont déjà paru, et
d'en imprimer de nouveaux, à peine de punition exem-
plaire; sur le motif que quelque utilité que l'on pût retirer
de cet ouvrage pour les sciences et les arts, cela n'est
pas comparable au tort que les sept premiers volumes,
et ceux qui paroilroient dans la suite, ont fuit et pour-
roient faire aux mœurs et à la religion.
Il y a toute apparence que cet arrêt, sollicité auprès
de M. le Dauphin, sous prétexte de la religion, est roii-
vrage de M. le chancelier de Lamoignon, soit par rap-
port aux jésuites, qu'il a toujours protégés, et qui sont
142 JOURNAL DE BARBIER.
ennemis déclarés des auteurs qui ont travaillé à ce dic-
tionnaire et qui en étoient chargés , soit par rapport à
l'entreprise du Parlement qui, par l'arrêt du mois de
janvier dernier, a nommé des examinateurs particuliers
pour les sept volumes, d'autant qu'au moyen de cet arrêt
du Conseil, cet examen n'aura aucune suite, suivant les
apparences.
Quoi qu'il en soit, cela fait un tort considérable, non-
seulement aux libraires, entrepreneurs de ce grand ou-
vrage, mais à un nombre infini de souscripteurs qui ont
donné une première somme d'avance pour avoir cet our-
vrage complet, de Paris, des provinces et de l'étranger.
On parloit beaucoup ces jours-ci de M. Feydeau de
Brou, doyen des conseillers d'État et conseiller au Con-
seil royal des finances, pour avoir la place de garde des
sceaux, comme d'une chose certaine; mais on n'en parle
plus, et le Roi a tenu le sceau, vers le 15 de ce mois,
pour la quarante-sixième fois ; on dit même qu'il a re-
mis le sceau au 28.
Par une lettre de Madrid, du 5 mars, écrite par un
secrétaire de M. le marquis d'Âubeterre, notre ambas-
sadeur en Espagne, à un de ses amis à Paris, il est dit
que le roi d'Espagne tire à sa fin, mais lentement, et
que l'armement des vaisseaux s'avance ; qu'on mande
de Lisbonne que la fermentation y est très-grande, qu'on
n'y est pas en sûreté le soir par les vols et les assassi-
nats que l'on attribue aux troupes qui sont sans disci-
pline; qu'un des trois jésuites , ci-devant confesseur du
Roi, âgé de quatre-vingts ans, est mort dans la prison,
et que les deux autres, à la question, n'ont rien avoué;
que M. d'Orvièros et de Ribeira, grands seigneurs, ont
été transférés dans la prison où étoient ceux qui ont été
exécutés; qu'il y a grand nombre de gens dans les pri-
sons; que le ministère reproche aux jésuites les plus
sinistres intentions, mais qu'on ne rapporte aucune
l)rcuvc contre eux ; enfin, qu'on assure que la maison
MARS 1759. 143
du premier ministre, Caravallo, a été forcée, et qu'il
aurait été tué, s'il ne s'était sauvé, malgré sa compagnie
de gardes.
On a contenté ici un peu le public, par le débit qui
s'est fait ce mois-ci, de lettres royales, du 19 janvier
dernier, par lesquelles le roi de Portugal ordonne qu'on
mette en séquestre tous les biens et revenus des jésuites
du royaume ; qu'on en fasse des baux ; que sur le produit,
on acquitte le service divin, et les fondations, et qu'on
prenne , pour la subsistance de chaque jésuite , douze
sols par jour; et que tous les jésuites soient réunis et
renfermés dans trois de leurs principales maisons, jus-
qu'à ce que le Roi ait reçu des nouvelles du Pape ; d'au-
tant qu'il y a aussi deux évêques impliqués dans la
conspiration. Cela se vend tout publiquement, et on dit
toujours que cela est imprimé par Simon.
Mais il y a une autre affaire qui fait grand bruit, au
sujet des jésuites de France. On dit qu'il y a très-long-
temps, c'est-à-dire environ quarante ans, qu'un nommé
Ambroise Guys\ du Languedoc, a fait une fortune con-
1 . Voici comment cette affaire, qui n'est pas très-clairement exposée par
Barbier, a été résumée dans l'une des dernières histoires de la société de
Jésus :
0 En 1716, un artisan de Marseille, nommé Esprit Bérengier, et Honoré
Guéi'in, prêtre interdit par son évêque, arrivent à Brest. Us annoncent qu'ils
viennent réclamer une fortune de plus de deux millions qu'a dû laisser un de
leurs parents, Ambroise Guys, mort, selon eux, à Brest, en 1701. Leurs dé-
marches n'aboutissent à aucun résultat. Personne n'a vu, n'a connu cet homme
si riche. L'autorité locale n'en a jamais entendu parler. Deux années s'écou-
lent, et, en 1718, les jésuites du collège de la Marine sont tout à coup accusés
d'avoir attiré dans leur maison Guys, qui débarquait malade, et de l'avoir
dépouillé de son trésor. Guys, disait-on, avait été tué chez les jésuites, et
rabbé Rognant, recteur de la paroisse de Saint-Louis, avait fait transporter
le cadavre à l'hôpital, où il fut inhumé.
« L'imputation était grave. Les jésuites réunissent les éléments qui peuvent
la détruire. Le premier président du Parlement d'Aix fait interroger à Mar-
seille les parents d'.^mbroise. lis racontent que Guys, tombé dans la misère
et déjà vieux, s'embarqua pour Alicante en 1661, et qu'il n'avait pas été plus
heureux en Espagne qu'en France. Le premier président écrit à Alicante. U
en reçoit cet extrait mortuaire certifié par trois notaires et le consul français :
144 JOURNAL DE BARBIER.
sidérable dans les îles; qu'il est revenu à Brest avec ses
effets, en diamants et en poudre dor; que les jésuites
de Brest l'ont attiré cliez eux, dans leur maison, où il
est mort. Qu'ils se sont emparés de tous ses effets, et
que les héritiers les ont accusés de vol, au bailliage de
Quimper. Dans le fait, il y a eu procès à l'extraordi-
naire, au Parlement de Bretagne, et arrêt qui a déchargé
les jésuites de l'accusation. Ces héritiers, quoique gens
pauvres, ont trouvé des secours pour faire ces pour-
suites.
Les ennemis déclarés des jésuites ont fait imprimer
avec soin toute celte histoire. Il y a plus de deux mois
qu'on l'a ornée de faits et de circonstances^ On a dit que
celle affaire avoil été portée au Conseil du Roi, et que
M. le cardinal de Fleury, quoique peu ami des jésuites,
avoit arrêté celte affaire, par le crédit de madame la
princesse de Carignan, qui avait même reçu pour cela,
des jésuites, une bonne somme d'argent.
Cependant, attendu l'occasion favorable de l'affaire
de Portugal, sur le compte des jésuites, pour aggraver
plus efficacement l'aversion générale des jésuites ^ on a
« Ambroise Guys, Français de nation. Le vendredi 6 novembre 166b, on
enterra le susdit dans cette église pour l'amour de Dieu, etc. » On se tut
devant cette preuve irrécusable. Les héritiers d'Ambroise évoquèrent l'affaire
au Parlement de Bretagne, qui, faisant droit sur les charges, informations et
requêtes des PP. Jésuites de Brest, les renvoya hors d'accusation. Mais il
parut un écrit destiné à réveiller celte afl'aire ; il avait pour titre : « Arrêt du
Conseil d'Êlal du Roi qui condamne lotis les jhuites du royaume so-
lidairement à rendre aux hériiiers d'Ambroise Guys Ivs effets en nature
de sa succession, ou à leur payer, par forme de restitution, la somme
de huit millions de livres. » Le 3 mars 1759, cet arrêt fut signifié aux
jésuites de Paris; mais le 30 mars, ce même arrêt, qui n'avait jamais été
rendu, fut annulé comme faux par le Conseil d'État. — Ciiktineau-Jolt, fJist.
de la Comp. de Jésus. Paris, 1847, in-18, t. v, p. 166 et suiv.
1. Le texte de Barbier porte : « Que l'on a ornées de faits et de circons-
tances. Nous avons pensé, par la correction ci-dessus, restituer le vrai sens.
2. Le concert d'accusations, et le plus souvent de calomnies, que nous
trouvons contre les jésuites dans tous les écrits du temps, a quelque chose
d'effrayant. Tout l'ordre judiciaire, tous ces vieux jansénistes si récemment
pcrsécutPR à l'occasion des billets de confession, et si respectés par leur piété;
MARS 1759. 145
fait imprimer dans ce mois présent de mars nn arrêt du
Conseil d'Etat du Roi, c'est-à-dire du Conseil des Dépê-
ches, du 11 février 1736, par lequel, sur les requêtes et
mémoires respectifs, tant des héritiers dndit Amhroise
Guys, que des jésuites de Brest, en cassation de la sen-
tence de Quimper et de l'arrêt du Parlement de Bre-
tagne, le Roi, ouï le rapport du sieur Orry, contrôleur
général des finances, a condamné tous les jésuites de son
royaume, solidairement, a rendre aux héritiers d'Am-
broise Guys tous les effets en nature de la succession, ou
à leur payer, par forme de restitution, la somme de huit
millions. Ledit arrêt coUationné par un secrétaire du Roi.
Cet arrêt, qui a été du goût de tout le public, a couru
tout Paris et a fait bien du bruit. Maison ne s'en est pas
tenu à l'impression chez Simon, dit-on. Le sieur Vassal,
huissier des Conseils du Roi, homme vif et ardent, a si-
gnifié cet arrêt, vers le 8 de ce mois, aux trois maisons
des jésuites de Paris.
Les jésuites, fort surpris, ont porté cette signification
au ministre, M. le comte de Saint-Florentin. On a clierché
dans les registres du Conseil d'État, et on n'a pas trouvé
la minute de cet arrêt. Le ministre a, dit-on, envoyé
chercher l'huissier Vassal, qui a dit qu'il tenoit celte
copie collationnée du sieur Pommyer, secrétaire du Roi,
lequel a dit qu'un mailre des Requêtes lui avoit remis
une copie collationnée par un secrétaire du Roi, qui est
mort. Comment cet arrêt n'avoil-il pas été signilié do-
|)uis vingt-trois ans, et pourquoi attend-on l'affaire de
Portugal? Quoi qu'il en soit, cet arrêt et la significa-
tion font grand bruit dans Paris; un grand nomlwe de
gens sont obligés de convenir qu'il est faux, et quoi(}ue
une grande partie du clergé séculier et des autres ordres monastiques, jaloux
de celui qui les avait si longtemps primés, tous les philosophes et ceux qui
se prétendaient esprits forts, tous les libertins qui ne voulaient plus de frein
pour les mœurs,, s'étaient réunis pour dénoncer les jésuites cl pour proclamer
leur abaissement, comme un triomphe de la raison humaine. En même temps,
tous les souverains semblaient se déclarer contre eus. Sismumu.
VU. 13
H6 JOURNAL DE BARIÎIER.
ce faux soit très- important, pnr rapport à l'autorité
royale, il est à présumer qu'on n'osera pas, dans les cir-
constances présentes, approfondir celte affaire qui pour-
roit avoir de grandes suites.
Cela commence aussi à jeter du doute sur le juge-
ment imprimé du Portugal.
La signification de ce prétendu arrêt du Conseil est
une démarche bien imprudente de la part du parti jan-
séniste. Pour vouloir trop faire contre les jésuites, ils se
font bien du tort, et comme ceci regarde l'autorité
royale, le ministère n'a pas pu s'empêcher de rendre à
cet égard justice aux jésuites.
Avril.
L'arrêt concernant l'affaire de Guys est Jéclari? faux. — Los jc'siiites publient
des pièces justificatives. — Remontrances du Parlement de Paris an sujet
de l'affaire de Besançon. — Le Roi nomme à divers archevêchés et évêchés.
— Le Parlement de Paris est rcpriniaudé. — La réponse du Roi paraît
dans un supplément à la Gazelle de France. — Aniilys^e des reniontianees,
— Le Parlement réclame l'indépendance de la magistrature. — Le Roi
développe, dans sa réponse, la théorie de la souveraineté. — Les droits du
Roi et les droits de la nation. — Les projets financiers de M. de Silhouette.
— L'unité de l'impôt. — Le Roi tient un fjiand conseil. — Arrêts du
Conseil sur les tailles et les pensions. — Réformes importantes dans le
bail des fermes. — Les fermiers généraux et les croupiers. — Déclarations
du Roi sur les tailles. — Réforme dans les pensions payées par l'E'.at. —
VictoircdeBerghcn. — Le Parlement travailleàde nouvelles remontrances.
— Grand changement dans la mise en scène au Théâtre-Français. — Te
Deum à Notre-Dame.
Arrêt du Conseil d'État du 30 mars 1759, par lequel
le Roi déclare que cet arrêt du Conseil, du 11 février
1736, est supposé, et qu'il n'a jamais été rendu; déclare
nulle la signification qui a été faite, le 3 mars, de cet
arrêt, collationné par un secrétaire du Roi, aux jésuites
de la maison professe de Paris, à la requête de Jean
llumbelot et François Robineau de La Fosse, se disant
ccssionnaires des droits des béiitiers d'Ambroise Guys;
fait défenses auxdils llumbelot et Robineau de se servir
de ladite signification, à peine de (rois mille livres d'à-
AVRIL 1759. 147
mende, et à tous huissiers d'en faire aucune significa-
tion ; ordonne qu'à la requête de son prociu'eui' général
aux requêtes de son liôtel, et au rapport du sieur Tabou-
reau, maître des Requêtes, le procès sera instruit, fait
et parfait, et jugé, en dernier ressort, auxdites Requêtes
de son hôtel, à ceux qui ont eu part à la fabrication du-
dit prétendu arrêt, leurs complices, adhérents, fauteurs
et participes, et à ceux qui ont imprimé, colporté, vendu
ledit prétendu arrêt, et que le présent arrêt sera publié
et affiché partout où il appartiendra.
On ne crie point cet arrêt; mais depuis le 2 de ce
mois d'avril, on le vend publiquement dans les rues.
On croit que cela en restera là, et qu'on ne suivra pas
l'instruction ordonnée du procès, parce que cela iroit
peut-être trop loin par les recherches, et qu'on n'est pas
dans des circonstances à exciter des mouvements; ce-
pendant on dit qu'on a mis depuis peu à la Bastille le
sieur Humbelot et deux ou trois autres personnes.
En conséquence de la découverte d'un pareil faux et
d'une entreprise de cette nature, les jésuites, qui étoient
Irès-humiliés et qui n'osoient rien dire, ont obtenu du
ministère la permission de faire imprimer le mémoire
que les jésuites de Brest ont fourni en 1718, sur l'aflaire
d'Ambroise Guys, au Parlement de Bretagne, en réponse
et défenses au réquisitoire de M. de Bédoyère^ procureur
général, avec les certificats et pièces justificatives pour
leur justification de l'accusation d'avoir assassiné et fait
mourir chez eux ledit Ambroise Guys et volé ses eflets.
Go mémoire et les preuves donnent un ridicule au ré-
quisitoire de ce procureur général du Parlement de Bre-
tagne, qui est connu pour être bon janséniste, et, par
conséquent, ennemi des jésuites, cette aflaire ayant
commencé à Brest en 1716, trois ans après l'existence
de la constitution Vnigenitiis. On verra comment ce
mémoire imprimé prendra dans Paris avec l'arrêt du
1 . Il faut lire ; De l,a Bédoyère,
I^IS .lOLUNAL DE n.VItBIER.
Parlement tle Rennes, du 30 décembre 1723, qui a ren-
voyé les jésuites de Brest de l'accusation, sauf à se pour-
voir pour les réparations et dommages et intérêts.
A l'égard do l'affaire de Portugal, il n'y a rien de nou-
veau. On dit toujours, dans les gazettes de Hollande,
qu'il y a des jésuites dans les prisons; que le roi de
Portugal attend la réponse du pape; mais il ne paroît
point de jugement, même pour les autres prisonniers
d'État qui ne sont pas jésuites.
Du mercredi 4 avril, les commissaires, nommés par
les Chambres assemblées, ont enfin travaillé aux remon-
trances du Parlement de Paris pour l'affaire du Parle-
ment de Besançon. Le premier président avoit demande
bien des' remises, dans l'espérance peut-être de laisser
tomber ce projet de remontrances. On disoit môme que
M. le chancelier n'en vouloit pas; mais messieurs des
Enquêtes ne perdent point de vue leur projet. On a lu
enfin ces remontrances dans une assemblée. Dimanche
1"' de ce mois, Messieurs les gens du Roi, i)ar ordre de
la Cour, ont été à Versailles demander jour au Roi pour
les recevoir, et aujourd'hui 4, M. le premier président
et deux présidents se sont rendus à Versailles et les ont
présentées au Roi. Le Roi a remis à dimanclie 8 avril, à
sept heures du soir, pour donner sa réponse. Sa Majesté
a, dit-on, demandé la grande députation ; si cela est vrai,
cette réponse sera solennellement rendue.
L'arrêt du Conseil du 30 mars, en faveur des jésuites,
est rapporté tout au long dans la Gazette de France du
7 de ce mois, pour le rendre apparemment notoire à
tout le royaume et même à toute l'Europe.
Le Roi a donné rarchevêché de Rouen à M. de La
Rochefoucault, archevêque d'Alby, celui d'Alby à M. de
Choiseul de Slainvillo, évêque d'Evreux, et l'évêché d'É-
vreux à l'abbé Marnesia, doyen du chapitre des comtes
de Lyon et grand vicaire d"Évreux.
Du dimanche 8 avril, la grande députation du Parle-
AYHIL 17Ô9. 149
ment, qui n'est plus que de trente-cinq ou trente-six
personnes, à cause qu'il n'y n plus que trois Chambres
des Enquêtes, s'est rendue à Versailles et a eu audience
du lioi, à une heure, après la messe du Roi, pour rece-
voir sa réponse. Cette audience s'est tenue à huis clos,
c'est-à-dire qu'il n'y avoit que les grands officiers de la
couronne et les ministres.
On n'altendoit rien de bon de ce que la grande dépu-
lation avoit été demandée ; aussi messieurs du Parlement
sont-ils revenus, en apparence, assez mécontents.
Du lundi 9 avril, assemblée des Chambres.
M. le premier président a rendu compte à la compa-
gnie de ce qui s'éloit passé. On a lu la réponse du Roi.
On n'a rien arrêté, et l'assemblée a été remise au mardi
d'après la Quasimodo, 24 avril, attendu que le Palais
cesse entièrement le mardi 10.
11 ne s'est répandu dans le pnl)lic aucune copie de
cette réponse, comme cela se faisoit autrefois, sous pré-
texte qu'elle étoit très-longue et qu'elle avoit huit pages
au moins; on a seulement dit en substance que le Roi
avoit reproché au Parlement de Paris de s'être mêlé mal
à propos d'une allaire qui ne le rcgardoit pas, mais seu-
lement le Parlement de Besançon.
Mais le ministère, qui avoit apparemment un dessein
formé de rendre cette réponse publique, non-seulement
à Paris et dans tout le royaume, mais aussi dans les pays
étrangers, a pris pour cet eflet des mesures inusitées
jusqu'à présent en pareil cas.
Du mercredi 1 1 avril. 11 a paru dans Paris une Gazette
de France, imprimée à l'ordinaire, aux galeries du Lou-
vre, datée du 11 avril, au milieu de la semaine, quoique
cette Gazette ne se donne que tous les samedis, laquelle
ne contient autre chose que la réponse du Roi, qui, ef-
fectivement, est assez longue. Cette voie de publicité
n'aura pas plu à messieurs du Parlement ni aux jansé-
nistes et parlcmonlaires.
13.
150 JOURNAL DE BARBIER.
Les remontrances du Parlement, datées du 24 mars
dernier, sont en général plus soumises et moins fortes
que celles des années 1753 et 1755; leur principal objet
sont les lettres de cachet pour l'exil de la moitié des
membres du Parlement de Besançon, que l'on regarde
comme des voies irrcgulières de pouvoir absolu, con-
traires aux lois en général, au droit de la nation et à
celui de tout État policé et à la dignité de la magistra-
ture en général ; les magistrats, suivant les ordonnances
du royaume, ne peuvent être troublés et inquiétés dans
l'exercice de leurs charges que par mort, résignation ou
forfaiture jugée et déclarée judiciairement ; que la liberté
des suffrages, qui doivent être secrets dans l'adminis-
tration de la justice, est violée, si ces magistrats sont
exposés à des délations obscures, et à de mauvaises in-
terprétations de leurs vues et de la pureté de leurs mo-
tifs; qu'une partie du Parlement de Besançon éprouve
la disgrâce du Roi, tandis que l'autre ne peut entre-
prendre de délibérations que sous le joug et l'impression
des voies d'autorité; que de pareils effets produiraient
enfin la cessation entière de l'administration de la jus-
tice; que le traitement fait aux officiers du Parlement de
Besançon, et surtout à ceux qui ont été mandés en Cour
sans avoir pu être entendus, ne peut provenir que de la
surprise faite à la religion de Sa Majesté; que le Parle-
ment de Paris ose conjurer Sa Majesté de rétablir la
magistrature dans son autorité et son activité, et d'as-
surer aux magistrats la dignité de leur caractère, la
sûreté de leurs personnes et la liberté de leurs suf-
frages.
Le Roi, par la réponse prononcée par M. le chance-
lier, en sa présence et par ses ordres, commence par
manjuer sa surprise de recevoir des remontrances de
son Parlement de Paris sur une alfaire qui lui est étran-
gère, et qui ne regarde que le Parlement de Besançon.
On entre en matière sur les principes du droit public
AVRIL 1759. 151
touchant les droits de souveraineté et le pouvoir mo-
narchique, principes qu'on ne doit jamais perdre de vue :
1° que les officiers de son Parlement doivent sentir qu'ils
excèdent les bornes de leurs fonctions, lorsqu'ils entre-
prennent de les étendre à l'ordre universel du gouver-
nement, dans les dilTérentes parties du royaume, parce
que l'universalité , la plénitude et l'indivisibilité de
rautorité existent dans la personne du Roi;
2° Que le Roi est seul législateur dans son royaume ;
qu'il ne donne point atteinte à l'observation des lois
lorsque, par des raisons d'État dont les ofliciers ne peu-
vent être juges, il use des pouvoirs souverains qui rési-
dent en sa personne, par des voies d'administration dont
qui que ce soit ne peut se dire exempt dans son royaume ;
3° Que les magistrats ne doivent point être troublés
dans les fonctions de leurs charges, lorsqu'ils ne s'y
écartent pas de leurs devoirs ; que ce seroit au corps à
réprimer ses membres, à moins qu'il ne participât lui-
même à leur faute, ce qu'il faut souhaiter ne voir jamais;
mais que l'impunité ne peut être assurée en aucun cas
à des sujets qui s'écarteroient essentiellement de leur
devoir;
4» Que le secret, fort à souhaiter dans les délibéra-
tions des Parlements, n'est et ne sauroit être pour Sa
Majesté, i)uisqu'elle y est toujours censée présente; et
il est intéressant que les vues et les sentiments des offi-
ciers, auxquels Sa Majesté confie cette portion de son
autorité royale lui soient connus, pour qu'elle soit en
état d'en juger du degré de confiance qu'ils méritent;
5° Que le droit de la nation^ dont on parle, n'est
point distingué des lois dont le Roi est la source et le
principe; que tous les sujets du Roi en général et en par-
ticulier reposent entre ses mains, à l'abri de son auto-
rité royale, dont il sait que l'esprit de justice et de raison
doit être insépaïublo, et lorsque, dans cet esprit, il use
au besoin du pouvoir absolu qui lui apjjarlicnty ce n'est
152 JOUHNAL J)E BAUmi-lR.
rien moins qu'une voie qu'on puisse dire irrêyuUère ;
6" Qu'en qualiliant Parlement séant à Besançon^ on
ne |)i'ésunne pas que le Parlement ait voulu donner à
cnlenche que les différents Parlements ne sont qu'un
seul et même corps dont les parties sont disUibuées
dans les dilïérentes provinces, et qui demeurent unies
entre elles ; que ce scioit abuser de quelques expressions
employées dans un sens contraire, par le chancelier de
l'Hôpital, et vouloir renouveler des prétentions solen-
nellement proscrites, et ^jui n"ont été depuis hasardées
que dans des temps de troubles et de révolte, dont le Pioi
est bien assuré que son Parlement déteste l'époque et
le souvenir ;
7° Que le Parlement de Paris ne peut et ne doit être
aussi bien instruit que Sa Majesté de la situation du
Parlement de Besançon; qu'il s'est laissé surprendre par
de fausses rumeurs, et qu'ils ne s'exposeroient à ces
erreurs s'ils se renfermoient dans ce qui leur appartient ;
que c'est en considération de cette surprise que la bonté
du !loi excuse les remontrances;
8° Que c'est par une suite de sa bonté paternelle i)our
les ofliciers du Parlement de Paris, que le i\oi a bien
voulu encore aujourd'hui s'expliquer à eux sur des prin-
cipes que personne ne peut ni ne doit mettre en ques-
tion, et que Sa Majesté ne pourroit cesser de maintenir
sans manquer à ce qu'elle doit à elle-même et à son
État.
Enfin, que le Roi est bien éloigné de vouloir diminuer
les justes prérogatives de son Parlement de Paris, qui
est le siège principal de sa justice souveraine, qui lui
appartient essentiellement et à sa couronne; mais qu'il
veut y être servi et obéi par ses officiers, qui n'en tien-
nent l'exercice que de lui. Que Sa Majesté les écoutera
toujours volontiers sur les objets dont ils pourront ré-
gulièrement prendre connoissance pour le bien de son
service et celui de ses sujets, et qu'elle y aura tout
AVUIL 1759. 153
réj?ard que les occasions pourront lui permettre'.
Tout le monde est obligé de convenir que celte ré-
ponse est écrite et dictée supérieurement. On y fait parler
le Roi en souverain, ce qui ne lui est arrivé depuis long-
temps; ou y détruit, avec tous les ménagements possibles
et avec art, les systèmes si souvent répétés dans les re-
montrances du Parlement de Paris et des autres Parle-
ments : 1" de l'ancienneté de treize cents ans du Par-
lement et de ses droits et prétentions ; 2° d'nn seul
Parlement de France divisé en plusieurs Parlements, et
de leur union entre eux; 3° du droit de la nation supé-
rieur à celui de la royauté^; 4" on y établit le pouvoir
absolu, qui appartient au souverain, lequel approche
fort du pouvoir arbitraire contre lequel on a tant ré-
clamé, mémo dans des cas où il n'en devoit pas être
question. En sorte qu'on a prévenu, dans cette réponse,
bien des questions de politique qui ne sont pas nettement
exposées dans les remontrances présentes.
MM. du Parlement auront le temps de faire leurs ré-
flexions sur cette réponse, où il ne s'agit ni de consti-
tution, ni de billets de confession, ni des atTaires de
l'Église, et l'on verra ce que les esprits les plus vifs et
les [ilus iuipiiets, qui sentiront bien le coup que cela
porte à leurs projets, diront à la première assemblée.
i. Plus on avance dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, et plus
on a souvent l'occasion de répéter cette remarque, à savoir que la révolution
marche à grands pas. Le Roi, après avoir imposé silence au Parlement, eu
arrive maintenant à défendre et à justifier sa propre autorité. Le monarque
a beau dire que personne ue peut ni ne doit mettre en question les principes
qu'il pose dans sa réponse; il se compromet lui-même, en les discutant, et
il semble qu'il anticipe sur l'avenir, pour réfuter la déclaration des droits de
l'homme, qui se trouve tout entière en germe dans les théories parlemen-
taires. Cn. LuUANDRE.
2. Voici la souveraineté du peuple nettement indiquée, et cette souve-
raineté c'est le Parlement qui la soutient, mais sans en avoir encore nettement
la conscience et tout en protestant de son respect pour la royauté. Ce qu'il y
a du reste de curieux, c'est que le Parlement n'entrevit jamais les consé-
quences des débats qu'il ne cessait do soulever, et que, tout en préparant la
chute de la royauté, il se montrait grand partisan du Uoi. ildcin.)
154 JOURNAL DE BARBIER.
Depuis que M. de Silhouette est contrôleur général,
que l'on dit être un homme à systèmes et ayant de grandes
connoissances, non-seulement sur la marine, mais aussi
pour les détails du gouvernement, on parle de nouveaux
projets, un surtout, très-grand, car il ne s'agiroit pas
moins que de supprimer les fermes générales, tous les
im|)ôts, les tailles, etc., et de mettre une taxe par tête
ou capilation par jour sur tous les sujets du royaume,
proportionnée aux états et facultés'. Suivant ce projet,
le Roi doubleroit au moins ses revenus et seroit le plus
riche souverain de l'Europe, et chaque particulier ga-
gneroit plus de moitié sur sa dépense annuelle, parce
que tout ce que l'on consomme soit pour la nourri-
ture, soit pour l'entretien, paye des droits considé-
rables. Cela est grand dans la spéculation du calcul,
mais il peut y avoir bien des inconvénients dans l'exé-
cution.
D'autres parlent d'autres projets moins généraux.
Quoi qu'il en soit, il faut qu'il y ait quelque chose; car
l'on dit que mercredi II on a distribué des mémoires à
tous les ministres, pour les examiner et faire des ré-
flexions, et qu'après les fêtes de Pàqiies il doit y avoir
un grand conseil à Versailles, composé de tous ceux qui
sont du Conseil d'État, du Conseil des Dépêches et du
Conseil des Finances, que l'on réunit. L'on verra si ce
conseil aura lieu et à peu près de quoi il aura été
question.
Le mardi de Pâques, 17 avril, le Roi a tenu effecti-
vement ce grand conseil, qui a duré trois heures, et dans
lequel on a opéré bien des choses dont on pailoit diffé-
remment dans Paris.
Du lundi 23, il est sorti de l'Imprimerie royale trois
1. r.eltp idée de riiuité de l'impôt n'appartenait point à Silhouette; elle
avait elé émise pour la première fois par Vauban, reprise par Law, adoptée
ensuite par Silboucttc , et nous l'avons vu de nos jours reprise encore en
êous-œuvre par quelques écrivains des écoles socialistes.
AVRIL 17.19. 155
arrêts du Conseil, avec loltros paionles adressées i\ la
Cour des Aides pour les fermes géuérales, et deux dé-
clarations, l'une à la Cour des Aides, sur les tailles,
l'autre à la Chambre des Comptes, sur les pensions ac-
cordées par le Roi; le tout daté du 17 avril et enregistré
le 23. Cela étoit par conséquent imprimé d'avance.
A l'égard des fermes générales, le bail a encore trois
ans à courir ; les soixante fermiers généraux avoient
chacun un fonds d'un million, dont ils avoient l'intérêt
au denier dix, au moins douze mille livres de droits de
présence, et la totalité des bénéfices de fin de chaque
année, qui alloient bien pour chacun, dit-on, à cent
cinquante mille livres.
Mais on compte qu'il n'y en avoit pas dix ou douze
qui fussent seuls propriétaires de leurs fonds et jouis-
sants de tous les bénéfices. Ils avoient des croupiers;
un grand nombre des gens de la Cour, seigneurs et
dames, avoient par protection des parts dans la place
de ceux qu'ils avoient faits fermiers généraux : un quart,
une moitié, ou des pensions que chacun des fermiers
faisoient. On dit même que MM. de Séchelles et M. de
Moras, son gendre, ci-devant contrôleurs généraux des
finances, avoient des parts pour huit cent mille livres
de rente, plus ou moins. Or tout ceci est changé à com-
mencer du 1" du présent mois d'avril :
1° Le Roi annule tous les traités des croupiers, toutes
les parts et portions gratuites, associations, et toutes
les pensions de tous ceux qui ne sont pas travaillants
à la régie ;
2° Les fermiers généraux auront l'intérêt de leurs
fonds à cinq pour cent; ils pourront rembourser tous
ceux qui leur avoient prêté et <à qui ilsdonnoient part, et
jusqu'au remboursement ils no leur payeront que cinq
pour cent.
Le Roi leur accorde, outre cela, viiigt-(juatre mille
livres par an de droits de présence, et vingt-cinq mille
156 JOURNAL PE BARBIER.
livres par an de gratification pour leur travail à chacun ^
3" Les fermiers généraux comptei^ont tous les six mois
des bénéfices de la ferme, tout ce que dessus et les frais
de régie prélevés, en présence de quatre commissaires
1. De toutes les corporations administratives du dix-huitième siècle, le
Parlement était sans contredit celle qui coûtait le moins cher; nous ne parlons
point des traitements des membres de cette assemblée célèbre , lesquels
traitements consistaient dans l'intérêt de l'argent qui avait été versé entre les
mains du gouvernement pour prix des charges, mais seulement des dépenses
courantes et des gratifications payées auï présidents et conseillers. On eu
jugera par la pièce suivante, publiée ici pour la première fois. Il nous a
paru intéressant de mettre en regard ce que le Roi payait pour les frais de
justice , les pensions des premiers magistrats du royaume et les fermiers
généraux.
DÉPE>SES DU PAULEMENT DE PARIS.
n est fait emploi annuellement dans l'État du Roi, des domaines de la gé-
néralité de Paris, pour les dépenses du Parlement d'une somme de 70,1i5 liv.
Savoir: pour dépenses ordinaires. . . 33,675 liv.
Et pour dépenses imprévues 36,400
70,075 liv.
DÉTAIL DES dÉPEKSES OBDISAIRES. Liv. Sols
1» Pour les messes de la grande salle du Palais. . . . 400 »
2" Pour le chapelain de la Conciergerie 200 «
Z" Peur le prédicateur de la Conciergerie 45 »
4° Pour les buvettes 16,950 ■>
5" Pour les pensions de M. le premier président et de
MM. les présidents du Parlement 1,650 »
6" Les pensions de MM. les présidents des Enquêtes. . . - 2,250 »
7" A M, le procureur général, deux articles : l'un de 160 liv.,
l'autre de 200 liv 360 »
8'^ A MM. les avocats généraux, chacun l'JO liv. . . . 360 "
9» A M. le greffier en chef civil 300 «
10° A M. le greffier en chef criminel 300 »
1 r Aux trois principaux commis au greffe de la Granil'-
Chambre, chacun 300 liv., ce qui fait 9f'0 »
12° Au garde-sacs de la Grand'Chambre 100 »
130 Au premier commis servant au greffe criminel. . . . 225 »
14° A un autre commis servant au greffe criminel. . . . 200 "
15° A chacun des commis aux greffes des Enquêtes, 3 7 liv.
10 sols, ce qui fait pour les cinq '''^ '**
IG" Aux deux anciens commis écrivant en peau* au criminel,
chacun 75 liv ■ • '^^ '
à reporter. . . 24,5S2 10
* C'est-à-dire sur pardicmiti.
AVRIL 1759. 157
nommés par le Roi, lesquels auront droit d'assister aux
difïérenls comités des fermes générales.
4" Los fermiers généraux piendront la moitié des
bénéfices réels qu'ils partageront enlre eux soixante, et
Report. . . 24,BS2 10
17° Au contrôleur du greffe criminel 15G •
18° Au commis des présentations criminelles 75 n
19° Au commis au greffe, garde-sacs du petit criminel. . . 75 n
20" Au premier huissier 1 50 »
21° Au greffier de la Conciergerie 100 »
22° Au secrétaire de M. le procureur général 300 »
23° Au lieutenant criminel de robe courte. ..... 75 »
24° Aux huissiers du Conseil 75 »
25° A l'avocat du Roi et au procureur du Roi de la Chambre
du Domaine, chacun 75 liv 150 »
26° Aux médecin et deux chirurgiens de la Cour, chacun
75 liv., ce qui fait pour les trois 225 »
27° Aux clercs du Palais pour la plantatiou du mai. ... 150 »
28° A l'huissier portier du Palais 75 »
29° Aux deux gardes du Palais pour leurs gages 400 ■
30° Aux gardes de la porte du Roi 37 10
31° Au tapissier et au naltier, 440 liv., savoir : 150 liv. pour
le tapissier et 290 liv. pour le nattier 440 „
32° A la sage-femme de la Conciergerie 500 n
33° Pour la confection des registres civils 6,000 t
34° Pour les registres criminels 600 n
33,575 20
La somme de 6,000 liv., qui suffisait il y a trente ans, est actuellement
insuffisante par l'augmentation du parchemin qui sert à faire ces registres, qui
étoit payé autrefois 750 liv. le cent de bottes, et qui est actuellement payé
1,100 liv.
On demande 2,860 liv. d'augmentation pour les registres.
DÉTAIL DES dÉPE:«SES IMPRÉVDES.
Ces dépenses sont comprises -dans l'État du Roi dans un seul article de
36,400 liv. 1 sol, et sont de deux sortes : les u!ics dont le prix varie et qui
ont été arbitrées dans l'Etat du Roi par cslimalion, et les autres dont le prix
est Cst.
Celles dont le prix est fixe sont :
1° Les réparations de l'Iiôtel du Bailliage 1 OOO liv.
2° Le papetier 1 2 50
3° Les deux principaux commis au greffe criminel pour les af-
faires instruites à la requête de M. le procureur général,
chacun 400 liv., ce qui fait pour les deux 800
A reporter. . . 3,050
VII. 14
158 JOURNAL DE BARBIER.
le Roi prend à son profit, l'autre moitié des bénéfices,
sur lesquels il crée soixante-dix mille actions à mille
livres pièce an porteur, dont l'actionnaire aura l'intérêt
à cinq |)Our cent et sa part dans le restant des bénéfices,
au moyen de quoi les actionnaires nommeront entre
eux deux syndics, qui assisteront tous les six mois au
compte des fermes, et le fond de ces actions sera rem-
boursé, dans le courant des six ans de bail procbain, sur
le pied de douze cents actions, par an, par numéros cl
par voie de loterie.
Au moyen de cet arrangement et de la vente, par le
Roi, de ces soixante-douze mille actions, qui se délivre-
ront ati Trésor royal au 1" mai, le Roi tirera, pour les
dépenses de la guerre, soixante-douze millions argent
comptant, sans mettre aucun impôt sur ses peuples.
La déclaration du Roi, adressée à la Cour des Aides,
est sur les tailles. Tous ceux qui ont des charges et
offices dans la maison du Roi et dans les maisons royales,
dont il y a un très-grand nombre, sont exempts des
tailles. Ces charges ne s'achètent même que pour cela,
et sans les exercer. Les bourgeois de Pai is, de Lyon
et autres grandes villes ont le privilège de faire va-
Report. . . ., 3,050 Tiv.
4" L'huissier de M. le procun^ur général 300
5° Le Dattier **0
6° Les clercs de la Bazoche 200
7° Le garde-nuit du Palais *"*'
8" La balayeuse ^*
Ces huit articles, qui ne varifiil point, moulont à 3,784 liv.
Les dépenses imprévues, dont le prix varie et arbitrées dans l'État du Roi
par estimation, sont :
1" Le pain des prisonniers 5,000 1. » s.
2» Les bougies 8,761 17
3» Les bois • • 9.000 •
4° Les impressions, frais de ptocès criminels à la requête
de M. le procureur général, capture et translation de
prisonniers 9,854
looL 36,4001. Is.
AVUIL 1759. 159
loir par leurs mains une charrue sans j)ayer de taille.
Toutes ces exemptions et privilèges sont suspendus
pendant la guerre, et deux ans après la conclusion de la
l)aix. Les syndics et collecteurs de toutes les paroisses
sont tenus de donner, dans un mois, un état des noms
de ces exempts et privilégiés, de leurs possessions et du
montant du revenu par estimation. Cet état sera en-
voyé au receveur des tailles, de là à l'intendant de la
province, et ensuite à M. le contrôleur général, et
M. Tintondant taxera d'office de la taille tous ces exempts
et privilégiés.
Les syndics donneront de même un état de tous les
taillables et contribuables ordinaires, et aussi, dans un
article séparé, des curés, ecclésiastiques, gentilshommes
et autres exempts de droit.
Par ces états, M. le contrôleur général acquerra la
connoissance de toutes les pro|)riétés et revenus de tous
les habitants des paroisses, et de toute condition, pour
en faire l'usage qu'il jugera à propos dans la suite.
On a exce[)té de cette suspension d'exemption les offi-
ciers de Cours supérieures, les bureaux de finances, les
secrétaires du Hoi de la grande et petite Chancellerie,
les officiers militaires et les officiers dans les troupes de
la maison du Roi.
On ne sait point si cette augmentation de (aillables,
qui sera considérable, ira à la décharge des paysans des
paroisses ou au profit du Roi. Ce dernier est à |jrésumer,
dans les circonstances de la guerre.
La déclaration du Roi, adressée à la Chambre des
Comptes, est par rapport aux difféientes [leiisions accor-
dées par le Roi.
Tous ceux qui ont des pensions et gratifications an-
nuelles sont tenus de donner, dans le cours de l'année,
une déclaration signée d'un des motifs sur lesquels ils
les ont obtenues, et des différentes grâces et dignités qui
leur ont été accordées, soit aux secrélaiies d'État, soit à
IGO JOURNAL DE BARBIER.
M. le contrôleur général, pour, sur ces déclarations, les
confirmer, réduire ou éteindre, et, jusqu'à cet examen
général, le payement des pensions est suspendu.
Cet article regarde tous les gens de la Cour; on en
excepte les princes du sang, l'ordre de Saint-Louis, les
pensions des troupes de la maison du Roi attachées à
leur emploi, les attributions de charge de plusieurs
officiers des Cours supérieures, les académies, corps et
facultés d'études établis à Paris, et les pensions de six
cents livres et au-dessous des officiers déterre et de mer,
et des officiers de la maison du Roi et de leurs veuves.
Voilà bien des règlements dans l'administration des
finances, et qui intéressent bien des sujets du Roi, dans
lesquels le Parlement de Paris n'a aucune part.
Dans les gazettes de France et de Hollande, il n'est
plus question depuis longtemps des suites de l'instruc-
tion du grand procès de Lisbonne, surtout par rapport
aux jésuites qui étoient, dit-on, en prison. Les jansé-
nistes doivent être bien piqués de ce silence et de cette
inaction en Portugal.
La Gazette de France du 28 confirme et détaille une
victoire remportée par M. le duc de Broglie\ dans le
1. Broglie (Victor-François, duc de), iic en 1713, mort à Munster daus
Pémigratiou en 1804. Nommé commandant de l'armée d'Allemagne, il fut
créé maréchal à quarante-deux ans, lo seul qui l'ait été aussi jeune, depuis le
maréchal de Gassion, qui le fut à trente-quatre ans. On ne peut douter qu'il
n'eût mérité une pareille distinclion. Le général Jomini, l'un des plus judicieux
historiens de cette guerre, le regarde comme le seul général français qui s'y
soit montré constamment habile. Le maréclial de Broglie continua de com-
mander pendant les campagnes de 1760 et de 1761. U remporta une nou-
velle -victoire à Corbach ; mais n'ayant pu s'accorder avec le maréchal de
Soubise, qui était venu se joindre à lui, il fut exilé en 17 62. Le jour où cette
nouvelle fut reçue à Paris, on donna au Théâtre-Français Tancrède ; made-
moiselle Clairon appuya avec affectation sur ces vers :
On dépouille Tancrède, on rexile, on l'outrage ;
C'est le sort des héros d'être persécutés.
Le public en fit aussitôt l'application au maréchal de Broglie, et l'actrice,
aux acclamations des spectateurs, fut obligée de les répéter. (Voir Biograjihie
universelle, de Michaud.)
AVRIL 1759. 161
village deBerglien, enlrc Francfort et Hanau, le 13 de
ce mois, sur l'armée dos alliés, composée des Hessois,
Hanovriens, Anglois et Prussiens, au nombre de qua-
rante mille hommes, commandée par le général prince
Ferdinand de Brunswick. Les mouvements respectifs
des deux armées ont dure depuis le malin jusqu'au soir.
M. le duc deBroglie n'avoit que vingt-huit mille hommes.
Les ennemis, selon la gazette, ont perdu de six à sept
mille hommes, et notre perte n'est guère que de trois
mille hommes, tant tués que blessés. Le prince d'Issem-
bourg, général ennemi, a été tué. Cette victoire est
d'autant plus importante qu'elle déconcerte tous les
projets de l'armée des alliés pour la campagne, qui étoient
de s'emparer de Francfort et de nous faire repasser le
Rhin. Celte armée est en déroute, et de plus, le 14,
M. le marquis de Saint-Germain, lieutenant général, est
venu joindre M. le duc de Broglie avec un secours de
quinze mille hommes.
Du vendredi 27, assemblée des Chambres, ainsi qu'elle
avoit été remise, pour délibérer sur la réponse du Roi
du 8 avril. Il a été arrêté qu'il sera fait au Roi d'itéra-
tives remontrances. On a nommé les commissaires, tant
de la Grand'Chambre que des Enquêtes, qui s'assemble-
ront, jeudi 3 mai, chez M. le premier président pour v
travailler.
Les nouvelles remontrances seront plus difficiles et
plus délicates, si le Parlement veut entrer dans les ques-
tions du droit public que le Roi lui a fait entendre par
sa réponse.
CHANGEMENT AU THÉATRE-FUANÇOIS.
De tout temps, il y a eu sur le théâtre de la Comédie,
de chaque côté, (piatre rangées de bancs un peu en am-
l)hilhéiUre jusqu'à la hauteur des loges, renfermés dans
uni! balustrade et grille de fer doré [tour i)lacer les sjjcc-
taleurs. Dans les grandes représentations, on ajoutoit
14.
162 JOURNAL DE BARBIER.
encore, le long de la balustrade, une rangée de ban-
quettes, et, outre cela, il y avoit encore plus de cinquante
personnes debout et sans place au fond du tliéàtre, qui
fornioient un cercle. Le théâtre n'étoit rempli et occupé
que par des hommes, pour l'ordinaire; en sorte que le
théâtre étoit Irès-rélréci pour l'action des acteurs. Pour
entrer un acteur sur la scène, il falloit faire faire place
au fond du théâtre, pour son passage. 11 n'étoit pas
même vraisemblable qu'un roi, parlant à son confident
ou tenant un conseil d'État, ou un prince avec sa maî-
tresse parlant en secret, fussent entourés de plus de
deux cents personnes.
Cela est changé dans la quinzaine de Pâques, qu'il y
a relàciie au théâtre pour trois semaines. On a travaillé
au théâtre, et l'on a supprimé toutes ces places sur le
théâtre ; on a pris sur le parterre pour former un par-
quet qui tient plus de cent quatre-vingts personnes;
outre l'orchestre, on a diminué l'amphithéâtre pour
allonger le parterre.
Le hindi 23 de ce mois, lendemain de la Quasimodo,
on a joué sur ce nouveau théâtre. Tout le monde en a
été content, et il n'y a pas de comparaison. Le théâtre,
sur lequel personne n'entre et ne paroit plus, représente
une salle d'un palais et un autre lieu pour les comé-
diens; l'action des acteurs est libre et l'illusion est bien
mieux conservée.
Cette dépense va, dit-on, à vingt mille livres; mais
M. le comte de Lauraguais-Brancas, de l'Académie des
Sciences', amateur des arts, a donné et contribué pour
1 . Lauraguais (Louis-LéoQ-Félicilé, duc de Braucas, plus connu sous le nom
de comte de), né à Versailles en 1733, mort en 1824, cultiva les sciences et
les lettres, et embrassa les genres les plus divers L'art dramatique et la
chimie, le droit public et la médecine, furent tour à tour l'objet de son appli-
cation. En 1758, il fut nommé membre adjoint de l'Académie des Sciences, et
il était à sa mort le doyen des académiciens libres.
A la Uestauration, le comte de Lauraguais fut compris dans la première
promotion des pair» de France, sous le titre de duc de Brancas. Voir, pour
plus de détails, [& Biographie universelle, supplém., t. lxx, p. 380.
MAI 1759. 1C3
quinze cents livres et s'est réservé une petite loge.
Il est vrai, cependant, que les comédiens y perdront
dans les grandes représentations, parce qu'un grand
nombre de seigneurs et de jeunes gens ne venoient sou-
vent sur le Ihcàtre, sans avoir de place, que pour voir le
spectacle et les femmes des loges et se faire voir, causer
entre eux et aller et venir dans les chaufloirs, causer
avec les actrices, commodités et amusements qu'ils n'au-
ront ' eh prenant une place fixe dans le parquet; c'étoit
autant d'écus de six livies pour les comédiens. Mais, au
surplus, cela est infiniment mieux; il semble, à présent,
que cela n'auroit dû jamais être autrement.
Du dimanche 29, on a chanté un Te Deum à Notre-
Dame, où toutes les Cours ont assisté, et on a tiré un
beau feu d'artifice à l'Hôlel de Ville, avec illiunination
dans la ville, puur la victoire remportée par M. le duc
de Broglie.
Od parle tl'iine descente en Aiijltteire. — Lettre d'un banquier à son cor-
respondant. — Vers saliilqiiPs sur le roi de Prusse. — Les juifs de
Pologne.
Du jeudi 3, les commissaires se sont assemblés chez
M. le premier président pour arrêter les objets des ité-
ratives remontrances au Koi, au sujet du Parlement de
Besançon et sur la réponse du Roi; maison n'y a rien
fait, et l'assemblée est remise à jeudi 10 de ce mois.
Ou disoit que l'armée russe avoil remporté une vic-
toire considérable sur les Prussiens, mais cela ne s'est
pas confirmé.
On a fait aussi courir le bruit que M. le duc de Broglie
étoit disgracié, qu'il alloit aux eaux d'Aix-la-Chapelle
depuis sa victoire, cela ne peut venir que de gens mal
intentionnés.
1. 11 faudrait ajouter le mot pas pour que la phrase fût complète, mais
cette sorte d'ellipse est très-fiéqueulc chez Barbier.
1 64 JOURNAL DE BARBIER.
On parle aussi d'une descente que nous devons faire
en Angleterre avec notre flotte, qui est prête à Brest, et
vingt-cinq mille hommes de troupes. 11 y a apparence
qu'on ne répand ce bruit que pour faire peur aux An-
glois, et les obliger de conserver leurs troupes dans leur
île. Il est toujours certain que les papiers perdent à
Londres et que le crédit baisse, ce qui est avantageux
pour nous.
On a répandu dans le public une lettre imprimée d'un
banquier à son correspondant, au sujet des cinq derniers
arrêts du Conseil. Cet ouvrage vient de la part de M. de
Silliouette, contrôleur général; il est bien écrit; c'est
la justification de l'opération des finances contre les
plaintes de ceux qui ont des croupiers, des parts dans les
fermes générales; de ceux qui ont des pensions du Roi
et de tous les officiers du Roi exempts de taille, ce qui
fait un grand nombre de méconlenls, tant à la Cour
qu'à la ville.
VERS SUR LE ROI DE PRUSSE.
Le moustre profana mille talents divers;
Les humains l'admiroient, ils furent ses victimes.
Barbare en actions et philosophe en vers,
11 chanta les vertus et commit tous les crimes.
Ennemi de Vénus', cher au dieu des combats,
De larmes et de sang son àme fut nourrie.
Cent mille hommes par lui reçurent le trépas.
Et pas un n'en reçut la vie\
H y a une secte de juifs en Pologne, au nombre de
six mille, qui ont demandé au primai du royaume à être
baptisés et la protection du gouvernement; Gazelle de
France; cela est assez extraordinaire.
1. U n'aime point les femmes. (IS'ole de Barbier.)
2. H ii"a i)uint d'cufaut. [Idem.)
JUIN 1759. 165
Juin.
Les An(;lais s'emparent de la Guadeloupe. — Avantages remportés par les
Français dans les Imles. — Le Roi a des dartres, et ne veut pas suivre de
régime. — Préparatifs d'une descente en .Angleterre. — Bateaux plats;
canons tirant vingt coups par minute.
Les Anglois se sont emparés sur nous de l'île de la
Guadeloupe, dans la Marliniquc, après une assez longue
défense de la part des habilants. Un secours, quiy arri-
voit, est arrivé de quelques heures trop tard; la capitu-
lation étoit faite et signée, ce qui a été su à la fin de ce
mois-ci.
D'un autre côte, nous avons remporté des avantages
assez considér.iblos sur les Anglois, dans les Indes, à la
côte de Coromandcl. On dit même que nous avons pris
Madras \ qui est un de leurs comptoirs très-important.
[ Le Roi a toujours son incommodité sans être, Dieu
merci, malade. Son incommodité vient de dartres sur le
corps, qui causent des démangeaisons, ce qui ne peut
venir que d'un sang écliauiïé. On lui a fait des remèdes,
des eaux, purgalions, et il a été baigné tout ce mois.
On lui a défendu le café, dont il prenoit beaucoup et
trop fuit, le faisant lui-même, comme aussi de monter
à cheval et de ne pas manger certaines choses. Mais il
a beaucoup de peine à observer le régime qu'on lui
prescrit, et comme il sait bien dire qu'il ne veut pas et
qu'il est le maître, la fonction des premiers médecins et
chirurgiens est critique; ils ne peuvent pas dire comme
chez un particulier : que si on n'observe pas leur ordon-
nance, ils ne reviendront plus chez le malade. On dit
toujours que cela va mieu.x ; mais la cause de l'incom-
modité subsiste toujours, et il n'est pas possible qu'une
grande quantité de bains n'alToiblisse Sa Majesté.
Notre embarquement de Brest devient sérieux de plus
1. Cette nouvelle était fausse. Ce fut en décembre 1758 que le comte de
Lally mit le siège devant Madras ; mais il ne put s'emparer que de la ville
basse, et il avait été forcé de battre en retraite au mois de février 1759.
166 JOURNAL DE BARBIER.
en plus; les Anglois en sont inquiets, et l'on prend à
Londres toutes les mesures pour s'y opposer et mettre
leurs côtes en sûreté ; mais ils ont plus de milices que
de troupes réglées.
On a travaillé continuellement sur les ports du Havre,
de Brest et autres; et, enfin, il y a acluellemenl deux
cents bateaux plats tous faits, dit-on, dans la grande
perfection, ayant chacMui deux canons : l'un à un bout
et un à l'autre. On a essayé, depuis quinze jours à l'ar-
senal, de petits canons qui tirent vingt coups dans une
minute, ce qui paroît incroyable; mais l'expéiience est
sûre et a été vue par bien des personnes. Ces canons
sont de deux livres de balle; il y a sept hommes pour
servir chaque canon, et en demi-minute, le canon est
démonté, transporté par ces sept hommes et remonté.
11 se fait continuellement des envois de ces canons,
de boulets et autres agrès à Orléans, que l'on embarque
sur la Loire pour leur destination en Bietagne. Il y a en
outre de ces deux cents bateaux plats une flotte de vingt-
cinq vaisseaux de guerre pour l'escorter. L'on compte
que l'embarquement sera au moins de cinquante mille
hommes. On dit même qu'il partira incessamment un
détachement des corps de la maison du Roi, gardes
françoises, gardes du corjts, mousquetaires, gendarmes
et chevau-légers pour se rendre sur les côtes de Breta-
gne; d'autres disent même qu'ils seront de l'embarque-
ment. On sait sûrement que c'est M. le marquis de
Conflans qui commandera la flotte; mais on ne sait pas
bien qui aura le commandement des troupes du débar-
quement; on nomme M. le prince de Conti, M. le maré-
chal prince de Soubise, M. le maréchal de Clermont,
avec M. de Chevert et autres lieutenants généraux ;
mais, dans le vrai, cela est fort incertain, aussi bien que
la destination du débarquement. Toute cette grande
exiiédition ne peut se faire que vers le mois de sep-
tembre.
JUILLET 1759. 167
Au surplus, l'argent ne manque pas pour ces grands
préparatifs; tout est bien payé. On en a l'obligation à
M. de Silhouette, contrôleur général, car la ferme des
postes est encore augmentée de ce mois-ci de trois mil-
lions cinq cent mille livres par an, saus compter ce qui
arrivera.
Malgré cela, bien des gens pensent qu'on ne peut pas
exécuter une pareille entreprise de descendre en Angle-
terre, sans que nous soyons secourus et aidés par quel-
ques puissances étrangères; c'est ce qu'on saura d'ici cà
deux mois.
Si le projet n'étoit que pour intimider les Anglois, et
peut-être faire murmurer la nation, il n'y auroit que la
dépense à regretter; mais si on avoit le malheur d'é-
chouer par des événements, même imprévus, nous tom-
berions dans une triste situation.
Au surplus, jusqu'ici la campagne commence assez
heureusement en Allemagne. M. le duc de Broglie d'un
côté et M. le maréchal de Conlades de l'autre donnent
de l'occupation au prince Ferdinand de Brunswick, et
nous avançons peu à peu sur la Hesse et sur le pays de
Hanovre.
«laillet.
On lit des remontrances au Parlement. — Revue de la maison du Roi. — Le
duc de Broglie, prince de l'empire. — Les Angliis bombardent le Havre.
Pelils succès en Allemagne. — M. de Silhouette, ministre d'Etat. — Créa-
tion de Vordre du Mérite miliUiire. — Le duc de Broglie s'empare de
plusieurs villes, — Augmentation des ports de lettres — Etablissement
de la petite poste h Paris. — Le Parlement envoie une dépulatioa à Ver-
sailles*, réponse du Roi. — On parle d'impôts considérables. — Ce qu'on
appelle offices privés an Parlement. — Les trente-deux exilés du Parle-
ment de Besançon. — Les prétentions des Cbambres des Enquêtes. —
Réponse du Roi sur les principes de la souveraineté.
Du mardi 3 juillet, assemblée des Chambres au Parle-
ment. On y a lu les nouvelles remontrances au sujet du
Parlement de Besançon et de la dernière réponse du Pioi,
mise en gazette. M. le premier président avoit été
168 JOURNAL DE BARBIER.
chargé par la compagnie de rédiger ces remontrances,
et elles ont été agréées; apparemment qu'elles ne sont
pas aussi fortes qu'on se l'imagine; et il a été arrêté que
messieurs les gens du Roi iroient demander jour au Roi
pour lui présenter; mais on n'a pas déterminé le jour,
ou du moins on ne le sait pas, attendu que le Roi ne
reste presque pas à Ver^ailles.
Du mercredi 4, le Roi a fait à Marly, au Trou-d'Enfer,
la revue de toute sa maison, cavalerie, c'est-à-dire des
grenadiers à cheval, gardes du corps, mousquetaires,
gendarmes et chevau-légers. Le Roi ne fait cette revue
générale que tous les quatre ans. Toute la famille royale,
même madame la Dauphine, qui est avancée dans sa
grossesse, et tous les enfants de France, ont assisté à
cette revue dans des calèches; mais il n'y avoit point de
princes du sang. Le Roi étoit venu de Versailles à Marly
pour la revue seulement, et il s'en est retourné après à
sa maison de Saint-Hubert pour y passer quelques jours.
Il y avoit à Marly une si grande afflucnce de carrosses,
que, quoique la revue ait fini après cinq heures, comme
il a fallu lai-ser défiler les troupes, la première file des
carrosses n'est arrivée à i^\ris qu'à onze heures sonnées.
La reine de Hongrie a créé M. le duc de Broglie,
lieutenant général, prince de l'Empire.
11 s'est répandu une mauvaise nouvelle, mais vraie.
Une flotte angloise a bombardé ces jours passés la ville
du Havrc-de-Gràcc, où sont tous nos bateaux plats pour
l'embarquement et plusieurs frégates. H y a eu une
église et une grande hôtellerie fort endommagées. On ne
parle point d'autres dégâts. On a fait dépaver la ville, et
on attend la suite des nouvelles à ce sujet, à cause de
la grande marée eu pleine lune, mardi 10 de ce mois,
qui faciliteroit leur approche.
On a fait à Paris, à l'ordinaire, le mal bien plus grand
qu'il n'est jusqu'ici. Il s'agit de savoir si on pourra les
obliger avec le canon à se retirer. Le dommage n'a
JUILLET 1759. 169
pas été considérable , et la llolte s'est enfin retirée.
M. le duc de Croglic, sons les ordres de M. le maré-
chal de Contades, avance toujours un peu dans la Wesl-
phalie. 11 a pris la petite ville de Minden et fait quatorze
cents prisonniers. 11 y a eu aussi quelque avantage du
côté (le Munster, dont on compte faire le siège, et il y
a apparence que, dans peu, on se mettra sérieusement
en possession du pays et de la ville de Hanovre.
Les gens du Roi ont eu jour du Roi à dimanche 22 de
ce mois, pour recevoir les nouvelles remontrances du
Parlement de Paris, an sujet du Parlement de Besançon.
Les gens tranquilles sont fâchés de cette nouvelle dé-
marche.
On parle toujours de notre embarquement [)Oiir l'An-
gleterre. Il y a déjà quelque temps (pie M. le marquis
de Conflans doit être arrivé h Brest. Les détachements de
chaque corps de la maison du Roi, tant infanterie que
cavalerie, qui sont désignés, n'ont point encore reçu
ordre de marcher pour Brest; on est toujours incertain
sur cet embarquement et encore plus inquiet sur le suc-
cès; mais il est à craindre qu'en attendant les Anglois
ne s'emparent de Québec et do tout le Canada.
Le 18 de ce mois, M. de Silhouette, contrôleur géné-
ral, est entré dans le Conseil d'État, en qualité de mi-
nistre d'État.
Le Roi a établi, par une ordonnance, im nouvel or-
dre de chevalerie sous le titre du mérite militaire ^
pour récompenser les officiers des régiments suisses
et étrangers, qui sont protestants et qui comme tels
no pouvoient pas être faits chevaliers de Saint-Louis'.
Cet ordre sera une croix d'or attachée à la bouton-
ni(;re avec tm ruban bleu foncé sans être onde. 11 y aura,
d'un côté, une épée en pal, avec ces mots : pro vir-
tutc bellica, et, sur le revers, une couronne de lauriers,
1. On coniplail alors en France douze régiments suisses, huit régiments
allemands, trois irlandais, un suédois ot une bri^;adc ceossaisc.
Ml. .. 15
170 JOURNAL DE BARBIER.
avec celte légende, Ludovicus inatituit 1759. Il y aura
quatre chevaliers qui porteront celte croix avec un large
ruban bleu mis en écharpe , et deux chevaliers qui au-
ront sur l'habit et sur le manteau une broderie d"or.
M. le duc de Broglie s'est emparé de la ville de Min-
den l'épée à la main, où il y avoit de l'artillerie et des
provisions, et a fait mille prisonniers. Nos troupes ont
investi Munster, et d'autres la ville de Lipztat, en sorte
que, suivant les apparences, nous serons bientôt maîtres
du pays de Hanovre.
Déclaration du Roi du 8. juillet, enregistrée au Parle-
ment le 17 de ce mois, par laquelle le Roi augmente le
pui t des lettres et paquets, dans tout le royaume, au
moins d'un tiers en sus au delà du tarif ancien fait
en 1 703 ; en sorte que les lettres de trois sols seront à
quatre sols et ainsi des autres. Il y a un tarif, pour toutes
les villes du royaume pour les lettres et paquets, annexé
cà la déclaration.
Plus, le Roi établit un bureau de correspondance par
poste entre les citoyens de la ville de Paris , dans l'en-
ceinte des barrières, moyennant deux sols par lettres,
que l'on payera d'avance au bureau oîi l'on mettra la
lettre, sans gêner néanmoins la liberté de ceux qui vou-
dront envoyer des lettres dans Paris par des domesti-
ques, savoyards, ou autres, comme l'on a fait ci-devant.
L'augmentation des lettres, et cet établisseaient de
poste dans Paris, auront lieu à commencer du premier
août prochain.
Cette déclaration a été regislrée en Parlement , les
Chauibies assemblées, purement et simplement, en sup-
pliant néanmoins Sa Majesté, après la guerre, de faire
cesser ou de diminuer les impositions les plus onéreuses
à ses peuples.
On ne croit pas que l'établissement de cette poste
dans Paris, qui doit se faire pour le compte du Roi, ait
un grand succès.
JUILLET 1759. 171
Mais l'augmentation des ports de lettres et de paquets
doit faire un profit considérable, parce qu'il n'en coûte
pas un sol de frais de plus pour taxer une lettre sept
sols, au lien de cinq ou six sols qu'elle payoit.
Dimanche 22 juillet, M. le premier président et deux
autres présidents ont porté au Roi, à Versailles, après sa
messe, les nouvelles remontrances du Parlement au su-
jet du Parlement de Besançon, lesquelles, dit-on, sont
assez étendues sur les grands principes du ParlomenJ.
Comme le Roi et le ministère avoient eu déjà com-
numication du contenu de ces remontrances, le Roi,
après avoir reçu ces remontrances pour les examiner
dans son Conseil, a dit à ces messieurs qu'il attendroit
lundi 23 la grande députation du Parlement , pour en-
tendre et recevoir la réponse de Sa Majesté, à une
heure.
Lundi 23 , la grande députation s'est rendue à Ver-
sailles. La réponse du Roi est, dit-on, fort entortillée et
assez longue.
Mardi 24 , assemblée des Chambres au Palais pour
entendre la réponse du Roi. La Cour a nommé des com-
missaires pour l'examiner, et elle avisera après sur ce
qu'elle aura à faire.
11 faut attendre les remontrances et la réponse du Roi
pour pouvoir juger du mérite de l'une et de l'aiilre. Si la
réponse a été faite par l'auteur de la dernière, il y a ap-
parence que le Parlement n'en sera pas content.
On parle d'impôts considérables ' , mêmed'un troisième
1 . Les charges publiques s'augmentaieut chaque jour dans une proportion
(ie plus en plus menaçante ; et les dépenses étaient excessives, pour une époque
où l'État n'avait point encore à sa charge aucun de ces grands travaux d'uti-
lité générale qui lui incombent aujourd'hui. • En 1763, dit M. Henri Martin,
les rentes perpétuelles à elles seules s'élevaient à quatre-vingt-treize millions
et demi, au capital de deux milliards cent cinquante-sept millions, et il exis-
tait en outre une niasse très-considérable de rentes viagères et de tontines,
sans parler de la dette flottante et des aliénations de revenus. Les anticipa-
tions sur les revenus fulurs allaient à quatre-vingts millions. On n'était pas
même quitte des charges extérieures de la guerre. Ou dut payer, de 1762 à
172 JOURNAL DE lîAllBIER.
vingtième sur les biens, pour quoi, dit-on, il y aura un
lit de justice à V^ersailles, pensant bien que le Parlement
ne passeroit pas ces impôts; mais c'est peut-être des
bruits de Paris.
Du jeudi 26 juillet, il y a eu assemblée dos commis-
saires du Parlement dans la Cbambre de Saint-Louis, au
sujet du parti à prendre sur la dernière réponse du Roi,
du 23, aux remontrances. 1,'assemblée a duré depuis
quatre heures jusqu'à six heures et demie du soir. Les
avis ont été partagés : les uns voudroient de nouvelles
remontrances, d'autres de simples représentations par
une députation dont le chef parle au l\oi ; on ne laisse
rien par écrit; d'autres enfin, qui sont les plus doux,
veulent simplement que la compagnie charge M. le pre-
mier président de lui rendre ses bons offlces auprès du
Roi, c'est-à-dire d'aller seul parler au Roi, attendu qu'on
peut dire des choses qu'on ne peut ni ne doit écrire, et
qui soit sujet à être mis dans des registres; c'est ce
qu'on appelle offlces privés. Ces commissaires rendront
cbacuncom|)le à leurs Chambres, pour aviser sur le parti
que l'on prendra. Les Enquêtes ordinairement crient
toujours au plus fort.
Le Parlement de Besançon est toujours dans le même
élat, c'est-à-dire que les trente-deux exilés le sont lou-
jotns; cependant le reste du Parlement, qui a été le
plus soumis au Roi, a enregistré une déclaration qui
leur a été envoyée.
Or, les Enquêtes du Parlement de Paris prétendent
qu'une délibération, faite seulement par une partie du
Parlement, l'autre étant exilée, et ne pouvant pas for-
1709, trente-trois à trente-quatre millions pour l'arriéré des subsides octroyés
à l'Autriche avec le sang de la France, afin de soutenir une guerre tout au-
tricliicnne ! Ou paya à des spéculateurs anglais les dettes du Canada, qu'on
n'avait pas payées aux niallieureux Canadiens, et dont les titres avaient été
rachetés à vil prix par ces étrangers. Le gouvernement s'acquilta envers les
élrange.rs; mois il débuta par manquer à ses engagements envers ia na-
tion »
JUILLET 1759, 173
cément y assister, est nulle parce que ce n'est plus une
délibération libre de toute la compagnie, et ils sont
intéressés à soutenir cette proposition, eu égard aux
dix-sept présidents et conseillers de la Grand'Chambre,
qui ont tenu seuls le Parlement dans le temps de la dé-
mission des charges de tout le surplus du Parlement.
Ils prétendent que tout ce qui a été fait alors par la
Grand'Chambre est nul. Ils voudroient étendre quasi
cela jusqu'au procès de Damiens, quoique ce fût une
commission; mais cette proposition, qui est bien con-
traire à l'autorité royale, est très-délicate à établir, et
c'est ce qui fait l'embarras de faire de nouvelles remon-
trances.
Autrefois , le parti janséniste faisait imprimer et ré-
pandre dans le public les remontrances du Parlement
et les ré|)onses du Pioi, qui étoient ordinairement assez
foiblcs, mais à présent cela ne se fait plus.
La réponse du Ptoi du 23 de ce mois est étendue, bien
frappée et dans le goût de la dernière. Le Roi persiste
dans les grands principes de la souveraineté qu'il y a
établies, en disant toujours qu'il n'appartient pas au
Parlement de Paris d'entrer dans l'aflaire du Parlement
de Besançon. Il dit clairement que l'autorité souveraine
est attachée à sa couronne et concentrée en sa personne,
soit pour le commandement, soit pour la législation,
soit pour tout ce qui achève d'en former VuniversalUé^
la plénitude et l'indivisibilité; que ces grandes maxi-
mes, que Sa Majesté est dans la ferme résolution de
maintenir dans leur entier, ont fait la règle de son Par-
lement de Paris dès son institution , et dans tous les
temps ont fait sa gloire ; que les nouvelles remontrances
de son Parlement n'ont pu avoir d'objet auprès de Sa
Majesté, que pour excuser la démarche des premières
et couvrir ce qui paroissoit s'être éloigné de la vue de
ces grands principes, et qu'on a bien senti qu'ils avoient
besoin de ce correctif, et que le Uoi voit avec plaisir
J5.
174 JOURNAL DE BARBIER.
dans ces remontrances l'honiniage qu'elles rei dent à
l'autorilé souveraine.
Les zélés parlementaires n'aimeront point l'applica-
tion et les conséquences de ces grands principes de droit
public, non plus que ces termes, dès son institution;
cela ne s'accorde pas avec le système des remontrances
de 1755 et des lettres histori(jues, qui ont fait remonter
l'origine et le pouvoir du Parlement au moins au com-
mencement de la monarchie françoise.
C'est tout cela qui rend diflicile la réponse à cette
dernière réponse du Roi, si on se détermine à en faire une.
Le Roi a tenu, le 23 juillet, le sceau pour la cin-
quante-quatrième fois.
Il y a eu plusieurs assemblées des députés des Cham-
bres avec la Grand'Chambre à ce sujet. Mais l'on dit
que le plus grand nombre des voix a été d'avis de faire
encore de nouvelles remontrances, en conséquence des
arrêtés qui ont été faits. Ce qui [>aroil as~ez déplacé.
Août»
Bataille de Minden. — Grand-Conseil au sujet des mémoires des maréchaux
de Contades et de Broijlie. — Le maréchal d'Estrées part pour l'armée. —
Victoires des Russes sur les Prussiens. — Edits bursaux présentés au
Parlement. — Détail de nos pertes à la bataille de Miuden. — Mort du
roi d'Espagne, Ferdinand VI. — M. de Vaudreuil fait des interpellations
au Parlement. — Reproches adressés à M. Pasquier. — Remontrances au
sujet du Parlement de Besançon et de diverses affaires financières. — Les
billets de confiance.
Lundi 6 de ce mois, M. le maréchal de Belle-lsle se
rendit à Choisy, où étoil le Roi, et lui apprit la lâcheuse
nouvelle de la perle d'une bataille donnée le T' août,
près de Minden, par M. le maréchal de Conladcs, qui
a attaqué l'armée des alliés, commandée par le prince
Ferdinand de Brunswick; à quoi on ne dcvoit point
s'attendre avec une armée supérieure composée de nos
meilleures troupes'.
1. Ce ne fut jamais le courage qui lit défaut à nos troupes daus les guerres
AOUT 1759. 175
Le Roi ayant appris cela au retour de la chasse, a fait
renvoyer la musique, qui étoit à Clioisy, pour jouer dans
les appartements, et a dit, dit-on ; Ten étois à plus de
cent, lieues^ c'est-à-dire, je ne m'y serois pas attendu ;
n'a soupe qu'à onze heures du soir, s'est couché sur-le-
champ, et est resté le lendemain mardi matin dans son
cabinet à écrire. La Reine, à Versailles, a lait de son
côté cesser son concert.
La consternation étoit, le mardi 7, dans Paris, surtout
parmi les bons François. On parle de douze mille hom-
mes tués ou blessés, de douze cents officiers^; les cara-
biniers, la gendarmerie, la cavalerie abîmés; les régi-
dont Barbier nous donne le récit; loin de là. Mais avec la vicieuse constitu-
tion de l'année à cette époque, on ne peut s'étonner que d'une ciiose, c'est
que nous n'ayons point essuyé de plus grands désastres. Voici ce que dit, au
sujet de cette organisation, un historien allemand, Archenholtz, auteur d'une
bonne histoire de la guerre de Sept Ans :
• Dans les marches des armées françaises, dit l'écrivain ci -dessus, dans
leurs camps , même sur les champs de bataille , il ne régnait ni subordi-
nation, ni discipline, ni ordre. — lUènie les officiers subalteines menaient
leurs maîtresses avec eux. — L'armée était-elle en marche, on voyait au
milieu d'elle ces courtisanes traînées dans des carrosses, et fréquemment à
côté de leur amant qui abandonnait sa troupe pour elles. On trouvait au milieu
des camps français tout ce que le luxe peut étaler aux yeux dans les rési-
dences les plus brillantes. On y vojait tout ce qui peut faire l'objet des be-
soins les plus simples comme des plus recherchés ; des boutiques sans nombre,
des magasins entiers d'étoffes de soie, de marchandises de modes, d'essences
odorantes, de parasols, bourses à cheveux et boîtes à mouches. On vit même
une fois, à l'armée du prince de Soubise, douze mille chariots appartenant à
des marchands et vivandiers, sans compter le train nécessaire pour les offi-
ciers. Parmi les gardes du corps, l'escadron du duc de Villeroi avait seul
une suite de douze cents chevaux, dont le plus grand nombre servait a traîner
les bagages. Cette quantité immense de chariots rendait la subsistance des
troupes beaucoup plus difficile; elle augmentait le deaurdre dans les camps
et dans les marches et arrêtait le mouvement de l'ainiee. On se riait des
ordres du général, et l'on ne s'y conformait que lorsqu'on pouvait le faire
sans trop de gêne. »
1. Ce nombre considérable d'officiers tués dans une seule bataille n'avait
rien qui put surprendre, attendu que le nombre en était considérable. Sur
un effectif réglementaire de 170,000 hommes en temps de paix, on comptait
60,000 officiers, tant en activité qu'eu retraite. Eu 1772, les régiments de
cavalerie, composés de -iS2 hommes, avaient 146 officiers et buus-ol'liciers,
soit un chef pour moins de trois soldats.
176 JOURNAL DE BARBIER.
ments de Champagne, de Condé, de Conti et autres,
écharpés. Nombre de gens de condition et d'ofliciers
généraux tués ou blessés, entre autres le prince de Chi-
may, colonel du régiment de Champagne. On dit que le
jeune prince de Condé a chargé par trois fois à la tête
de toute la cavalerie qu'il commandait, et qi/il a fait
des prodiges de valeur, ayant eu plusieurs chevaux tués
sous lui.
Tout le monde attribue la perle de celte bataille à
l'ignorance de M. le maréchal de Contades', en qui les
troupes n'ont point de confiance, et qui n'a pas suivi les
conseils de M. le duc de Croglie, lequel éloit éloigné
avec sa division, et que l'on dit cependant s'êlre avancé
à la nouvelle du combat, a conduit la retraite et a sauvé
le reste de l'armée. Que de familles dans la désolation
et la crainte! d'autant qu'on n'a aucun détail et même
que l'on arrête, dit-on, les lettres à la poste.
Comme à la vérité Paris est rempli de mauvais ci-
toyens qui exagèrent toujours les fâcheuses nouvelles,
d'autres disent que la perle n'est que de cinq ou six
mille hommes; mais c'est toujours une bataille perdue.
Dans la Gazette de France i\e samedi 11, il est dit
simplement que M. le maréchal de Contades a attaqué
les ennemis le 1" août, que nos troupes ont été obligées
de se retirer, et qu'on attend le détail de quelques offi-
ciers tués et blessés. 11 est visible qu'on a voulu adoucir
la nouvelle, mais peut-être ne sera-t-elie pas si funeste.
Il est dit dans la Gazette de France du 18 que notre
armée s'est retirée vers Cassel, c'est-à-dire que nous
avons reculé {)rès de trente lieues, sans autre détail que
1. Les marécliaux de Contades et de Broglie s'accusèrent réciproquement
de la perte de cette bataille. Selon l'un, de liroglie avait attaqué trop tard
le corps qu'il était chargé de couper; selon l'autre, Contades ne l'avait pas
assez soutenu à temps. Ils publièrent l'un contre l'autre des Mémoires fort
injurieux ; (boutades fut destitué. Voir le récit de la bataille de Minden dans
Sismondi, Hisl. des Français, t. xxix, p. 194 et suiv. — Henri Martin,
Hisl. de France, t. xviii, p. 165, cdit. de 1853.
AOUT 1759. 177
de la porte de deiixmillecinqcenlsliomniesdansrinfan-
tcrie. Ou lie parle point de la cavalerie et gendarmerie, qui
ont clé les plus endommagées par le canon des ennemis.
Du dimanche 12, il y a eu un grand conseil au clkà-
teau de lîellevue, au sujet des mémoires envoyés en cour
par le maréchal de Contades et le duc de Broglie, accusé
par le maréchal de n'avoir pas exécuté ses ordres pour
une attaque. H y a eu des avis pour chacun d'eux. Le
Roi, dit-on, a déclaré qu'il ne vouloit plus entendre
parler de cette alïaire, et il a déchiré les mémoires. 11
est parlé dans la gazette de l'attaque qui avoit été or-
donnée et non exécutée par le duc de Broglie. Le maré-
chal de Belle-Isle, dans ce conseil, a parlé fortement
pour M. le maréchal de Contades, qui est son homme.
Mais le public et même les militaires regardent M. le
maréchal de Contades comme fort mauvais général. On
l'appelle en cour lapolliicuire, parce qu'il en a lamine.
Tout le monde a griuide conliance au duc de Bioglie,
que l'on dit toujours avoir fait la retraite et avoir sauvé
le reste de l'armée après la perte de la bataille. C'a été
le bruit général.
Du 18, M. le maréchal d'Estrées, ministre, à la prière
du Roi et de M. le Dauphin, est parti ce matin pour
joindre notre armée du côté de Cassel; cela est même
annoncé dans un sup|)lément de la gazette. Tout le
monde se flatte que c'est pour prendre le commande-
ment de l'armée; mais il y est dit simplement que c'est
pour arranger, avec M. de Contades, les dispositions de
la campagne dans les circonstances présentes. On verra
ce que cola deviendra; cela est toujours bien glorieux
pour lui, après tous les malheurs qui sont arrivés depuis
qu'il a été rappelé du commandement de l'armée.
Au surplus, le roi de Prusse n'en est pas plus à son
aise : son armée a perdu une bataille assez complèle
contre 1 s Busses \ qui vont à présent bon jeu, bon ar-
l. Les Prussiens furent battus deux fois par les Russes^ à très-peu d'iiitci--
178 JOURNAL DE BARBIER.
gent. Ils se sont emparés de la ville de Clotzen et de
Francfort-sur-l'Oder, et ils mettent tout à feu et à sang
dans l'électorat de Brandebourg, en revanche de sept
ou huit cents Russes qui, voulant se rendre prisonniers
l'année dernière, furent tués à coups de fusil par l'ordre
du roi de Prusse. Les Russes n'étoient pas loin de Berlin,
dont la famille royale a été obligée de sortir, ainsi que
les principaux habitants. Les Russes sont peut-être à
présent à Berlin. D'un autre côté, les Autrichiens sont
retirés dans la Saxe, se sont mis en possession de ia ville
de Leipsick, dont la garnison a été prisonnière de guerre,
et ils vont à présent à Dresde, la ca[)itale; en sorte que
si nous n'avions pas perdu la bataille de Minden par la
faute du maréchal de Contades, il y aurait espérance
de paix.
Du vendredi 17 août. Le Parlement s'est assemblé au
sujet de plusieurs édits qui lui ont été envoyés pour des
impôts arrangés de différentes façons. On a nommé des
commissaires qui y ont travaillé dès l'après-midi, et qui
rendront compte à l'assemblée des Chambres lundi 20
de ce mois.
Le travail a été plus long qu'on ne pensoit; l'édit seul
contre le luxe^ contient quantité d'articles. L'assemblée
valle; la première fois à Ziillichau, le "23 juillet; la seconde à Kunnersdorf,
le 12 août.
1. En fait d'économie politique, comme en fait de droit pénal, le gouver-
nement, sous Louis XIV et sous Louis XV, en était resté aux traditions du
moyen âge. Les idées que le génie de Law avait émises sur la mobilisation
des valeurs et la circulation de la richesse, n'avaient abouti qu'à d'immenses
désastres financiers. Effrayé par cet exemple, on se rejeta vers la tradition :
« Les dépenses des particuliers sont une cause de ruine pour les Élats. •
Telle est la formule économique de l'ancienne monarctiie. De là, dans les
moments de crise, ces impôts somptuaires qui n'avaient d'autre résultat que
(l'ajouter à la misère publique, en entravant le travail el la production. On
avait vu Louis XIV, réduit à la dernière détresse, interdire aux particuliers
d'avoir chez eux des meubles sur lesquels seraient appliquées des dorures.
Nous ypyons ici Louis XV suivre exactement la même voie. La vieille monar-
chie reste jusqu'au dernier jour complètement immobile, dans la plupart des
questions liuancièreb ou industrielles, et c'est précisément parce qu'elle n'a
AOUT 17 50. 179
du Parlement est remise au mardi 28 de ce mois. On
dit même que le Parlement ne passera pas l'édil du
luxe, la suppression des taxes sur les ports et autres, et
qu'il demande d'autres moyens de fournir de l'argent
au Roi ; mais tout cela n'est jusqu'ici que bruit de Paris;
d'autres disent qu'il ne veut pas passer le troisième
vingtième. Il faut pourtant ou un lit de justice ou un
enregistrement volontaire, avant le 7 septembre.
Dans la Gazette de France du 25 de ce mois, il est
dit sans aucun détail que la perte de la bataille par
M. le maréchal de (lontades, du 1" août, ne monte, tant
dans la cavalerie que dans l'infanterie, qu'à six mille
hommes, savoir : trois mille quatre cents tués ou pri-
sonniers, et deux mille et tant de blessés. Les gazettes
de Hollande disent la même chose.
Grande nouvelle. Ferdinand VI, roi d'Espagne, est
mort le 10 de ce mois d'août, âgé de près de quarante-
six ans. Il étoit le quatrième fds de Philippe V, roi
d'Espagne, oncle de Louis XV, roi de France. Le roi
de Naples est donc roi d'Espagne; cela doit changer les
affaires, la reine de Naples étant sœur de madame la
Dauphine, On ne sait si le voyage de Lyon, annoncé
depuis si longtem[is, aura lieu; mais on dit et l'on croit
que notre escadre de Toulon, qui est sortie le 5, doit
joindie une flotte d'Espagne pour aller à Gibraltar. Si
cela étoit, les Anglois seroient fort embarrassés, d'au-
tant plus que la Saxe est évacuée ; et que l'on compte
que Dresde se rendra comme Leijjsick, et que les Russes
se rendront maîtres de tout le Brandebourg, car le roi
de Prusse est en fort mauvaise position.
M. le maréchal d'Eslrées est arrivé à l'armée, le 25
de ce mois, et il été reçu de toutes les troupes avec de
rien modifié, rien amélioré, que la révolution a tout détruit de fond en
comble, cl fait table rase. Si quelquefois elle essaya quelques réformes impor-
tantes, ces reformes ne purent se maintenir; c'est ce qui arriva, entre autics,
sous le règne de Louis XV pour la vénalité des offices. Ch. Louandre.
tSO JOURNAL DE BARBIER.
grandes démonsirations de joie. 11 ne donne aucun ordre
pour le commaiulemcnt, disant qu'il n'est que pour le
Conseil; c'est toujours M. le maréchal de Conladcs qui
a, jusqu'ici, le titre de général.
Du 28 août, assemblée des Chambres, poui' examiner
le travail des commissaires, sur les différents édils qui
ont été envoyés au Parlement.
M. Drouin de Vaudreuil, conseiller aux Requêtes du
Palais, qui a beaucoup d'esprit et ipii a été un des seize
exilés, lors de la rentrée dernière du Parlement, s'est
levé, et a demandé à M. le premier président, si les ité-
ratives remontrances, au sujet du Parlement de Besan-
çon, étoient prêtes, et ce qu'elle» devenoient.
M. le premier président a répondu à M. de Vaudreuil,
que la compagnie éloit assemblée pour des aflaires plus
pressantes et plus embarrassantes que celle du Parle-
ment de Besançon; à quoi M. de Vaudreuil a dit que
cela étoit connexe, parce que c'étoit toujours les sujets
du Roi qui étoient vexés.
Sur cette petite altercation, M. Pasquier, conseiller
de Graud'Cliambre, un de ceux qui étoient restés à la
Crand'Chambre, lors des démissions, s'est levé et a
parlé, mais aussitôt toutes les Enquêtes ont fait de
grands murmures et sont tombées sur M. Pasquier, à qui
on a reproché toute sa conduite passée, jusqu'aux in-
vectives; il a été môme ol)ligé de dire que si les impu-
tations dont on le chargeoit étoient véritables, il falloit
lui faire son procès. Comme les Enquêtes soutenoient le
réquisitoire dexM. de Vaudreuil, M. le preniier président
ayant dit que les remontrances [lour le Parlement de Be-
sançon étoient toutes prêtes , on a envoyé chercher les
gens du Roi, àquion a donné ordre d'aller auprèsdu Roi,
pour lui demander son jour; et on a repris l'ouvrage.
Celte df'Mnarche indécente de M. de Vaudreuil n'avoit
d'autr,' objet que de relarder l'examen des édils et d'ern-
bai lasser le l\oi, qui a besoin dVugenl.et dans un lem|)s
AOIT 1759. ISl
que le Parlement est prêt à finir; conseil de jansénisme!
ARRÊTÉS DU PARLEMENT.
Par rapport à l'édit de suppression des charges sur
les ports et à celui de suppression des charges sur les
cuirs, des remontrances pour faire connoître au Roi les
inconvénients qui en peuvent résulter.
Par rapport à l'édit du luxe , à celui du troisième
vingtième, à cehii de création des charges pour recevoir
les rentes sur la ville, et à celui de création d'offices pour
la maîtrise des corps et métiers^, remontrances au Roi,
l. Le trafic des offices industriels fut poussé, sous Louis XIV et sous
Louis XV, jusqu'aux dernières limites, et le gouvernement y viola effronté-
ment les plus simples notions de l'équité. On créait, en titre d'office, des
maîtres, des gardes, des contrôleurs, des auneurs, des peseurs jurés, etc.,
et ces offices, une fois vendus, on les supprimait après quelques années pour
forcer les possesseurs à en obtenir, moyennant finances, la jouissance et le
maintien. Des plaintes vives et répétées s'élevèrent à cette occasion du sein
de toutes les villes, du sein de toutes les communautés; mais il en fut de ces
protestations comme des doléances des Étals généraux, on passa outre, et
l'on peut dire que ces exagérations de la fiscalité royale, provoquées par les
nécessités de la guerre et des prodigalités folles, furent, avec la révocation
de l'édit de Nantes, le grand désastre de l'industrie française au dix-septième
et au dix-Viuitième siècle. Ch. Looa^dre.
Ce fut sous les règnes de saint Louis et de son premier successeur que la
vénalité des offices prit naissance. On commença par donner à firme les pré-
vôtés, les niQueries, les vicomtes, comme si ces juridictions eussent été des
biens domaniaux. Philippe le Bel, non content d'affermer les offices, les
vendit. Louis le Hutin, son tils, l'imita. Les Étals de Picardie le supplièrent,
en 13 lo, de ne plus vendre ceux de judicature ; mais celte demande ne fut
point accueillie. Depuis celle époque jusqu'aux temps modernes, la vénalité
des offices fut continuée avec un scandale qui passait toutes les bornes. D'an-
née en année on avait augmenté le nombre des offices pour accroître la masse
de la matière vénale, et, dans le but d'attirer des acheteurs, on y avait atta-
ché des privilèges, des exemptions au détriment du peuple, sur qui retombait
tout le poids des charges publiques. Il y avait des offices qui exigeaient la
noblesse. Louis XIV en créa qui la conféraient aux bourgeois enrichis. Ou
acheta un régiment, une compagnie, une lieutenance, etc. Louis XY entreprit
d'abolir cet abus, et plusieurs édits publics par ce Hoi, en 1771, le firent
disparaître des Cours souveraines; mais ce cliangement ne fut que momen-
tané; Louis XVI rétablit dans toute sa vigueur le principe de la vénalité.
Pli. LUDAS.
Voir, sur les offices de police industrielle, le Recueil des 7nonumeiils i««->
'Jin de l'Histoire du tiers état, t. m, p. 200, 339 et 3i0.
182 JOURNAL DE BARBIRR.
pour le supplier de les retirer comme irrecevables.
Sursis à délibérer sur celui des indiennes, jusqu'après
la réponse du Roi aux remontrances ci-dessus arrê-
tées ; et on a chargé les gens du Roi d'aller demander le
jour.
Depuis cette assemblée, il a couru dans Paris que
l'on feroit pour deux cents millions de billets de con-
fiance, remboursables à vingt millions par an, sur le pro-
duit du troisième vingtième, et que ces billets seroient
signés d'un greffier de la Cour ou de commissaires par
elle nomniés; comme si le Parlement devoit être garant
et caution de ces billets. On a dit même que c'étoit le
Parlement qui les demandoil, en refusant l'enregistre-
ment de ces édits, d'autant que M. de Silhouette, con-
trôleur général, avoit eu une très-longue conférence chez
M. le premier président avec les autres présidents.
Mais M. de Silhouette a déclaré aux agents de change,
que tant que le Roi l'honoreroit de la place de contrô-
leur général, il n'y auroit pas de papier nouveau ; ce qui
lait entendre qu'il faut que les édits aient lieu.
Septembre-
Lettres de prorogation du Parlement. — Le Roi mande à Versailles une dé-
putation de la Cour. — Etablissement d'uu droit sur les cuirs. — Le Roi
ordonne l'enregistrement dos édits bursaux. — Lit de justice à Versailles.
— Le Parlement demande des économies dans les finunces et les dépenses
du Koi , et discute le droit d'enregistrement. — Protestations et arrêtés
divers. — Mécontentement du public. — Le maréchal d'Estrées prend le
commandement en cbef de l'armée d'Allemagne. — Accouchement de la
Uauphine.
Le Roi a donné jour au Parlement, c'est-à-dire pour
la grande dépulation, à lundi, 3 septembre, huit heures
du soir.
On disoit dans Paris, qu'il y auroit un lit de justice à
Versailles, jeudi 6 de ce mois; d'autres que le Roi n'en
vouloit pas.
Le Uoi a pris les remontrances lundi 3, et a dit à la
SEPTEMBRE 1759, 183
grande tlépntalion qu'il les feroit examiner dans son
Conseil et qu'il feroit savoir ses inlenlions à son I»ar-
lement.
Mais c'est le 7, à midi, que le Parlement cesse. Si le
Parlement cnregistroit, ce ne seroit que conformément
à ses arrêtés et remontrances qui, vraisemblablemon!,
changent bien le contenu de ces édits; sinon, il faut de
nécessité un lit de justice pour jeudi ou vendredi 7, ou
que le Roi proroge le Parlement.
Du jeudi 6, le Roi a envoyé au Parlement des lettres
de prorogation indéfinies, sans limitation de temps, p:)ur
les assemblées de Chambre seulement, c'est-à-diie pour
les affaires publiques qui ont été enregistrées, ainsi que
les lettres pour la Chambre des Vacations.
Il est certain que cela aura dérangé nombre de mes-
sieurs, qui s'étoient disposés à partir après le 8.
Du 7, le premier président, deux présidents, et les
gens du Roi, ont été mandés à Versailles, à dix heures
du matin, avec les gens du Roi, pour savoir les inten-
tions de Sa Majesté. On dit que le ministre a refondu
aucuns des édits et qu'il en a retiré d'autres; c'est ce
que l'on saura après ces fêtes. On a donné à ces mes-
sieurs les nouveaux édits refondus pour les examiner et
les enregistrer.
Le 8 septembre. On dit que par cette nouvelle opéra-
tion du ministère les droits qu'on impose sont aug-
mentés de près d'un tiers.
L'on vend publiquement au Palais l'imprimé des
objets des remontrances du Parlement, sur les sept édits
qui lui avoicnt été envoyés, arrêtées le 3 septembre, et
portées au Roi par la grande députation.
Les inconvénients des édits sur les charges des ports,
sur les droits sur les cuirs, sur les charges de receveurs
particuliers pour les rentes sur la ville, sur les brevets
héréditaires pour être reçus maîtres dans les commu-
nautés, sans être obligés de faire un apprentissage , sur
iSi JOURNAL DE BARBIER.
le luxe, sur le troisième vingtième sont sommairement
expliqués dans les remontrances du 3 septembre.
Mais on voit aussi imprimées les réponses du Roi aux
objections du Parlement contre les édits, lesquelles sont
fortes et bien écrites.
Les gens sensés ont trouvé indécent que le Roi, pour
des lois ou des impôts qu'il veut créer, soit obligé de
plaider avec son Parlement, par remontrances et contre-
dits; mais le temps, les besoins et la foiblesse exigent
cette conduite. Cependant la Cour a été obligée de se
réformer et de se conformer en quelque chose aux in-
tentions du Parlement sur ces nouveaux édits. 11 y a
eu des commissaires nommés, et ensuite assemblée des
Chambres; les délibérations ont été vives. On parloit
toujours d'un lit de justice, et l'on dit qu'il y a eu plu-
sieurs voix pour porter les démissions des charges au lit
de justice; mais ce parti trop violent n'a pas pris.
Dans les Chambres assemblées on a enregislié deux
des édits le 11 de ce mois de septembre, celui pour la
suppression des charges et oftices sur les cuirs, et en
même temps pour l'établissement d'un droit unique sur
les cuirs dans tout le royaume; et celui pour la permis-
sion de manufacturer, vendre et porter des toiles de
coton blanche et des toiles peintes et imprimées, même
des pays étrangers, à raison des droits d'entrée.
Il reste quatre édits : 1" pour la suppression des charges
sur les ports; 2" création des charges pour recevoir des
rentes à IHôtel de Ville ; 3" les brevets héréditaires pour
les arts et métiers, pour dispenser de l'apprentissage;
4" l'édit de luxe, dans lequel est refondu le troisième
vingtième, appelé du nom de subvention.
Il y a eu des commissaires nommés pour les examiner.
On y a travaillé dans chaque Chambre des Enquêtes,
mais le Parlement ne veut point passer ces édits. On a
arrêté des remontrances qui sont faites et qui doivent
être portées incessamment au Roi,
SEPTEMBRE 1759. 185
Ces remontrances qui sont, dit-on, encore |)lus frap-
pées que les premières, tendent à supplier ledit seigneur
Roi de retirer ces quatre édits, comme n'étant point ad-
missibles, et ont été portées au Roi par trois présidents,
compris le premier, et les gens du Roi, lundi 17 de ce
mois. Le samedi précédent 15 du mois, le Parlement
s'éloit assemblé avant cinq heures après midi et étoit
resté au Palais jusqu'à deux heures et demie après mi-
nuit; cette assemblée avoit été apparemment tumul-
tueuse.
Le Roi a fait savoir le 18 ses intentions à messieurs
du Parlement, qui étoient un ordre d'enregistrer le tout,
à l'exception néanmoins de l'édit pour les brevets héré-
ditaires dans les arts et métiers que le Roi a retiré;
autrement, que Sa Majesté tiendroit un lit de justice à
Versailles, jeudi 20 du mois.
Du jeudi 20, le Parlement s'est assemblé à sept heures
du matin au Palais, et est parti à huit heures, en grand
nombre; cinquante-deux carrosses^ à six et quatre che-
vaux, pour se rendre à Versailles. Il n'y avoit pas, dit-on,
grande affluence de peuple sur son passage. Il ne s'agis-
1. On distinguait à Paris deux espèces de voitures servant au transport des
personnes : les carrosses, sans autre désignation, qui étaient les voitures des
gens de qualité; et les carrossps de place ou fiacres, qui se louaient au
public.
Les loueurs de carrosses de Paris avaient une confrérie dans l'église des
Petits-Augustins, qui fut autorisée par des bulles du pape Clément XI, dalées
du 28 mars 1718. Cette confrérie donna lieu à un long procès, à l'occasion
duquel fut publié un curieux faclum intitulé : Mémoire pour les loueurs de
carrosses de la ville et fuuboarns de Paris, 1756, in-folio de 20 pages. On
y voit que l'usage des carrosses de place fut inventé par un nommé Sauvage ;
qu'ensuite le sieur de Givry et le sieur et la demoiselle Picquet de Sauteur ont
obtenu, en ICb", le privilège d'établir, à l'insu des loueurs, des carrosses de
place et des calèches; mais que ces derniers n'en conservèrent pas moins le
droit de continuer leur industrie, droit qui leur fut couûrmé, en 1664, par
lettres-patentes du Roi.
Les carrosses de place ont reçu le nom de fiacres, parce que Jean Sau-
vage, qui les avait inventés en 1612, demeurait rue Saint-Martin, dans une
maison appelée hôtel Saint-Fiacre, et que, de plus, l'image de ce saint avait
été peinte sur les voitures de Jean Sauvage,
10.
186 JOURNAL DE BARBIER.
&'oit plus de la Constitution, et comme les édits ne frap-
pent que sur des particuliers et sur les gens riches, le
peuple n'en a pas encore senti le contre-coup.
Le lit de justice a commencé à onze heiues et demie
et a fini à deux heures. On y a enregistré les trois édits;
celui de luxe est très-étendu et comprend, non-seulement
le troisième vingtième, mais dilTérents ohjets de luxe.
Dans les dernières remontrances du 15 de ce mois, le
Parlement, après avoir critiqué les trois édits dans tous
leurs objets, pour en obtenir la suppression, s'est fort
étendu sur le système d'économie dans les finances, sur
les retranchements à faire dans les dépenses du Roi', et
surtout pour empêcher les profits illégitimes qui se font
par nombre de gens aux dépens du Roi et au préjudice
de l'État.
1 . Le Roi savait tout aussi bien que le Parlement à quoi s'en tenir à cet
éfraid; mais, soit qu'il regardât le mal comme incurable, soit qu'il y fût in-
diU'ereut, il laissa faire. Ou peut juger de son apathie à cet égard par l'anec-
dote suivante :
« Le duc de Choiseul suivant Louis XV à la chasse, ce prince lui demanda
combien il croyait que lui coûtait le carrosse dans lequel il étoit. Après avoir
un peu réfléchi, le duc de Choiseul lui dit qu'il se ferait bien fort d'en avoir
un pareil pour cinq ou six mille francs; mais que Sa Majesté payant en Roi
et rarement comptant, cela pouvait bien aller à huit. « Vous êtes loin du
compte, répliqua le Roi, car cette Toiture, telle que vous la voyez, me revient
à trente mille livres. »
Comme le maréchal de Noailles et d'autres courtisans étaient dans le car-
rosse, le duc de Choiseul ne poussa pas plus loin l'entretien; mais quelques
jours après, travaillant avec ce prince, il lui rappela cette cou\ersation, et
lui ajouta : qu'instruit de telles déprédations, il était extraordinaire qu'il n'y
mît pas ordre ; que des abus aussi révoltants étaient intolérables ; qu'il fallait
absolument y mettre un frein, et que s'il voulait le soutenir, il se faisait fort
d'y remédier, a Mon cher duc, répoudit le Roi, les voleries dans ma mai-
sou sont énormes, mais il est impossible de les faire cesser: trop de gens,
et surtout des gens puissants, y sont intéressés pour se flatter d'en venir à
bout. Tous les ministres que j'ai eus ont toujours formé le projet d'y mettre
de l'ordre; mais, effrayés de l'exécution, ils l'ont abandonné. Le cardinal de
Fleury était bien puissant, puisqu'il était maître de la France ; il est mort
sans oser effectuer aucune des idées qu'il avait eues sur c^'t objet ; ainsi,
croyez-moi, calmez-vous, et laissez subsister un vice incurable. » Bresson,
Uiil- financière de la France, t. ii, p. 503.
SEPTEMBRE 1759. 187
Le Parlement, au surplus, n'a pas oublié dans ces
rrmonlrances de faire valoir ses anciennes prétentions,
relativement aux lois fondamentales de l'État, en disant
qu'il est responsable d'une ferme résistance à l'État et
à l'ordre fondamental du gouvernement, qui le constitue
juge et garant de toutes les vues nouvelles qui lui sont
proposées relativement à l'administration publique.
Que sa fidélité aux véritables intérêts de l'État lui
répond de sa supériorité sur toute impression de con-
trainte, de terreur et de suggestion, eu égard au pro-
jet du ministère de suppléer à la délibération et à
l'enregistrement du Parlement, par des actes d'autorité
absolue qu'on qualifie : l'exercice de la pleine puissance
du Roi.
Qu'ils osent représenter à Sa Majesté ce qu'un de ses
prédécesseurs mit lui-même dans la bouche d'un de ses
ambassadeurs : « Que, par la Constitution de notre gou-
« vernement, par les anciennes ordonnances des Rois
« très-chrétiens, observées jusqu'alors avec une reli-
« gieuse exactitude, rien ne peut avoir forme de loi
« publique en France, ni en matière ecclésiastique, ni
a en matière politique, qui ne soit autorisé et publié en
a vertu d'un arrêt de son Parlement, et que la notifi-
(( cation du Parlement est requise et nécessaire, de
« sorte que les dispositions concernant les allaires de
i( l'Ktat demeurent sans aucune exécution tant qu'elles
« soient vérifiées. »
Que cette vérification consiste dans la pleine liberté
des sullrages, et que c'est une espèce d'illusion et de
contradiction de croire que des édits, qui, par les lois
du royaume, ne sont pas susceptibles d'exécution jus-
qu'à ce qu'ils aient été apportés et délibérés dans les
compagnies souveraines, passent pour vérifiés lorsque le
Pioi les a fait lire et publier en sa présence.
Qu'il seroit contre les intérêts du Roi de donner
atteinte à ces principes aussi anciens que la monarchie.
188 JOUnXAL DE BAUBIER.
Que le Parlement n'insiste sur la conservation des
droits essentiels du ministère que son Parlement rem-
plit dans TÉtat, que parce que la sûreté de ces droits
est le gage unique de celle de l'État et de tous les sujets
du Roi.
Du 17 septembre, veille du lit de justice, le Parle-
ment, toutes les Chambres assemblées, a arrêté qu'il se
rendroit à Versailles, obtempérant aux ordres du Roi; et
cependant, attendu le lieu où se tiendra le lit de justice,
comme aussi dans le cas où seroient présentés lesdils
quatre édits ou autres non communiqués à la Cour, pour
en être délibéré en icelle au lieu et en la manière re-
quise et accoutumée, qu'il y seroit introduit des per-
sonnes étrangères, et qu'en leur présence, il seroit de-
mandé aux membres de ladite Cour des suiïrages qui ne
pourroient être donnés à voix haute ni librement. Ladite
Cour ne doit, ne peut, ni n'entend donner son avis, ni
prendre aucune part à tout ce qui pourroit être, dit-on,
fait au lit de justice, persistant, ladite Cour, dans son
arrêté du 15 du présent mois.
Arrêté enfin que, dans le cas où ladite Cour ne pour-
roit, par le fait, continuer ses séances après ledit lit de
justice, la délibération, à cet égard, sera continuée au
mercredi 28 novembre prochain, à l'effet d'aviser sur
toutes les mesures qu'en conséquence l'état de ladite
Cour, son devoir, son zèle et sa fidélité pourront exiger.
Le Parlement éloit bien instruit quand il a fait ses
protestations antérieures au lit de justice, d'autant que
M. le chancelier, à la fin du lit de justice^ a fait enre-
gistrer une déclaration par laquelle le Roi ordonnoil que
les séances du Parlement, prorogées par lettres-patentes
du 3 septembre, cesseroient d'avoir lieu au moment pré-
sent, de manière qu'en sortant du lit de justice le I>arle-
1. En regard de ce passage et sir." la marge, on lit ces mots, écrits par
Barbier : « Avant de parler de celle décUiralion, M. le chancelier a dii
que le Roi lui ordonnoil de déclarer à son Parlement. •
SEPTEMBKE 17.')9. 189
nient s'esl trouvé fini et séparé. Ainsi, au retour de Ver-
sailles, ces messieurs ne se sont point rendus au Palais
et sont retournés chacun chez eux.
Mais, au moyen des protestations du 19 septembre,
qui remet les délibérations des Chambres assemblées au
28 novembre, après la rentrée, sur les mêmes objets et
cdils, il n'est pas possible que cela ne donne une juste
méfiance, dans le public, pour la levée des charges nou-
velles et des fonds que soixante nouveaux fermiers gé-
néraux doivent donner, sur le pied de six cent mille
livres chacun, pour jouir des nouveaux droits et impo-
sitions pendant l'espace de dix années; et, pour mieux
indiposer le public contre ces nouveaux édits, on a fait
imprimer et vendre publi(|uement non-seulement les
remontrances, mais les protestations et le dernier arrêté
des Chambres du 19 novembre.
Cependant le Roi a l>esoin d'argent , et si cette opé-
ration ne lui en produit point sufllsamment, quel parti
prendra le ministère'!' d'autant que nos affaires vont au
plus mal en Wesiphalie. I.'armée de M. le maréchal de
Contades est tout en déroute et prête à repasser le Rhin.
On ré[)and môme des bruits encore plus désavantageux
qu'ils ne sont en cfïet; car il y a bien des mécontents, et
l'on crie fort, tant contre madame la marquise que contre
M. le maréchal de Belle-Isle, qui déclare pourtant hau-
tement qu'il ne connoit point particulièrement M. de
Contades et qu'il n'a jamais servi avec lui ; en sorte que
M. de Contades est donc, dans le fait, le protégé de
madame la marquise de Pompadour, auprès duquel elle
a engagé et déterminé M. le maréchal d'Estrées à se
rendre, non pour lui ôter le commandement, mais pour
l'aider de ses conseils, et, le tout, pour contenter le public.
M. le maréchal d'Estrées a accepté celte commission
critique, non-seulement pour faire sa cour à madame la
marquise, mais aussi parce qu'il est intime et ancien
ami de M. de Contades.
190 JOURNAL DE BARBIER.
M. le maréchal tl'Estrées, à son arrivée à l'armée de
Jl. de Contades, a été reçu de toutes les troupes avec un
applaudissement général et une confiance décidée. Il a
commencé par déclarer qu'il ne venoit point pour ôter
le commandement à M. de Contades, ce qui a un peu
indisposé les troupes; mais il ne s'est pas contenté de
cela, il a donné, dans les conseils de guerre, raison à
M. de Contades, tort aux officiers, et il a hlàmé la dis-
cipline du soldat. Cela a changé la première disposition
des troupes en sa faveur; à la table ouverte, plus de
moitié des couverts n'étoit pas occupée, et cette grande
considération pour le maréchal d'Estrées a dégénéré en
murmures et en mépris. L'on dit que madame la mar-
quise lui a fait faire cette démarche par politique, pour
faire tomber la grande idée et la confiance que le public
avoit dans le maréchal d'Estrées.
Du 23 septembre, madame la Dauphine est accouchée
à cinq heures et demie du matin d'une princesse' ; il n'y
a point eu de douleurs précédentes. Il n'y avoit per-
sonne à cette heure dans l'appartement, et l'on n'a su
presque l'accouchement que par les cris de l'enfant.
Celle nouvelle, arrivée enfin dans Paris, n'a causé aucun
mouvement. Point de Te Deum, ni aucune réjouissance;
cela n'est pas étonnant, pour une fille qui a quatre frères
vivants.
Octobre.
Bruits de Paris. — Le duc de Broolie arrive à Versailles. — Il se rend à
l'armée avec le coninnindement jrrniTal. — Mort de la princesse Caroline.
— On parle du retour de l'arilicvè(iue de Paris. — Le$ jansénistes lui pré-
parent de la besogne. — Observations du chancelier au sujet des remon-
trances du Parlement. — L'arcbevcriue rentre à Paris. — Expulsion des
jésuites de Lisbonne. — L'Etat suspend ses payements. — Charges extraor-
dinaires imposées parla guerre. — Les fermiers généraux ne trouvent plus
à emprunter. — Agiotage des notaires. — Don Carlos, roi de Naples, va
\ . Marie-Adélaide-Clolilde-Xavier de France, dite Madame Clotilde, ou
vulgairemcut la grosse Madame, à cause de sa taille. Cette princesse fut
mariée, le 27 août 177b, à Charlcs-Emmanuel-Ferdinand, roi de Sardaigne,
et mourut eu 1S02. De La Yillegille.
OCTOBRE 1759. 191
pronilie possession de la couronno d'Espagne. — Nomination d'un consi'il
de r(?gence à Naples. — Projet d'alliance entre la France et l'Espagne. —
Le capitaine Thurot, fameux corsaire. — Le prince Charles-Edouard. —
Projets politiques de la France. — Les Anglais s'emparent de Québec.
Il a couru des bruits dans Paris que M. le maréchal
d'Estrées étoit exilé à sa terre de Nanloiiillet; que M. le
maréchal de Contades étoit pareillement exilé, et qu'on
envoyoit le commandement de l'armée à M. le dtic de
Broglie. Qu'à cet effet, plusieurs lieutenants généraux,
plus anciens que lui, avoient la permission de revenir
à Paris, et que cependant M. le duc de Brissac et M. le
comte de Noailles, lieutenants généraux, avoient pris le
parti de rester à l'armée et de servir sous M. le duc de
Broglie, n'ayant d'autre objet que le service du Roi.
Mais tous ces bruits-là se sont trouvés faux.
On a dit depuis que M. le duc de Broglie devoit venir
faire un tour en Cour, pour concerter avec le Pioi sur
les opérations de la campagne et recevoir des mains du
Roi le commandement général ou le bâton de maréchal
de France.
A la vérité, M. le duc de Broglie est arrivé à Ver-
sailles, où on l'attendoit tous les jours ; mais il n'est
point reparti deux jours après, comme on le croyoil. Il
est encore ici le 20 de ce mois, et bien des gens croyoient
que l'arrangement de l'armée et des opérations étoit un
prétexte à la fin d'une campagne. M. le maréchal d'Es-
trées et M. le maréchal de Contades sont à l'armée,
comme à l'ordinaire ; d'autres disent que le duc deBi oglio
repartira le 25 de ce mois. Le public a confiance en lui
ainsi que les troupes.
M. le duc de Broglie est reparti, pour joindre l'année,
le 26 oclohre, avec le commandement général de l'ar-
mée. A son arrivée, MM. les maréchaux de France d' lus-
trées et de Contades doivent revenir ici, ainsi que les
lieutenants généraux plus anciens (jue M, de Broalie.
La grande difficulté est de prendre dcscpiarliors d'Iiiver
192 JOUKNAL DK BARBIER.
au delà du Rhin, et de savoir qui décampera le premier
du prince Ferdinand et de notre armée, qui sont presque
en présence, ce qui ne peut guère se faire sans une
action.
Le samedi 13 de ce mois, le Roi a pris le deuil pour
huit jours pour la mort de la princesse Caroline, lille du
feu prince de Galles, et petite-fille du roi d'Angleterre.
Cette mort a été notifiée par l'ambassadeur de Hol-
lande.
On ne parle point ici de notre embarquement de Brest.
Cependant les Anglois paroissent toujours prendre des
mesures contre la descente que nos troupes pourroient
faire dans leur pays ; ils font toujours des tentatives dans
le Canada, et l'on ne sait pas positivement s'ils ont pris
Québec ou s'ils ont été obligés de se retirer.
On parle beaucoup ici du retour de M. l'archevêque
de Paris. On dit qu'il est convenu d'être tranquille. On
assure que M. le comte de Saint-Florentin, ministre, a
envoyé la lettre de cachet pour lever l'exil. Cette nou-
velle ne fait pas en général un grand mouvement, à
cause des nouvelles de guerre qui sont plus intéres-
santes; mais il faut croire que cela fait une grande sen-
sation dans le parti janséniste, et qu'il s'y tient de bons
conseils pour lui préparer de la besogne et le faire tom-
ber dans quelque piège, ce qui pourra faire quelque eiïet
dans le mois de novembre , à la rentrée du Parlement,
qui a remis les délibérations des Chambres au 27 ou
28 novembre, au sujet des édils nouveaux.
Dans le lit de justice du 20 septembie, M. le chancelier
a dit de l'ordre du Roi, que Sa Majesté n'avoit pas été con-
tente de la fin des dernières remontrances; que le Roi se
doit à lui-même et à sa couronne de proscrire tous prin-
cipes qui seroient contraires et attentatoires à l'essence
de son autorité ; que Sa Majesté se persuade que son Par-
lement n'a pas fait assez d'attention à ce qui a été ha-
sardé, dans la partie de ces remontrances qui ne porte
OCTOBRE i759. 193
pas sur les édils, et qu'il n'a pas senti jusqu'où en pou-
voient aller toutes les conséquences.
11 est vrai que le Roi a raison ; mais le Parlement qui
a fait des protestations contre le lit de justice, par l'ar-
rêté du 19 septembre, et qui a refusé l'enregistrement
de trois édits, dans la première assemblée des Chambres
après la rentrée, ne trouvera pas bonne cette espèce de
réprimande de la partdu Roi , voudra soutenir les grands
principes de sa prétendue autorité, et l'on craint fort
qu'il n'y arrive du bruit dans la première assemblée des
Chambres.
Il faut encore observer que ces édits n'ont point été
enregistrés dans les autres Parlements, qui n'ont point
été prorogés au mois de septembre comme celui de
Paris. Ces Parlements se joindront à celui de Paris pour
le refus des enregistrements, et il ne parolt pas que le
ministère soit assez uni et assez ferme pour faire obéir
ces Parlements.
Du dimanche 21 octobre. M. l'archevêque de Paris a
efiectivement salué le Roi à Versailles. Ce matin, il y
est resté la journée, et à dix heures du soir, il est revenu
àParisdansson palais archié|)iscopal. On n'a point soimé
là Notre-Dame. On n'a tiré ni boites ni fusées à l'archevê-
ché, en sorte qu'il est entré dans son palais incognito.
I.e lundi et le mardi, toute la gent ecclésiastique de
Paris a été lui (aire compliment sur son retour, et le
mardi, la Chambre des Vacations du Parlement lui a
envoyé des députés.
On ignore les motifs et les conditions de rappel de
M. l'archevêque; mais il se peut faire qu'on lui tende
quekpie piège janséniste d'ici au 27 novembre. Le Par-
lement sera indisposé de ce retour. Les esprits s'aigri-
ront, et cela fera une affaire de religion et de politique
mêlées ensemble. L'afiaire de religion touchera plus les
esprits que celle des édits, et donnera aussi plus de
force au Parlement poiu- faire valoir ses droits prélen-
vii. 17
194 JOLT.NAL DE BARBIER.
dus. On croit donc qu'il eût clé plus convenable d'at-
tendre l'issue de l'assemblée générale du 27 novembre,
d'en imposer aux autres Parlements, et de finir d'abord
celle affaire, qui est assez délicate toute seule, et de ne
faire revenir M. l'archevêque qu'à la fin de décembre,
pour officier à Noël, en cas que son retour parût néces-
saire à cause de la prochaine assemblée du clergé, et
que les ciioses se trouvassent disposées à le faire, sans
crainte de tumulte. L'on verra au surplus comment tout
ceci se passera.
Il paroîl, par les gazettes de Hollande, à l'article de
Lisbonne, que le roi de Portugal a fait embarquer tous
les jésuites des trois maisons de Lisbonne, pour les cou-
duire sur les terres du pape, afin d'en purger cette capi-
tale, à l'exception de huit très-âgés, qui y sont restés,
et de ceux qui, étant les plus coupables, sont dans les
prisons. Si cette nouvelle est vraie, cela doit bien réjouir
nos jansénistes.
Du 26 octobre. On a vendu publiquement, sans les
crier, quatre arrêts du Conseil du 21 de ce mois, qui
sont terribles pour le public. 1° Le Roi suspend pour
un an le payement des rescriptionssur les recettes géné-
rales des finances, et accorde seulement l'intérêt de cinq
pour cent des sommes pour dédommager du retard.
2° Le Roi suspend pour un an le payement des billets
des fermes générales, et donne de même l'intérêt de
cinq pour cent. 3° Le Roi suspend pareillement le
remboursement des capitaux, à faire tant au Trésor
royal qu'à la Caisse des amortissements, laquelle com-
prend les annuités, les lots des loteries tirées, payables
par époques , les billets au porteur sur la Caisse des
amortissements ou contrats remboursables par numé-
ros. 4" Le Roi suspend pendant la guerre le payement
des lettres de chauge, payables en 17(50 et 1761, mon-
tant à des sommes considérables.
Au moyen de ces arrêts du Conseil, le ministère fait
OCTOBRE 1759. lî^.J
une espèce de banqueroute, en [)renant une surséance
de payement sur Ions les ciïcls qui composent les por-
tefeuilles des gens de finance et d'argent.
Les gens qui coimoissent les finances comptent que
les [)ayemeuts suspendus par un arranp;emeut, et qui
éloient payables d'ici à un an à dilïércnles échéances,
montent à plus de deux cents et tant de millions, que le
Pioi peut employer aux dépenses de la guerre. Il est
bien dit aussi, dans le préambule de ces arrêts, que les
dépenses de la guerre excèdent non-seulement les re-
venus du Roi, mais même les impositions extraordi-
naires dont il a chargé ses peuples; il faut payer aussi
les officiers de la maison du Roi; il est dû dix mois,
dil-on, jusqu'aux valets des chasses qui ont vingt sols
par jour.
Mais aussi cette suspension de payement fait tomber
d'autres arrangements des éd ils enregistrés au lit de jus-
tice. Il devoit y avoir soixante nouveaux fermiers géné-
raux pour la régie des droits nouveaux, lesquels dévoient
faire un fonds de six cent mille livres chacun, que l'on
a été obligé de réduire à trois cent mille livres, payables
d'ici au mois de janvier prochain. Ces particuliers avoient
déjà bien de la peine à trouver à emprunter pour faire
cette somme, et ce ne pourroit être que dans la bourse
de gens de finance, qui ont leurs biens dans un porte-
fouille, billets des fermes, rescriptions des recettes gé-
nérales et autres. Au moyen de cette suspension de
payement, ces gens à argent n'ont plus de fonds dont
ils puissent disposer, ce qui met ceux qui sont inscrits
sur l'état des soixante fermiers généraux dans l'impos-
sibilité de faire leurs avances de trois cent mille livres:
par consé(pient l'opération tombe , suivant toutes les
apparences. Cependant l'on voudra que les droits nou-
veaux se lèvent.
11 y a plus. La plupart des notaires, ainsi que les
caissiers qui ont de l'argent en dépôt, tâchent de le
196 JOURNAL DE BARBIKR.
faire valoir en prenant soit des billets de ferme , soit
d'aulres papiers au porteur, portant intérêt et qui sont
faciles à négocier sur-le-champ, dans le besoin. Voilà
tout arrêté aujourd'hui. 11 n'est pas possible que cela ne
produise des banqueroutes; celte suspension est encore
toute nouvelle.
Dans la Gazette de France^ à l'article de Naples du
8 octobre, il est parlé d'un événement rare et singulier.
Don Carlos, roi de Naples, et à présent roi d'Espagne
par la mort de Ferdinand VI, son frèie, avant de partir
pour l'Espagne, a nommé commissaires le gouverneur
de ses enfants, plusieurs conseillers d'État et grands du
royaume, pour examiner pendant plusieurs jours et in-
terroger le prince royal Philippe, son fds aine, âgé de
douze ans et demi. La même commission a été donnée
aux médecins et chirurgiens de la Cour.
Par l'avis des uns et des autres, il a été décidé que ce
prince est imbécile et manque des facultés nécessaires
pour combiner et arranger les idées, et que sa maladie
est incurable ; par conséquent, qu'il est incapable de
posséder une couronne, et il est dit que, comme par les
derniers traités on a exclu l'union des deux couronnes
d'Espagne et de Naples sur une même tôle, le roi
Charles, troisième fils du roi d'Espagne, a été proclamé
roi de Naples le 5 octobre. Le Hoi a nommé ceux qui
doivent composer le Conseil de régence, ainsi que le
gouverneur et le confesseur du jeune Roi.
Après toutes les cérémonies, Charles 111 s'est embarqué
le 6 octobre, accompagné et escorté des flottes combi-
nées de Naples et d'Espagne, pour se rendre à Barce-
lone; en sorte qu'il n'est plus question du voyage de
Lyon, dont on a tant parlé, où le roi de France et le
nouveau roi d'Espagne dévoient se trouver ensemble ;
mais comme cette entrevue ne devoit avoir pour objet
que des arrangements d'alliance entre le nouveau roi
d'Espagne et la France, on se llatle que celle union se
OCTOBUË 17 59. 197
réalisera par des négociations secrètes, quand Charles III
sera arrivé à Madrid et qu'il aura été couronné roi d'Es-
pagne, nnion dont nous avons grand besoin dans les
circonstances malheureuses où nous sommes'.
On apprend aussi par les gazettes que le capitaine
Thurot ^ fameux marin , est parti de Dunkerque le
15 octobre, par un bon vent, avec la petite flotte qu'il
commande. On sait qu'il y a sur cette flotte quantité
d'armes et de munitions de guerre, mais on ignore sa
destination. Les uns disent que c'est pour aller à la Mar-
tinique, pour empêcher les Anglois d'y faire une nou-
velle descente; les autres, que c'est pour aller débarquer
en Ecosse.
Il est à présumer que le Prétendant prince Edouard y
a toujours un parti, mais que ce parti ne se découvrira
qu'à coup sûr, après les punitions de ceux qui avoient
1. Il s'agit ici du pacte de famille, c'est-à-dire d'une alliance entre toutes
les branches de la maison de Bourbon établies en France, en Espagne, dans
les Deux-Siciles, à Parme et à Plaisance. Le traité fut signé le 15 août 1761.
On \oit, par les détails que Barbier donne ci-dessus, qu'il était déjà grande-
ment question de cette alliance longtemps avant qu'elle ne fût conclue.
2. Tliurot (François), capitaine de corsaire , né à Nuits en Bourgogne,
mort en 17 60. Il enrichit les armateurs de Dunkerque par les nombreuses
prises qu'il fit sur les Anglais; et après des combats sanglants, le bruit de sa
valeur et de ses exploits étant parvenu à la Cour, on lui oITrit d'entrer dans la
marine royale. Il accepta. On lui confia le commandement de la corvette lu
Friponne, et pendant la campagne qu'il fit sur ce bâtiment, il prit environ
soixante bâtiments du commerce. Après avoir causé un tort immense aux An-
glais, il rentra dans le port de Dunkerque en I7b8, épuisé de fatigues et cou-
vert de gloire. Il n'était bruit que de ses exploits, et tout le monde voulait
voir ce redoutable capitaine Thurot. Il proposa de faire une descente en An-
gleterre, ic Uoi y donna son assentiment. Il appareilla le 15 octobre 17d9,
avec cinq frégates, une corvette et quinze cents hommes. II débarqua dans la
baie de Carrick Fergus. Après un siège de quelques jours, la place se rendit;
mais Thurot, sépare de trois de ses bâtiments, rcmbuqua ses troupes et
appareilla pour revenir en France. Un autre coup de vent le sépara de deux
de ses bâtiments. Rencontré par trois frégates anglaises, il uc put leur échap-
per. Thurot se battit en désespéré; mais, atteint d'une balle de pierrierdans
le creux de l'estomac, il expira le îO janvier 1760.
Voir, pour plus de détails, la liiofjraphic universelledeMichaiid.— Jour-
nal historique de la campagne du capitaine Thurot sur les cotes d'Ecosse
et d'Irlande, ^dv Tanin. Dunkerque, Taris, 17 59 et 1760, in-12.
17.
198 JOURNAL DE BARBIER.
pris ci-devant son parti. 11 y a apparence que la France
ne se moqueroit pas aujourd'hui de ce prince comme
elle a fait dans la dernière guerre. 11 paroîtroit être de
la grande politique de rétablir sérieusement le prince
Edouard sur le trône d'Ecosse, si cela étoit possible,
avec tous nos grands piéjiaratifs de débarquement, et
de l'y maintenir à quelque prix que ce soit, pour diviser
le royaume d'Angleterre comme il étoit ci-devant. Au-
trement les Anglois, qui de tout temps ont été nos en-
nemis, le seront bien plus à l'avenir après la guerre
présente.
Les Anglois ont fait le siège de la ville de Québec et
s'en sont enfin rendus maîtres. La capitulation, avec les
honneurs de la guerre, est du 18 septembre. Ils sont
car ce moyen en possession de tout le Canada, dont la
Derte est considérable pour nous, et ils s'empareront
ainsi de toutes nos possessions dans l'Amérique, les unes
après les autres, par celte supériorité de marine, et fe-
ront enfin tout le commerce. Nos malheurs augmentent
tous les jours, et l'on ne songe pas que notre ancienne
prospérité a fait la jalousie de toute l'Europe, et qu'il
est à craindre que la politique des étrangers ne joue un
mauvais tour à la France.
Le Roi a tenu le sceau le 19 octobre, pour la cin-
quante-neuvième fois. Point de garde des sceaux.
liovenibre.
Dépenses extraordinaires occasionni^es par la guerre. — Le roi de Prusse
résiste à tous ses ennemis. — Mauvaise adniiuistraliou des finances. —
Rareté du numéraire; suspension du travail. — Pénurie du Trésor royal :
fonte de la vaisselle d'argent. — Le public porte ses plats et ses assiettes
à la Monnaie. — La toilette d'argent de la Daupliine. — Tout le monde
jure contre M. de Silhouette. — Refus de sacrements au sieur Roulant,
prêtre janséniste. — Le Parlement instruit contre ce refus. — Lettres-
patentes relatives à la fonte de la vaisselle d'argent. — Combat entre M. de
Conflans et l'amiial Hawke; désastre de la flotte française. — Note sur le
combat soutenu par M. de la Clùe. — M. de Sillioui'tte quitte le contrôle
des finances. — Il est remplacé par M. Bertin. — M. de Sarliuc est nommé
NOVEMBKE 1759. 199
lioufenant {ji^tipral do police. — M. Le Noir a la charge de lieutenant cri-
minel. — Drtails sur la dispersion de la flolle de M. de Conflans. — Les
Prussiens sont battus par le maréchal Uawn. — Ou parle de créer des
billets nationaux.
Cette guerre, qui dure bien plus longtemps qu'on ne
croyoit, nous coule des sommes considérables \ dont
l'argent est passe en Allemagne et erx pays étrangers,
tant par le grand nombre de troupes que nous y avons
que par les subsides que nous payons à l'impératrice de
Russie et aux rois de Danemark el de Suède, pour les
faire agir en notre faveur et de la reine de Hongrie ; et
malgré toutes ces forces réunies, le roi de Prusse a su
toujours se maintenir, puisqu'on croyoit toute la Saxe
évacuée et qu'il a su reprendre la ville de Leipsick.
Ce sont ces grandes dépenses extraordinaires, joint à
une mauvaise administration intérieure dans les finances,
par les pilleries de tous les gens de la Cour, qui a donné
lieu aux édits enregistrés dans le lit de justice du 20 sep-
tembre, pour des taxes nouvelles, et aux arrêts du Con-
seil du 26 octobre, qui suspendent le payement des capi-
taux dans toutes les caisses royales.
Cette dernière opération, qui interrompt toute la cir-
culation d'argent, a ôté la confiance, a fait resserrer
l'argent de plusieurs gens riches et ménagers; en sorte
que l'argent et l'espèce sont très-rares, que tous les
effets royaux perdent beaucoup, que le commerce est
arrêté, et qu'il y aura un grand nombre d'ouvriers de
toutes sortes qui seront sans travail, et par conséquent
hors d'état de subsister.
Il y a déjà du temps qu'on a parlé de faire porter la
vaisselle d'argent des particuliers à la Monnoie, pour
laquelle on donneroit des billets, ce qui a effrayé le pu-
blic, un pareil expédient étant ordinairement la der-
nière ressource dans les calamités de l'État; mais en
1. Eu sept ans, elle a coûté treize cent cinquante millions à la France.
2C0 . JOURNAL UE RARBIER.
même temps on regardoit cela comme un faux bruit
répandu par les méconlcnls el les frondems.
Cependant, cela n'est que trop vrai, par l'événement.
Sur la fin du mois d'octobre, dans un Conseil royal,
M. de Silhouette, contrôleur général, a présenté une
déclaration par laquelle le Roi, dit-on, ne contrainl
personne, mais iiivite et exhorte seulement ses bons
sujets et les bons citoyens à porter leur vaisselle d'ar-
gent, soit plate, soit montée, à l'hôtel de la Monnoic,
le contrôleur général ayant fait entendre que, sans cette
ressource pour fournir des espèces, le Roi seroit presque
obligé de manquer tout à fait. On dit aussi que les An-
glois ont offert des sommes fortes à l'impératrice de
Russie, pour l'engager à cesser ses opérations militaires
contre le roi de Prusse, el qu'on est obligé de ce côté-ci
de lui fournir une grosse somme d'argent, c'est-à-dire
des millions, pour l'obliger de les continuer et de ne point
retirer ses troupes.
Le Roi d'ailleurs a d'autant plus besoin d'argent, que
les gages de la maison du Roi en domestiques ne sent
point payés pour l'écurie, pour l'équipage de chasse, etc. ,
et qu'il est dû dix mois.
Sur ces représentations, la déclaration a passé. Cette
nouvelle, qui ne devoit pas être secrète, est répandue.
Madame la marquise de Pornpadour, le maréchal de
Belle-lsle, le duc de Choiseul et autres ministres ont en-
voyé leur vaisselle à la Monnoie, et, à leur exemple, les
princes du sang et tous les seigneurs de la cour se sont
disposés à faire la même chose. On porte tous les soirs
au Roi la liste de ceux qui ont porté leur vaisselle; en
sorte que les gens de cour ou en place ont de la peine à
s'en dispenser, afin de prouver leur soumission au Roi et
leur zèle pour le bien de l État.
Les personnes qui n'ont pas un rang distingué ne se
pressent pas de même, el sont dans rincertilude s'ils la
porteront ou s'ils la cacheront; mais il n'est guère pos-
N0VEM15IŒ 1759. 201
sible de se servir de la vaisselle d'argent, surtout en as-
siettes, quand les princes, les plus gros seigneurs et les
gens en dignité seront réduits à manger sur de la vaisselle
de faïence.
Cette aventure va ruiner tout le corps des orfèvres et
ôter le pain à tous les ouvriers et artistes qui en dépen-
dent; et en môme temps va enrichir toutes les manu-
factures de faïence et de porcelaine.
Il y a depuis dix ou douze jours un grand concours
de carrosses à un grand magasin de faïences, plus ou
moins recherchées, sur le quai de la porte Saint-Ber-
nard, au-dessus des Miramionnes. J'y allai le 30 octobre
acheter des plats, et assiettes, et jattes, comme les au-
tres. Le ministre de Paris y éloit avec M. Bertin de Ju-
millac, frère de M. le lieutenant général de police; et
tous les jours à toute heure c'est la même chose.
Madame la Dauphine a voulu envoyer une toilette
d'argent toute neuve, et dont les façons coûloient très-
cher. Le Roi lui a défendu de le faire. Le vendredi 2 no-
vembie, M. le duc d'Orléans a envoyé la sienne dans un
chariot. On a rassemblé ces jours-ci les dilïérente-; vais-
selles d'argent du Roi lui-même pour en faire un état et
le porter. Celui qui est chaigé de ce transport m'a dit
avoir porté déjà plus de deux mille marcs, et qu'il en
porteroit, hier 5 de ce mois, trois mille quatre cents
marcs; ainsi cela est très-sérieux.
A la Monnoie, après avoir pesé la vaisselle, on donne
un récépissé, d'avoir reçu de M. un tel la quantité
de tant de marcs, savoir : tant en vaisselle plate et tant
en vaisselle montée.
Comme la déclaration n'a pas encore été rendue pu-
blique, on n'en sait pas bien précisément le contenu
et les conditions. On dit seulement que le Roi prend la
vaisselle plate sur le pied de cinquante-six livres le
marc, c'est-à-dire que le Roi tient compte du contrôle
qui a été payé et que l'on ne perd que la façon. Lavais-
'202 JOURNAL DE BARBIER.
selle montée est apparemment au-dessous de cinquante-
six livres le marc.
On dit aussi que le Roi paye aux porteurs des récé-
pissés le quart de la valeur en argent, et que pour les
trois quarts restants, on donnera des contrats sur les
États de Bretagne ou de Languedoc, à raison de six
pour cent.
v'odà hien des événements depuis la déclaration du
20 seplenibre, qui a fait cesser l'assemblée du Parlement
au sujet des édits. Mais il s'agit à présent de voii- ce qu'ils
feront dans leur assemblée du 28 de ce mois, à laquelle
ils ont remis leurs délibérations, au sujet de ces édits,
par leur arrêté du 19 septembre, voyant aujourd'hui
les expédients forcés que le Roi a été obligé de prendre
pour avoir de l'argent; et si tous les conseillers, se de-
vant regarder comme gens d'État, enverront leur vais-
selle d'argent, à l'exemple des présidents du Parlement,
des gens du Roi et des présidents des Chambres qui l'ont
fait ou le feront, au retour de leur campagne. Cela fera
la matière d'une délibération, à laquelle ces Messieurs
ne s'attendoient certainement pas quand ils se sont
séparés le 20 septembre.
Tout le monde jure beaucoup contre M. Silhouette,
mais il y a apparence qu'il est fort embarrassé. On a fait
des vers épouvantables contre lui.
On s'atlendoit bien à quelque événement de la part
des jansénistes, pour célébrer le retour de M. l'arche-
vêque de Paris.
Jeudi 3 de ce mois, le sieur Roulant, prêtre, demeu-
rant sur la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, homme
âgé, étant tombé malade, après avoir été confessé, en
bon janséniste, envoya demander les sacrements à la
paroisse ; le sieur abbé de La Tour, desservant de cette
paroisse, attendu l'absence forcée du sieur de l'Écluse,
curé de Saint-Nicolas-des-Champs, se transporta dans
la chambre du malade, où il y avoit sept ou huit per-
NOVEMr.RK 17. '9. 203
sonnes, gens comme l'on entend du parti. Le sieur Rou-
lant déclara au desservant qu'il avoit été confessé et
(ju'il croyoit tout ce que l'Église croit. Le sieur de La
Tour lui dit que ce n'étoit pas assez, et qu'il vouloit lui
parler en particulier. Opposition de la part du sieur
Roulant, fondée sur la déclaration du Roi, qui imposoit
le silence. Le sieur de La Tour persista, et il fut con-
venu qu'il lui parleroitdans les rideaux, et que les assis-
tants se retireroient seulement dans un coin de la Cham-
bre. 11 fut question de la constitution Unigeniha^,
attendu que le sieur Roulant étoit de fait appelant cl
réappelant, au mépris des déclarations du Roi. M. de
La Tour exigcoit qu'il rf^nonçât à son appel. Le sieur
Roulant dit assez haut, pour être entendu des assis-
tants, qu'il persisloit dans tous ses appels, sur quoi le
desservant se retira, en disant qu'il n'apporteroit pas
les sacrements.
En conséquence, plainte au Chàlelet, n'y ayant point
de Parlement depuis la Saint-Simon. Information, dé-
cret de prise de corps contre le desservant, et somma-
tion à tous les prêtres de la paioisse d'administrer le
malade. M. l'archevêque n'a donné à cet égard aucun
ordre précis, ni pour ni contre, sur ces sommations. Le
sieur Villarcens, prêtre de la paroisse, a administré. Mais
il s'agit de savoir si, à la rentrée, le Parlement ne se fera
pas apporter les informations, pour suivre le décret de
prise de corps.
On a enfin vendu et distribué dans le public les lettres-
patentes concernant la vaisselle d'argent, qui n'ont été
enrogislrées à la Cour des Monnoies que le 5 de ce mois ;
par ces lettres, le Roi ordonne que sa vaisselle et celle
servant à l'usage de la famille royale, et des tables dif-
férentes de sa maison, seroient portées à l'Hôtel des
Moimoies, et il déclare qu'il entend rendre le droit de
contrôle qui a été payé et faire remise de son droit de
seigneuriage à ceux de ses sujets qui, par affeclion, vou-
204 JOUBNAL DE BARBIER.
(Iront suivre son exemple, même aux communautés
iC'Ciiliôres et régulières, et qu'en conséquence, il fixe le
inarc d'argent de vaisselle plate à cinquante-six livres,
f l de vaisselle montée à cinquante-cinq livres trois sols.
Et il est ensuite ordonné que l'extrait de ceux qui auront
envoyé leur vaisselle sera envoyé, jour par jour, au con-
trôleur général des finances et représenté à Sa Majesté.
On continue toujours à force de porter la vaisselle
d'argent, qui ne doit être reçue à la Monnoie, sur le pied
ci-dessus, que jusqu'au 31 décembre; non-s(!ulement
les seigneurs, mais tous ceux qui ont un état marqué
comme les fermiers généraux et autres, même au-
dessous.
Le 14 de ce mois, la flotte commandée i)ar M. le mar-
quis de Conflans est sortie du port de Brest. Le 17, elle
a été arrêtée par la flotte angloise commandée par l'a-
miral Hauch', à la hauteur de Belle-Isle.La destination
de M. de Conflans étoit d'aller à Cadix prendre encore
de nouveaux vaisseaux; mais comme il y a un génie mal-
faisant depuis longtemps contre la France, il y a eu, le
20 novembre, combat avec l'amiral Hauch, sur les côtes
de Nantes, et la nouvelle est générale que notre flotte
a été battue et dispersée; le plus ou moins, dans le détail,
est égal. Voilà tout le grand projet des bateaux plats el
du débarquement évanoui^ Cette nouvelle a jeté la con-
1. Barbier -veut parler de l'amiral Hawkc.
2. Ou avait formé le projet d'une descente en Angleterre. L'escadre de
Brest se disposait à sortir; les Anglais vinrent observer de près ses mouve-
ments; ils furent plusieurs fois repoussés et même dispersés par des vents
contraires. Ici deux versions contraires viennent embarrasser l'historien.
Suivant l'une, le maréchal de Conflans n'osa poursuivre les Anglais. 11 sortit
enfin le 14 novembre; mais dès qu'on eut signale l'escadre anglaise, qui s'a-
vançait avec vingt-trois vaisseaux, le signal de la retraite fut donné. Conflans
se il.jttait, en approchant de la côte, hérissée de bancs de sable et de rochers,
que l'amiral Ilawke n'oserait le poursuivre à travers des écueils peu counus
de ses pilotes Par l'effet de cette lâche manœuvre, l'arrière-garde française
fut coupée. ConQans, précipitant sa fuite, se fit échouer avec le vaisseau ami-
ral, qu'il ordonna ensuite de brûler; d'autres vaisseaux se brisèrent; le
Thésée fut englouti avec SOO hommes d'équipage. Les vaisseaux entrés da;i8
NOVEMBRE 1759. 205
slcrnation à la Cour et à la ville, d'autant que cette flotte
étoit notre dernière ressource et que nous n'avons plus
de marine.
Autre nouvelle. Changement du jeudi, 22 de ce mois.
la Vilaine ne purent en sortir. Il fallut ajouter cette perte à celle de six vais-
seam pris, brûlés ou engloutis. Suivant une autre version, l'extrême supé-
riorité des Anglais fit le seul malheur de cette journée. On y parle de l'ami-
ral de Conflaos, non pas comme d'un maria expérimenté, mais comme d'un
militaire très-intrépide. Lacrktblle, Hist. du dix-huilième siècle, t. ui,
p. 342. Paris, 1830, in-S". — Db Tocqueville, //ts(. philos, du règne de
Louis XV, t. II, p. 256. — Voir encore De Sismondi, Hist. des Fran-
çais, t. XXIX, p. 206. — Hist. de la marine française, par le comte de
L» Peyrouse-Bonfils, t. ii, p. 477.
Outre le désastre dont parle ici Barbier, nous en avions encore essuyé un
autre, au mois d'août précédent, sur les côtes de Portugal, et que l'auteur du
journal ne mentionne pas; en voici le récit d'après une dépêche inédite de
l'officier qui commandait l'escadre française :
DÉPÊCHE ADRESSÉE FAR M. DE LA CLCE A M. l'aMBASSADEUR.
0 Je n'étois pas en état d'écrire à Votre Excellence, lorsque je lui dépê-
chai un de mes domesliques pour l'informer du désastre de l'escadre du Roi,
que j'avois l'honneur de commander. Je passai le détroit la nuit du 16 au 17
avec douze vaisseaux de ligne et trois frégates; je ne craignois point la ren-
contre de l'amiral Boscawen , quoique son escadre fût plus forte que la
mienne; mais je ne sais par quelle fatalité cinq dénies va'Sseaux et tiois fré-
gates se séparèrent de moi . Le lendemain au jour nous ne nous tioiivâmes plus
que sept vaisseaux ; heureusement que c'ctoieiit les plus gros : VOcéan, le
Redoutable, le Centaure, le Guerrier, le Souverain, le Téméraire et le
Modeste. Au lever du soleil, mes gardes d'en haut m'avertirent qu'ils voyoient
huit vaisseaux au vent à moi ; je crus que c'étoient les miens; je les attendis
au plus près du vent avec mes basses voiles; peu de temps après, le nombre
en augmenta si fort, que l'on en compta dix-huit. Je ne doutois pas que ce
ne fussent les ennemis ; je pris le parti d'arriver vent arrière en forçant de
voiles. J'en fis le signal aux vaisseaux qui étoient avec moi ; mais je fus obligé
d'attendre le Souverain qui ne marchoit pas bien, ce qui fut cause que les
eunemis me joignirent plus tôt. Tant que le vent dura avec violence, ils n'eu-
rent point d'avantage sur nous; mais à midi, le vent ayant diminué, j'aperçus
une supériorité de marche de leur part. A deux heures et demie, le vaisseau
le Centaure, commandé par M. de Sabran, qui faisoit l'arrière-garde, fut
attaqué par deux vaisseaux : l'un bâbord, l'autre tribord. Il se défendit avec
un courage qui n'est pas ordinaire ; le Guerrier le fut après ; ensuite ['Océan
et le Souverain. Tout le fort du combat s'est passé entre ces quatre vais-
seaux, qui se sont battus tribord et bâbord sans relâche. L'amiral Boscawen,
qui venait à toute voile sur moi, me joignit par mon travers à la portée du
fusil sur les quatre heures. 11 fut le premier à me lâcher sa bordée ; elle fut
si violente que dans peu de temps je fus dégréé; mais je lui rendis bien la
VU. . IS
206 JOURNAL DR BAUDIEn.
Le Roi a romercié M. Silhouetic, (jiii n'est plus contrô-
leur général des Hnances; cela [n'oduil un grand conten-
tement dans le public, car toute la Cour et toute la ville
le détestent, depuis tous ces nouveaux arrêts du Conseil.
On dit que cet homme peut avoir de l'esprit, mais qu'il
n'a aucune teinture du maniement de la finance; qu'il
pense faux sur les objets qu'il imagine et qu'on lui pré-
sente, et qu'il est parvenu à perdre entièrement la con-
fiance dans le royaume, ce qui est bien vrai. Tous les
ctTets royaux, non-seulement les papiers au porteur, mais
les contrats sur la vie, sur les États, sur les provinces
perdent considérablement; les reconnoissances uièmcs
pareille. Mes coups furent si bien ajustés qu'il fut démâlé de son mât d'arli-
mon ; sa vergue de ^raud liunier vint en deux sur le pont; sa vergue de civa-
dière fut coupée, ainsi que son bâton de foc. Il se mit à culer pour se tirer de
dessous mon feu. Je fus blessé dans ce temps-là d'une mitraille, qui me fit une
plaie considérable à la jambe droite et me cassa la gauche. Je laissai à M. le
comte de Carné le soin de continuer le combat. On n'a jamais vu un feu si
prodigieux que celui qui sortoit de mon escadre. J'ai tout lieu de croire, et
même de ne pas douter, que si j'avois eu tous mes vaisseaux, je les aurois
battus. L'amiral anglois, en me quittant, tomba sur le Centaure, qui étoil
battu par quatre vaisseaux, et lui lit le cinquième, et l'obligea de se rendre
après avoir fait des prodiges de valeur. A la nuit le combat finit. Les enne-
mis tinrent le vent à petites voiles. Je ne saurois exprimer à Votre Excellence
la valeur et le courage qu'a marqué notre équipage, qui n'a pas ralenti d'un
instant. Le nombre ne les a jamais i ffrajés. Je ne doute point que ce ne soit
l'exemple que leur ont donné MAI. les officiers, qui ont tous donné des preuves
d'un courage béroïque. J'ai tiré deux mille cinq cents coups de canon. Je
luee à peu près qu'il y a eu cent hommes de tués sur la place et soixaute-dix
blessés de grandes blessures. 11 y a pu un garde de pavillon tué, et nombre
des officiers blessés. Nous travaillâmes toule la nuit à nous préparer à rendre
un second combatte lendemain, car les ennemis nous suivoient toujours. Mais
\e Souverain elle Guerricrme quittèrentdans la nuit, ce qui diminua beaucoup
la force démon escadre et le courage de mes gens. Le 1 S, au point du jour, les
ennemis forcèrent de voiles sur moi ; alors je jugeai ma perte assurée. Me trou-
vant sur la cote de Portugal , plutôt que de rendre les vaisseaux du Roi aux
ennemis, je me déterminai à les y aller brûler. Je fis échouer l'Océan à deux
lieues de Lagos, sous le fort nommé TOlmandana. J'envoyai au commandant de ce
fort, qui fit tirer trois coups de canon sur les Anglois, dont ils ne tinrent au-
cun compte. M. le marquis de Saint-Agiian s'échoua comme moi. Nous travail-
lâmes l'un et l'autre à débarquer nos équipages; mais la mer étant fort grosse,
iiuus fuiucs longtemps à faire celte opération. M. de Castillon, commandant
NOVEMBRE 1759. 207
qu'on donne récomment et tous les jours à la Monnoie,
pour l'argenterie qu'on y porte, perdent, dit-on, quinze
pour cent. Les actions des fermes, dont le capital est de
mille francs perdent trois cent cinquante livres ; ainsi
de tous les eflets.
La difficulté a été de trouver quelqu'un qui voulût se
charger de cette place dans les circonstances présentes.
M. de Montmartel veut bien donner ses conseils, mais
il ne veut point du titre; enfin on a jeté les yeux sur
M. Bertin qui est lieutenant général de police, depuis
M. Berryer, et qui est fort ami de M; le comte de Saint-
Florenlin, ministre.
le Téméraire, et M. du Mouver, le Blodesie, ne suivirent pas mon exemple,
et mouillèrent le plus près qu'ils purent des forts Esaviar et Sagres, espérant
que les Auglois les respecte] oient; mais ils n'en tinrent compte; ils vinrent
mouiller à côté d'eux, les combattirent jusqu'à ce qu'ils les eussent fait rendre.
11 y eut un vaisseau ennemi qui vint mouiller derrière VOcéan et qui le
canonua, et les chaloupes qui débarquoient le inonde à terre. M. le comte de
Carné, voyant qu'il ne pouvoit pas sortir du vaisseau, fut forcé d'amener le
pavillon et de se rendre prisonnier avec MM. d'Arbaud , le chevalier de
Glandève, de Suffrin et le chevalier de Damas , et cinq gardes-pavillons ; le
reste étoit des soldats et quelques cononuiers. J'estime le tout à soixante
hommes. Les Anglais vinrent les prendre et mirent le feu au vaisseau, qui fut
consumé dans la nuit.
« L'on me porta sur le rivage, où je passai toute la nuit avec les officiers
et les blessés, sans avoir du pain et de l'eau. Le 19, M. le gouverneur de
Lagos m'envoya inviter d'aller dans la place. J'y fus transporté et tout le
monde m'y suivit. Il nous a aidés autant que le pays misérable a pu le per-
mettre. Nos gens ont été avec le quart d'ua pain d'une livre pendant deux
jours; et il ue m'a pas été possible de faire donner un peu de paille aux
blessés et aux malades. L'on m'a logé aux Capucins avec les officiers. Ces
bons religieux ont bien des attentions pour moi ; j'ai à me louer infiniment
du corrégidor, que l'on nomme ici ministre du Roi ; il m'a prévenu sur tout :
il m'a prêté de l'argent du pays, car l'on no vouloit pour rien celui de France.
Je le lui ai rendu de celui qui m'est venu de Cadix, et il n'a rien exigé pour
le change, ni pour l'empruut. il a mis le plus de police qu'il a pu pour que
nos gens ne fussent pas volés.
a J'ai encore les plus grandes obligations au II. P. Silvciru, gardien des
Trinitaires; il m'a prévenu sur tout. Si vous avez occasion de leur faire
plaisir, je vous en serai très-obligé
• Signé : La Club.
. A Lagos, le 28 août 17 59. »
208 JOURNAL DE BARBIER.
M. Berlin a d'abord refusé : 1" Sur son incapacité
dans la matière de finance; 2° sur sa délicatesse; ces
deux excuses sont vraies. On dit même qu'il est assez
paresseux, cependant on l'a engagé d'accepter cette
place, et il a été présenté au Roi, le 24, par M. le comte
de Saint-Florentin. On dit aussi que c est un homme de
fort bon sens, et d'un jugement assez solide pour décou-
vrir le vrai d'une opération.
Voilà donc M. Berlin, contrôleur général des finances,
pour remédier aux maux qui ont été faits, aux coups
frappés, et pour rétablir, s'il est possible, un peu la con-
fiance du public; il faut détruire tout ce qui a été fait par
M. Silhouette et prendre de nouveaux plans et des sys-
tèmes difl'érents; voilà la grande difficulté, attendu qu'il
faut nécessairement de l'argent, et plus sérieusement
aujourd'hui qu'il y a un mois, par toutes les adversités
qui nous arrivent et qui éloignent toute idée de paix.
M. de Sartine\ lieutenant criminel, François d'ori-
gine, mais né en Espagne, homme de quarante-cinq ans
environ, très-sage et très-appliqué à sa charge, a été
nommé par le Roi pour lieutenant général de police,
dont il s'acquittera très-bien, et M. Le Noir, conseiller
au Châlelet, fils du lieutenant particulier du Chàtelet,
a la charge de lieutenant criminel.
La nouvelle de la délaite et de la dispersion de la
Hotte de M. de ConRans est arrivée samedi matin 24.
Nous avons eu deux vaisseaux coulés à fond, faute, dit-
on, d'avoir fermé les sabords, et trois de nos vaisseaux
1 . Sarliue (Antoine-Raymoud-Jean-Gualbert-Gabriel de) , né à Barcelone
eu 1729, mort à Tarragone en 1801. Eu sa qualilé de lieutenaul général de
police, il se montra un des plus habiles successeurs du premier d'Argen-
son, dont Fontenelle a si bien apprécié le mérite et le talent. S'altachant
surtout à prévenir les abus, les délits, mais obligé souvent par ctat da les
puiir, il sut pourtant se concilier l'estime et même l'aQectiou des différents
ordres do citoyens. Eu 1774, il fut nommé secrétaire d'État au département
de la marine, et dans ce nouveau poste il se conduisit avec la sagesse et le zèle
f(ui avaient caractérisé sa précédente administration. [Biographie univer-
selle, de Michaud.)
DÉCEMRKE 1759. 2G9
ont été obligés de se brûler eux-mêmes. Le siir|)lus de
la flotte de Brest est, partie à l'ile d'Aix , et partie
dans la rivière de Villaine. On a dressé des batteries
de canon pour empêcher les Anglois de les venir brûler
dans cette rivière. Ils ont perdu aussi quelques vaisseaux,
mais cela ne les empêche pas d'être toujours en force.
La reine de Hongrie est plus heureuse que nous.
Le 20 novembre, le maréchal Dawn a attaqué, à trois
lieues de Dresde, un corps de vingt-quatre mille Prus-
siens, dont six mille de cavalerie ; ils étoient dans des
défilés et enveloppés par l'armée de l'Empire. Us ont
tous été obliges de mettre les armes bas et de se rendre
prisonniers de guerre. On a pris nécessairement de l'ar-
tillerie et des bagages. C'est une furieuse perte pour le
roi de Prusse qu'un corps de vingt-quatre mille hommes
de bonnes troupes. Quoi(pie nous n'ayons aucune part
à cette action , cette nouvelle a un peu consolé les
esprits.
On attend, à présent, les nouveaux arrangements dans
les finances. On dit qu'on va remettre tout sur l'ancien
pied dans les fermes générales; qu'il n'y aura plus que
quarante fermiers généraux ; qu'on va rétablir les sous-
fermes, et qu'on payera les billets des fermes, rescrip-
tions sur les recettes générales et autres billets royaux,
et l'on parle en même temps de faire pour deux cents
millions de billets nationaux pour remettre la circula-
tion dans le commerce.
Décembre»
MaJaiuc Infante a la petite vérole. — Ou vend le dt'tail imprimé de ce qui
concerne rembarquement de Brest. — Chanson contre les Anglais. —
M. de Conflans vient à Versailles pour se jusiifior. — On attend des arran-
gements de finance. — Le duc de Bourgogne est trèsrnialade. — Le méde-
cin Bouvart. — Le Parlement supprime divers écrits. — Mort et enterre-
ment du sieur Houlant, prélrc janséniste. — Mort de Madame Infante.
Le Roi h .Mariy. — Dépenses extraordinaires. — Le premier président est
mande à Versailles. — Nouveaux succès du maréchal Uawn. — lïnirevuc
du Roi et du premier président. — Bous mots. — Le due de Broijiie,
J8.
210 JOURNAL DE BAHBIER.
maréchal de France. — Plaisanteries sur les contrôleurs généraux. —
Disgrâce de M. de Souvré.
Madame Infanle, duchesse de Parme, femme de don
Philippe, frère du roi d'Espagne actuel et. oncle du roi
de Naples, laquelle est depuis longtemps ici à la Cour de
France, a la petite vérole ; elle est âgée de Ircnte-deux ans.
Mardi 4 de ce mois, on a exposé le soir, à huit heures,
le saint-sacrement à Notre-Dame et dans les églises de
Paris, pour les prières de quarante heures. Elle a été ad-
ministrée, et on ne sait pas quel en sera l'événement.
Depuis les premiers jours de ce mois , on a crié et
vendu dans les rues un détail imprimé Me tout ce qui
1. Voici la copie de cet imprimé dont Barbier a joint un exemplaire à son
journal :
DÉTAIL ET LISTE GENÉRiLE
De loul ce qui concerne l'embarquement.
36 Taisseaui de ligne, 12 frégates, 8 brûlots, 6 chebecs, 4 galères, 8 ga-
liotes à rames, bOO vaisseaux plats de transport pour munitions et vivres,
lesquels auront chacun deux pièces de canon de 36 ou 24, en proue et eu
poupe, pour battre la plage en abordant à terre. Biscuit pour trois mois,
ainsi que farine, viandes salées, vin et eau-de-vie, foiu et orge, 30 médecins,
100 chirurgiens, 50 apothicaires, 6 grandes pharmacies, 20 aumôniers dans
chaque vaisseau.
Généraux. Le prince de Conti en chef, le prince de Soubise et milord
r.hauniont sous lui, 7 lieutenants généraux, 12 maréchaux de camp.
Régiments d'infanterie.
Gardes françaises, 4 bataillons.
Gardes suisses, 2
Normandie, 4
Bourbonnais, 4
La marine, 4
La brigade irlandaise, 9
Écossaise, 2
Lyonnais, 2
Limousin, 2
Royal-Vaisseau, 2
Les grenadiers de France, 4
Saint-Chaumont, 2
Bourbon, 2
Cavalerie. Huit régiments de cavalerie, faisant 256 hommes.
Dragons. La Générale, Marbœuf, Languedoc et autres, 240 hommes.
Cavalerie. 400 (gardes du corps, 150 grenadiers à cheval, 200 gea-
La Reine,
2 bataillons.
Artois,
2
Saintonge,
1
Cambise,
1
L'Ile-de-France,
1
Royal-Comtois,
2
Rohan-Rochefort,
2
Beauvoisins,
2
Les grenadiers royaux
, 4
Poitou,
2
Conti,
2
La Sarre,
2
Total,
64 bataillons.
DÉCEMBRE 1759. 211
concerne ce grand embarquement projeté depuis long-
temps ; savoir le nombre de vaisseaux de ligne, de fré-
gates, de galiotes , entre autres de cinq cents bateaux
darmes et chevau -légers, 200 mousquetaires gris et noirs. Total, 960
hommes.
Récapilulalion.
64 bataillons, 4 3,840 hommes; 8 régiments de cavalerie, 3,460; 4 de
dragons, 3,400; légion royale et artillerie, 3,000; cantabre, 600.
Total, 54,300 hommes.
AVEC PERMISSION.
A la suite se trouve le canard suivant, que nous reproduisons pour don-
ner une idée du genre :
Touchez tambours, sonnez trompettes,
Braves François, aux armements,
Le Roi le veut, et qu'on s'apprête !
Il faut faire un embarquement.
Avec joie les drapeaux volants
Au plus alerte,
11 faut voguer au gré du vent
Eu conf|iiérant.
De longtemps le grand dieu \eptune
N'aura vu si brillante armée;
Bellune, Mars et la Fortune
Se déclarent pour les François.
Us conduiront ces braves guerriers,
En grand volume,
Cueillir des palmes et des lauriers
Chez les Anglois.
Trente-six vaisseaux, douze ti'égates.
Quatre galères et huit brûlots,
Vont partir pour donner attaque.
Suivis de cinq cents plats vaisseaux.
Ah! que les Anglois auront chaud.
Si on débarque !
On leur fera faire des sauts
Les pieds en haut.
Toute notre armée maritime
Aura bonne provision
De biscuits, de viande et farine.
De vin, d'eau de vie à foison,
Et par-dessus tout de canons.
Quelle discipline!
L'Anglois dansera de son long.
Sans violon.
Le grand Couli, le grand Soubise,
Et CUaumonl, ces bons (jéncraux,
212 JOURNAL DE BARBIER.
plais qui doivent porter et débarquer en Angleterre plus
de cinquante mille hommes, avec la liste des régiment?
et le nombre des gens de la maison du Roi, gardcs-fran-
çoises cl suisses, gardes du corps, mousquetaires, gen-
Vont s'embarquer sans nuUe feiutise.
Pour commander l'armée sur l'eau.
George aura la lièvre au cerveau,
Ah ! quelle surprise !
Il craint pour les villes et châteaux
De tristes assauts.
Gardes suisses, gardes françoises,
Normandie, Lyonnois, Bourbonnois,
La brave brigade irlandoise
Et la marine sont tous prêts.
Soixante-quatre bataillons,
Le cœur bien aise,
Par ordre du grand roi Bourbon,
S'embarqueront.
Cavaliers, dragons, mousquetaires.
Gendarmes el chevau-légers,
Vont paroitre dessus la mer
En bons et généreux guerriers ;
Et notre foudroyante armée,
Comme sur terre,
Ne fera pas aucun quartier
Aux alliés.
Que dira le roi d'Angleterre,
Que dira son lils Cumjjcrland,
Quand ils verrunt tant de corsaires
Et tant d'illustres coniballants?
Leurs tambours battront aux champs,
Car dans la guerre
Ils avancent ordinairement
En reculant.
L'Anglois, d'une humeur frénétique,
Voit son peuple tout consterné :
Point d'ouvriers, point do boutique;
La misère est de tout coté.
Soir et matin on voit pleurer
Les cathol.qucs,
.attendant l'heureuse arrivée.
De nos François.
Parlez, François, en assurance,
Dieu vous prend sous sa protection.
Combattez pour le roi de France
Et pour notre religion.
DÉCEMBRE 1759. 213
darmeset chcvau-lcgeis, qui doivent aussi s'embarquer,
et on annonce pour généraux en chef M. le prince de
Conti, le prince de Soubise et milord Chaumont\
Ensuite de ce détail imprimé avec permission, il y a
une longue chanson sur ce débanjuement en Angleterre
et sur la crainte que doivent en avoir les Anglois.
On ne conçoit pas comment on a permis d'imprimer
une pareille pièce, et encore moins de crier et vendre
deux liards cette chanson, qui est indécente dans les
circonstances de la nouvelle de l'échec qui est arrivé,
le 17 de ce mois dernier, à la flotte de Brest, commandée
par M. le marquis de Conflans, au sujet de laquelle
mauvaise aventure, M. le marquis de Conflans est venu
ces jours passés, à Versailles, pour se justifier et pour
en jeter la cause sur M. le marquis de BeautVemonl.
Cela est d'autant plus déplacé que nous sommes dans
une assez mauvaise position , que les bateaux plats ne
remuent point des ports, et qu'on a tout lieu de présu-
mer que nous ne serons point en état de tenter cet em-
barquement.
Il n'y a aucune raison pour excuser la police à cet
égard.
On attend, à présent, les arrangements de finance.
On croit qu'on détruira tout ce qui a été enregistré au
lit de justice dernier du 20 septembre; les uns parlent
de mettre dans le public pour deux cents millions de
billets; les autres, qu'en supprimant tous ces droits
Enfin, pour Dieu et pour le Roi,
Avec confiance.
Chez l'ennemi de notre foi,
Plantez la croix.
Ce qu'il y a de mieux dans cette chanson, c'est, sans contredit, le nom de
grand, appliqué aux princes de Soubise et de Conti. Il est curieux de voir,
trente ans avant l'apparition de la Marseillaise, comment le gouveruemoiit
de l'ancienne monarchie s'y prenait pour exciter l'enthousiasme populaire.
I. Lisez Thomont.
214 JOURNAL DE BARBIEU.
nouveaux, on doublera la capitation. En tout cas, il est
à croire qu'on travaille beaucoup à cet objet, que le mi-
nistère est très-embaiTassé, et qu'on aura bien de la
peine à rétablir la confiance, l'argent étant toujours
très-rare.
M. le duc de Bourgogne est aussi dans un très-maur
vais état. On compte qu'il est attaqué depuis longtemps
d'une humeur scorbutique, et on parloit, ces jours passés,
de lui couper une jambe. Il est à présent entre les mains
de M. Bouvart S fameux médecin sur le pavé de Paris,
qui descend même du sieur Bouvart, premier médecin
de Louis XIII, d'où vient aussi M. Bouvart de Fourqueux,
procureur général de la Chambre des Comptes. M. Bou-
vart se sert et emploie, dit-on, l'anliscorbutique du
sieur Mouret.
On a vendu dans les rues une sentence du Châtelet,
du 27 novembre, que le Parlement n'avoit point encore
repris ses séances et ses fonctions, qui supprime trois
écrits qui sont lettres d'un directeur de Sorbonne et
réponses à ces lettres sur la nécessité de gai'der le si-
lence sur la constitution Unigenilus (qui est la loi de la
déclaration du 2 septembre 1754), comme contenant
des propositions indiscrètes tendantes à renouveler des
disputes assoupies par la déclaration du 2 septembre
1754, enregistrée en la Cour le 5, et, en tout, contraires
à l'obéissance due par tous les sujets du Boi indistinc-
tement à ladite déclaration.
Il est dit dans le réquisitoire de M. le procureur du
Boi que ces difTérents écrits, qui se croisent et se com-
battent par les principes, les uns à litre de soumission,
les autres sous prétexte de devoir et de conscience, ne
1. Bouvart (Michel-Philippe), médecin qui a joui d'une grande célébrité à
Paris pendant le dix-huitième siècle, né à Chartres en 1717, mort en 1787,
après avoir refusé les secours de l'art qu'il avait lui-même si heureusement
pratiqué, et en disant qu'il sentait l'inutilité des remèdes qui ne feraient que
rendre plus douloureux ses derniers moments. Eu 1768, il fut anobli par le
Roi et décoré en 1769 du cordon de Saint-Michel.
DÉCEJIRP.E 1759. 215
pouvoioiit servir qu'à aigrir les esprits et à conliniier la
rermentalion. C'est la raison pour laqiiollo on aiiroil
aussi, bien fait de ne pas imprimer, publier et vendre;
cette sentence, qui ne sert qu'à donner une connoissance
publique de ces brochures dont bien des gens n'auroient
point entendu parler; et rendant tous ces beaux juge-
ments, on souiïre toujours \a.Gaz-etteecclésiasiique, qui
se débite publiquement toutes les semaines dans nombre
de maisons ou, pour mieux dire, dans tout le public, et
qui est un ouvrage bien plus scandaleux et plus dange-
reux que ces petites brochures.
Le sieur Roulant, prêtre sur la paroisse de Saint-
^icolas<les-Champs et janséniste connu pour ses appels,
à (pii le sieur de La Tour, desservant de la paroisse, avoil
refusé les sacrements, pour quoi il a été décrété de prise
de corps par le Chàtclet, et qui a été enfin administré
■)ar un des prêtres de la paroisse, ce qui s'est passé le 3
ie novembre dernier, est mort ces jours-ci. On lui a
fait un enterrement avec cinquante prêtres ayant des
cierges ; au moment qu'il a été mis dans la fosse, il n'est
resté, dit-on, que quatre prêtres, et tous les autres se
sont retirés. Il y avoit grand monde et surtout des frères
jansénistes. Cette retraite des prêtres les a fait mur-
iinircr et a excité du scandale. On dit plus sûrement
qu'il y avoit un commissaire de la part de M. le lieute-
nant général de police, pour examiner ce qui se passe-
roit, qui a dressé son procès-verbal qu'il a remis au
greffe du Châtelet, qui, les Chambres assemblées, a
décrété de [)rise de corps celui qui étoit alors desservant,
et quatre prêtres d'ajournement personnel qui sera
bientôt converti \ Cette pauvre paroisse est bien mal-
tiJiilée. Indépendamment du mérite^ de l'affaire, on dit
1. Nous reproduisons le texte de Barbier dans son incorrection première;
il est à présumer que la phrase est restée incomplète; et nous pensons qu'il
faut jijouter après les derniers mots : qui sera bientCil converti, ceux-ci :
en arrH de prise de corps.
2. Mérite est ici dans le sens d'importnnce.
21G JOURNAL DE BAflDlER.
que plus de vingt personnes ont signé une requête
adressée au Parlement pour se plaindre de cette con-
duite, et que M. Quillet, conseiller au Châlclet, jansé-
niste déjà connu, éloit à la tête. Dans un ministère
ferme, on auroit fait interdire les prêtres pour un mois,
ce qui les auroit privés de leurs rétributions journa-
lières, et, par arrêt du Conseil, on auroit condamné
sérieusement en cinq cents livres d'amende, applicables
aux pauvres de cette paroisse, tous les particuliers qui
avoient signé cette requête pour avoir rompu le silence.
Du jeudi 6 décembre. Madame Infante, fille de France,
épouse de don Philippe, duc de Parme et de Plaisance,
est morte, à trois heures et demie après midi, de la
petite vérole. Pendant son agonie, tous les carrosses de
la Cour avoient été préparés, et, sur-le-champ, le Roi,
la Reine, M. et madame la Dauphine et Mesdames de
France sont partis pour le chàleau de Marly, où tous
les ministres et les grands ofliciers se sont rendus.
M. le duc do Rourgogne, qui va mieux et à qui on ne
coupera point la jambe, suivant les apparences, et les
autres fds de France sont restés à Versailles.
Madame Infante a été portée, le soir même, à Saint-
Denis, et elle a été mise dans le caveau un jour ou deux
après. Cela s'est fait piomptemenl à cause de la nature
de la maladie.
Le Roi, la famille royale et, comme l'on entend, ma-
dame la marquise de Pompadour sont restés à Marly
depuis le jeudi au soir jusqu'au mardi 1 1 décembre. La
Reine tenoit la table le soir avec la famille royale, et le
Roi, qui a à Marly de petits appartements, y faisoit de
petits soupers à l'ordinaire. Au surplus, tout le monde
y avoit l'air très-triste.
Le Roi a nourri, dans ce voyage, tout le monde, mi-
nistres et autres, même les domestiques, et chauiïé de
façon qu'on m'a dit, comme chose sùie, qu'on y brùloit
quatre-vingts cordes de bois par jour. Ce voyage, malgré
DÉCFMBRF. (759. 217
la misère où nous sommes, aura coûté bien de l'argent.
Toute la famille royale est donc revenue, mardi 11, à
Versailles, et, ce jour-là, la Cour et la Ville ont pris le
deuil pour six semaines de madame la duchesse de
Parme.
Du 16 décembre, M. le premier président et les gens
du Roi ont clé mandés aujourd'hui à Versailles. On dit
que c'est pour conférer sur les affaires de finances, et
l'on croit que l'on veut changer, en tout ou pour la plus
grande partie, tout ce qui a été fait au lit de justice du
20 septembre dernier.
Du lundi 17, il y a assemblée de Chambres à dix
heures pour entendre ce qui sera rapporté par M. le
premier président, et pour délibérer en conséquence;
car on n'avoit rien fait au Parlement au sujet des der-
nières remontrances qu'on devoit présenter.
Depuis la dernière défaite des troupes du roi de Prusse,
le maréchal Dawn , général de la reine de Hongrie, a
eu encore deux affaires. Dans la première, il lui a tue
cinq cents hommes et fait quinze cents prisonniers, et
dans la seconde, dit-on, du 4 de ce mois, deux mille
tués et quinze cents noyés qui s'étoient embarqués dans
les bateaux sur l'Elbe. Si tout cela est vrai, le roi de
Prusse est très-mal dans ses affaires.
Au surplus, on parle beaucoup de travailler à la paix,
et que le roi d'Angleterre et le roi de Prusse y sont dis-
posés. Il y a cependant apparence que cette paix ne sera
pas avantageuse pour la France, après tous les malheins
qu'elle a essuyés depuis deux ans, et surtout pour la
guerre de mer et les afiairesde l'Amérique; mais telle
qu'elle soit, elle paroît très-nécessaire dans les circon-
stances présentes.
Le dimanche 16, M. le premier président avoit été
mandé séparément. 11 a eu une assez longue conférence
avec le Roi, dans laquelle il lui a d'abord parlé du Par-
lement de Besançon, pour envoyer les lettres de cachet
Vil. 19
218 JOURNAL DE BARBIEP..
(l'exil, en faisant entendre au Roi qu'il y avoit assez
longtemps que ces magistrats, qui n'avoient agi que par
3èle, souiïroient et que la justice étoit interrompue dans
cette province. Le Roi lui a dit qu'il y songeroit sérieu-
sement.
M. le premier président a rapporté ensuite au Roi un
précis des remontrances auxquelles travailloit le Parle-
ment, par rapport aux édits du dernier lit de justice et
aux opérations faites depuis par des arrêts du Conseil;
il a fait entendre à Sa Majesté qu'elle avoit été surprise
dans tout ce qui avoit été fait; qu'on avoit perdu le cré-
dit du Roi et la confiance de ses sujets, même des étran-
gers; que, pour la rétablir, il falloit mettre ordre à
toutes les malversations qui se faisoient depuis un temps
dans les finances, principalement dans la partie de la
guerre; que 1-e Roi devoit supprimer, autant qu'il étoit
possible, toutes les dépenses superflues, et qu'il falloit
que toutes les opérations du gouvernement fussent an-
noncées au public dans les formes ordinaires, c'est-à-dire
par des édits et déclarations enregistrés au Parlement.
liC Roi a dit à M. le premier président Joly qu'il avoit
égard à tous ces objets. 11 parut convenir de la surprise
qui lui avoit été faite, et être satisfait du précis des re-
montrances auxquelles on travaille.
De sorte que ce sera apparemment sur ces remon-
trances que l'on réformera la plus grande partie des
opérations de M. de Silhouette, et que l'on fera des ar-
rangements nouveaux dans les finances.
De cette façon, le crédit et l'autorité du Parlement ne
feront que s'augmenter, soit par les affaires de l'Église,
soit par la mauvaise administration du ministère.
A l'égard des gens du Roi , le ministre leur remet un
cdit du Roi, portant trois millions de rentes viagères, en
forme de tontine, dont le Roi retirera trente millions,
on cas que ces rentes soient levées, comme il y a appa-
rence, lequel a été enregistré au Parlement, les Chain-
DÉCEMBRE 1759. 219
bres assemblées, lundi 17 de ce mois de décembre.
Les actions ne sont que de deux cents livres chacune,
pour que plus de personnes soient en état d'en prendre.
il y a dix classes de dix en vingt ans, dont la dernière
est à soixante-dix ans. L'intérêt est assez raisonnable;
l'action de la première classe jusqu'à dix ans produit
quatorze livres pour deux cents livres, et, dans la der-
nière, vingt-quatre livres, indépendamment des accrois-
sements dont le Roi ne se retient quoi que ce soit.
Ce pauvre M. de Silhouette, avec tout son esprit, a
trouvé le secret de se faire détester. On a fait son épi-
tapbe d'avance ; « Ci-git Silhouette; l'on f... qui le re-
grette. )) Les Anglois ont fait aussi une anagramme
sur le mot Louis : « Solui » quand on a fermé les caisses.
Il n'y a pas de lettres à ajouter.
Du 20 décembre. Le Roi a fait maréchal de France
M. le duc de Broglie, qui a le commandement de l'ar-
mée en Allemagne, du côté de Francfort, contre le
prince Ferdinand de Brunswick , général de l'armée des
alliés. Il y a apparence que l'armée françoise aura fait
de grandes réjouissances à cette nouvelle du duc de
Rroglie.
On travaille toujours dans des conseils et sur l'avis
d'anciens fermiers généraux et autres, à réparer tous
les maux que M. de Silhouette a fait par ses opérations
violentes.
On a fait cette plaisanterie sur les différents contrô-
leurs généraux qu'il y a eu depuis un temps :
Que M. Moreau de Séchelles nous en a donné tout du
long de l'aune. Il faut savoir que M. de Séchelles étoit
lils de M. Moreau , marchand drapier, et que lui-même
avoit tenu l'aune dans sa jeunesse, dans la boutique de
son père. C'est lui qui a supprimé tous les sous-fer-
miers.
Que M. Peirenc de Moras, gendre de M. de Séchelles,
nous avoit rasé de près. On a dit que son père avoit été
220 JOURNAL DE DARBIER.
garçon perruquier à Paris; mais cela n'est pas vrai.
Que M. de Boulogne nous avoil achevé de peindre.
11 est fils d'un fameux peintre du Roi.
Que M. de Silhouette nous avoit fait passer par les
grands remèdes, apparemment à cause de M. Astruc,
son beau-père, médecin.
Enfin , que M. Berlin , contrôleur général actuel , alloit
mettre la police dans les finances, parce qu'il étoit lieu-
tenant général de police.
Au surplus, il n'y a encore aucun arrangement pour
les finances.
Il n'y a aucune nouvelle de l'armée. On est cantonné,
mais on n'a point encore pris les quartiers d'hiver.
M. le marquis de Souvré, maître de la garde-robe du
Roi et favori , a été obligé de vendre cette charge à cause
d'un bon mot. Il a dit qu'il s'élonnoit que madame la
marquise de Pompadour voulût apprendre l'allemand,
pendant qu'elle ne faisoit qu'écorcher le françois.
ANNÉE 1760*.
Janvier»
Service pour le roi d'Espagne h Notre-Dame. — On craint que les troubles ne
recommencent dans l'Eglise. — On continue de porter l'argenterie à la
Monnaie. — Assemblées de convulsionnaires. — Les jésuites sont chassés
de partout. — Rien de nouveau par rapport aux ainiccs. — Le comte de
Maillebois e.st rais en liberté.
Mardi 15 janvier, il y a eu dans la nef de Noire-Dame
un service solennel pour la mort du roi d'Espagne; on
y avoil dresse un catafalque magniliqiie. M. le Dauphin,
madame la Dauphine et deux de Mesdames de France y
sont venus de Versailles. Le Parlement, les autres Cours,
le gouverneur de Paris, M. le duc de Chevreuse, et le
corps de Ville y ont assisté. Moreau, ci-devant conseiller
au Parlement , évêque de Vence , a prononcé l'oraison
funèbre.
Le Parlement s'est assemblé plusieurs fois depuis le
commencement de cette année, au sujet de sermons qui
ont été faits et de quelques assemblées particulières dans
Paris; car il subsiste toujours un germe de discorde pour
les affaires de l'Église. On dit même que M. l'archevêque
de Paris , toujours entêté , pourroit bien encore se faire
exiler. Nous n'avons besoin de pareilles misères dans les
circonstances présentes.
Par arrêt du Conseil, on a continué l'invitation aux
bons sujets pour porter leur argenterie à l'hôtel des
Monnoies jusqu'au 1" avril prochain; elle sera prise sur
le même pied que ci-devant.
1. Le Journal de Barbier contient pour cette année deux rédactions dif-
férentes. L'une s'étend, dans le dernier volume, de la page 437 à la page 474 ;
l'autre s'étend de la page 477 à la page b83 ; cette dernière est de beaucoup
la plus complète, et c'est celle que nous reproduisons ici.
19.
222 JOURNAL DE BARBIER.
On a trouvé mauvais que, lorsque M. l'archevêque de
Paris officioit à Notre-Dame, il y eût dans les cours de
rarclicvêclié mille pauvres assembles [)0ur recevoir dos
aumônes, et cela a été interrompu par des ordres de la
grande police.
Les autres assemblées dont on s'est plaint et qui ont
été dénoncées au Parlement, sont au sujet de convul-
sionnaires, où il se passe des choses extraordinaires. Ce
sont des fdlcs qui sont toujours actrices, à qui l'on en-
fonce des épécs nues dans le [ront, dans le sein, dans les
oras, ou bien à qui l'on donne de grands coups de bûche
sur la poitrine; ce qui est présumé se faire à titre de
miracle de la part de Dieu, pour la bonne cause. Plu-
sieurs personnes d'esprit, même de nos grands philo-
sophes, ont été voir ces folies par curiosité; cela est
même très-surprenant^.
On dit aussi que le Parlement vouloit abolir toutes les
congrégations en usage chez les jésuites de Paris qui
forment des associations; d'autant qu'il y en a, non-
seulement pour les écoliers, mais pour tous les états,
bourgeois, artisans, domestiques.
(les pauvres jésuites sont dans Paris en bien mauvais
prédicament; depuis l'affreux événement du roi de Por-
tugal, ils ont été absolument chassés et renvoyés de la
1. Pour rendre hommage à Dieu, les convulsionnaires se souraetlaîent aux
plus ciuelles tortures. Ces tortures, qu'où désignait sous le nom de grands
secours et de secours meurlricrs, étaient ordinairement appliquées à des
jeunes filles par dos hommes jeunes qu'on appelait secouristes. Les petits se-
cours cousislaient, lors de l'agitation des convulsionnaires, à prévenir leur
chute, les dangers auxquels les exposaient leurs mouvements violents, et à
ranger leurs vêtements très-souvent en désordre. Les grands secours s'admi-
nistraient en frappant rudement les convulsionnaires, en les foulant aux pieds,
en les martyrisant, etc.
Voyez Sprengel, Hisloire de la médecine. Paris, 1815, in-8», t. vi.
p. 8 b et suiv. — Carré de Monfgerou, la Vérité des miracles opérés par
l'inlercession de M- Paris et d'autres appelants. Co\oëne, 17.lb-1747,
iu.4". — Le Naturalisme des convulsions, par Philippe Hecquet, 1733,
iu-12.— Dulaure. tfist.rfe Paris. Paris, 1825, iu-12, t. vu, p. 409 et suiv.
— Henri Martin, Uist-de France, lSb3, t. xvu, p, 357.
JANVIER 1760. 223
Ville de Lisbonne et du royaume de Portugal et trans-
portés dans des vaisseaux sur les terres du pape. Les
répn]jli<|ues de Venise, de Gênes, la reine do Hongrie,
le roi de Sardaigne, personne ne veut leur donner d'asile,
et l'on ne sait pas ce que le pays en fera; cependant il
n'y en a point eu encore d'exécutés à Lisbonne.
Le Parlement a remis au mois de mars leurs délibé-
rations, au sujet des assemblées qu'ils voudroient dé-
fendre ; et l'animosilé contre ces Pères est plus forte que
jamais.
11 n'y a plus rien de nouveau par rapport aux armées,
à l'exception de quelques escarmouclies. Les troupes
sont en quartier d'biver. Les Suédois agissent pourtant
toujours dans la Poméranie, malgré la rigueur de la
saison, le froid ayant été plus fort qu'en 1740.
M. le comte de Maillebois, qui avoit été enfermé dans
un château, au sujet de sa conduite à l'armée à l'égard
de M. le maréchal d'Estrées, a été remis en liberté. On
dit même qu'il aura un commandement dans l'armée,
et l'on se plaint quasi de M. le duc de Broglie. 11 y a
toujours ici la même disposition à faire des nouvelles,
et cela se fonde sur la variation et l'instabilité du gou-
vernement.
On voudroil faire de grands préparatifs pour la cam-
pagne prochaine; mais le ministère est arrêté par la
rareté d'argent, et par la grande difficulté de trouver des
moyens pour en a voir ^.
Les finances sont toujours dans le même état, c'est-à-
dire toutes les caisses sont fermées et la confiance per-
due, cl les nouveaux fermiers généraux, qui ont donné
des fonds et que l'on appelle les inlrépides, font tou-
joiu's des assemblées de travail sur les derniers ëdits du
1. Pendant toule la durée de la guerre de Sept ans, on c.;nslata eu
moyenne un déficit de deux cent dix-sept millions par an. Dans les dernières
années du régne de Louis XV, la dette publique montait à quatre milliards
trois cent quatre-viuj^tsix millions trois ceut dix-huit mille francs
224 JOURNAL ])E RARBIER.
lit de justice qui ne sont point encore révoqués publi-
quement.
II n'y a point encore jusqu'ici de changement dans le
ministère. M. le duc de Choiseul, ministre des affaires
étrangères, a le grand crédit à la Cour , étant dans la
plus grande intimité avec madame la marquise de Pom-
padour. On se plaint toujours de sa hauteur. C'est un
homme de beaucoup d'esprit; mais on le dit un peu
étourdi , caractère dangereux dans une grande place et
dans des circonstances critiques.
Comme toutes les nations belligérantes souhaitent la
paix et qu'elles en ont également besoin, on parle tou-
jours de propositions ; mais rien ne se réalise à cet égard.
Le Parlement a porté ses nouvelles remontrances au
Roi, au sujet non-seulement des anciens édits, mais des
changements que le ministre veut bien y faire.
Février.
Embarras du contrôleur des finances. — Accroissement des impôts. —
Service à Notre-Dame pour Madame Infante. — Tremblement de terre en
Palestine. — Taxe sur les nouveaux nobles. — Le Parlement examine deux
cdits bursaux. — Il fait des remontrances au sujet des dépenses publiques.
— Réflexions sur le gouvernement parlementaire en Angleterre. — Itéra-
tives remontrances. — Le Parlement demande l'économie dans les dépenses
du Roi. — Les gens du Roi reportent les édits à Versailles. — Louis XV
refuse d'entendre les représentations.
On ne sait point encore de particularités de quel-
que façon que ce soit. On ne peut attendre que du
mauvais pour les peuples.
M. Bertin, contrôleur général des finances, est tou-
jours fort embarrassé; mais il prend conseil des plus
habiles financiers, et on ne peut pas lui demander autre
chose.
Du 11 février. M. le premier président et deux prési-
dents à mortier ont été aujourd'hui à Versailles pour
recevoir les ordres du Roi, et les édits qu'on leur a pré-
parés et qu'il faudra faire examiner dans l'assemblée
des Chambres.
FÉVRIEIl 1760, 225
On dit qu'on payera le troisième vingtième pendant
deux ans; qu'il y aura un doublement de capitation pour
tous les particuliers, et un triplement pour celle des
domestiques, et que tous ceux qui ont acquis la noblesse,
par des charges ou autrement, depuis 1710, date de la
naissance du roi Louis XV, payeront chacun trois mille
livres par forme de don gratuit, et les veuves de ces
nobles quinze cents livres. On en saura davantage à la
fin de ce mois; car pour les taxes sur le luxe', on dit
généralement que cet édit n'aura pas lieu.
1. L'édit sur le luxe avait rencontré une très-vive opposition. Tandis que
le gouvernement restait attaché à la routine, les travaux des économistes et
les nouveaux systèmes de finances modifiaient singulièrement les idées du public.
les personnes qui s'occupent d'économie politique consulteront avec intérêt
les papiers du commissaire Delamarre, conservés à la Bibliothèque Impériale,
et parmi ces papiers, les volumes qui sont intitulés : Luxe. Elles >• verront,
pour les dernières années du règne de Louis XIV et le commencement du
règne de son successeur, à quelles mesures absurdes l'Etat avait recours
lorsqu'il était à bout d'argent. On entravait tout à la fois la production
et la consommation , en vertu de cette maxime très-désastreuse : Que les
dépenses des parliculiers sont la ruine des Étals. Ainsi Louis XIV com-
mença par proscrire les dentelles; puis il s'en prit aux gants, aux ceinturons,
aux manchons, aux jarretières Après les manchons, ce fut le tour des car-
rosses, dans lesquels les Parisiens déployaient un goût tout particulier. Tantôt
CCS carrosses, couverts d'un vernis brillant, étaient embellis par des pein-
tures ou des applications d'or en feuilles; tantôt ils étaient rehaussés par des
ornements de cuivre doré; les chevaux de ces brillants équipages portaient
des plumets, des pompons et des housses garnies de crépines d'or. Tout cela
fut impitoyablement proscrit, sans qu'il vînt jamais à l'idée du Roi, qui ren-
dait les ordonnances, ou du lieutenant de police qui les faisait exécuter
qu'en interdisant la production des objets de luxe, on réduisait à la misère
une foule de malheureux , sans qu'il entrât un écu de plus dans les caisses
publiques. Tous les corps de métiers furent indirectement frappés, la fabri-
cation des gardes d'épée en cuivre doré fut anéantie du coup, et c'était ce-
pendant pour Paris une industrie importante, puisque le prix de revient de la
dorure exécutée dans cette ville s'élevait, pour la main-d'œuvre et la matière
première, à cinq cent mille livres par an, et qu'un seul marchand expédiait
chaque année à la foire de Beaucairc, deux cent cinquante douzaines de ces
gardes. Les consommateurs étaient soumis aux mêmes vexations que les pro-
ducteurs. On fit revivre les anciennes ordonnances somptuaires; on régla le
nombre des pièces d'argenterie que chacun pouvait posséder; on eu fixa le
poids; et, en 1700, on défendit même aux femmes de la bourgeoisie l'usage
des boucles d'oreilles. Le grand Roi n'eu fut pas plus riche. Non content de
226 JOCUNAL DE BARBIER.
1)11 12. On a l'ail aujourd'hui un grand service avec un
catafalque, dans l'église de Notre-Dame, pour Madame
Infante ducliesse de Parme. M. Poucet, ancien évêque
de Troyes, a prononcé l'oraison funèbre. Il y avait ma-
dame la Daupliine, Madame, et Madame Louise, con-
duites par M. le Dauphin. M. le duc d'Orléans et M. le
prince de Condé; toutes les Cours et l'Hôtel de Ville y
ont assisté comme à l'ordinaire.
On avait dit qu'après les six semaines de deuil pour
Madame Infante comme lille de France, le Pioi qui, en
qualité de père, n'avoit pas porté ce deuil , le prendroit
pour onze jours pour Madame, comme duchesse de
Parme; mais cela n'a pas eu lieu. Le Roi n'a point pris
ni porté de deuil , ce qui auroit fait onze jours de deuil
de plus pour le public.
La ville de Safet, en Asie, dans la Palestine , et que
l'on dit être l'ancienne Béthulie, qui étoit sur une haute
montagne, a élé renversée et abîmée par un tremble-
ment de terre, ainsi que la montagne et plusieurs vil-
lages des environs. Cette ville étoit en grande vénéra-
tion parmi les juifs. Plusieurs des gens âgés s'y retiroient
de toutes les parties du monde, comme étant l'ancienne
demeure do leurs pères.
proscrire l'usage et la fabrication, le gouvernement, fidèle en ce point aux
trailitions du moyen âge, se mit en tête de faire détruire tous les objets d'é-
bénisterie, d'orfèvrerie ou d'argenterie sur lesquels pouvaient se trouver des
dorures. Ou brisa dans un seul jour quatre-vingt-sept horloges chez les hor-
logers de la place Dauphine et de la rue du Harlay.
Le grand Roi, à bout de ressources, eut recours aux mêmes expédients que
louis XV : il fondit sa vaisselle. Un inventaire, conservé aux Archives Impé-
riales sous le u° K, K., 362, et dressé eu 1709, montre ce qu'était, sous l'an-
cienne monarchie, le mobilier des rois. Cet inventaire donne l'indication des
pièces d'orfèvrerie provenant de Versailles qui furent fondues en 1689,
1690 et 1709. Ce ne sont point seulement, comme dans le mobilier déjà si
riche de nos rois au moyen âge, des assiettes et des vases d'argent; ce sont
des meubles complets eu argent, tels que guéridons, tables, fauteuils, pots à
fleurs, caisses d'orangers, balustrades de lits. Deux de ces balustrades, pro-
venant de Versailles, pesaient ensemble sept raille cent quatre-vingt-cinq
marcs neuf onces. Après une pareille destruction, Louis XV n'avait plus grand
chose à fondre. Ch. Louanbrb,
FÉvnir:ii I7fi0. 227
Lorsque le ministre remit à M. le premier président
et aux deux présidents les édits et déclarations, le 11 de
ce mois, on leur donna en présence du Roi une ré-
ponse par écrit très-gracieuse, remplie de compliments
honorables. Maison même temps, le Roi leur ordonnoit
de commencer par enregistrer deux édits : l'un pour le
troisième vingtième, et l'augmentation de la capitation,
et l'autre pour la taxe des nouveaux nobles. Le tout,
sans délibère)', attendu les besoins pressants.
Le Roi dit que son intention éloit que son Parlement
procédât, sans délai, à la vérification des deux déclara-
tions, concernant le don gratuit et le sol pour livre,
avant de délibérer sur les autres édits, les arrangements
à prendre exigeant la plus grande célérité. Le Roi finit
en disant que son Parlement donnera l'exemple, par son
empressement à seconder son zèle pour le bien de ses
sujets, et qu'il trouvera , dans le retour qu'ils doivent à
la tendresse qu'il a pour eux , le moyen de procurer à
ses peuples une paix durable.
Le premier président a rendu compte de sa mission
aux Chambres assemblées, mais sans avoir égard à l'ordre
d'enregistrer sans délibérer. On a nommé des commis-
saires pour examiner principalement ces deux édits, à
quoi ils ont travaillé le 15 et le 16, et préparé des objets
d'un arrête et de remontrances à faire en conséquence.
Samedi 16. Les Chambres ont été assemblées sur ce
travail, jusqu'à plus de quatre heures après midi, où il
y a eu de grands débats, dont le résultat a été à la plu-
ralité des voix de ne point enregistrer. On a fait un
arrêté contenant les objets des remontrances.
On dit que le cinquième article de cet arrêté est en
termes très-forts. Le Parlement prétend avoir commu-
nication des registres de la Chambre des Comptes, par
rapport au compte du Trésor royal de rannée dernière,
dans lequel il y a nombre d'acquits au comptant sur des
ordres du Roi, pour alFaires secrètes ou autres même.
228 JOURNAL DE BARBIER.
On dit que lors de rexanion de ce compte, il y a une
letirc de cachet à la Cliaiubre, qui lui ordonne de pas-
ser tous ces articles en compte au comptable, lesquels
articles montent, dit-on, à une somme de quatre-vingts
njillions pour un an.
Le Parlement prétend, dit-on, que le miuistère doit
lui rendre compte de l'emploi de toutes ces sommes
considérables et de ces dépenses secrètes, pour savoir si
elles ont été réellement employées au service de l'État,
par rapport à la guerre, ou si elles n'ont point été dissi-
pées mal à propos, ou même détournées par les mi-
nistres et autres gens de la Cour, et que jusqu'à ce que
le Parlement fût satisfait sur cette justification, il ne
pouvoit pas en conscience, enregistrer des édits de taxes
sur les peuples^.
Les gens du Roi ont été dimanche 17, pour demander
jour au P«oi pour lui présenter des représentations, et
l'on dit que le Roi leur a fait entendre que, puisque
cela étoit ainsi, les édits et déclarations enregistrés au
lit de justice auroienl leur exécution.
Les gens du Roi n'ont point parlé au Roi. Il paroit
que le Roi ne veut point de représentations ; ce qu'il a
fait entendre.
Ceci cause une grande fermentation dans le public et
donne à raisonner jusqu'à jeudi 21, que le Parlement
rentre le lendemain des Cendres.
D'un côté, tout le monde est prévenu d'une grande
déprédation dans les finances, attendu les sommes im-
menses que le Roi a tirées depuis trois ou quatre ans,
et Ton pense en conséquence que les représentations du
Parlement sont justes et pour le bien public.
D'un autre côté, la prétention du Parlement tend à
renverser totalement la forme de ce gouvernement. La
1. Oa voit ici le Parlement reprendre un rôle digue de sou iniporlance.
La lutte est encore une fois transportée sur un terrain nouveau ; la révolulioii
marche et grandit toujours.
FÉVRIER 1760. 229
Chambre des Comptes est dans l'usage de passer en
compte ces acquits au comptant sur l'ordre, et le Par-
lement ne doit avoir aucune insitection sur ce qui se
passe dans cette compagnie, qui est plus ancienne que
lui et également souveraine dans ce qui est de sa com-
pétence.
On dit à cela que le Parlement de Paris veut s'arroger
on Parlement d'Angleterre; mais il y a bien des dillé-
rences en Angleterre : le Parlement est composé de la
Chambre des Pairs et de la Chambre des Communes. Si
on vouloit imiter le gouvernement anglois, il faudroit
donc que les princes et les pairs de Fi ance se retirassent
du Parlement pour ne plus composer qu'une Chambre
des Pairs avec le Roi, et que les officiers de judicature
du Parlement composassent la Chambre des Communes;
ce qui ne pourroit jamais être encore la même chose,
par la manière dont se compose la Chambre des Com-
munes. Mais quoique cette Chambre semble avoir le plus
de crédit à Londres pour les subsides et les détails de
l'administration, le Parlement de Paris ne voudroit ja-
mais consentir à la séparation des princes et des pairs.
Quoi qu'il en soit, on craint fort que, si celte mésin-
telligence continue entre le ministère et le Parlement,
le Pioi ayant absolument besoin d'argent, cela ne cause
du trouble, d'autant que dans les provinces les Parle-
ments n'ont point enregistré les édits passés au lit de
justice.
ARRÊTÉ DU PARLEMENT DU SAMEDI 16 FÉVRIER.
« Arrêté, toutes les Chambres assemblées jusqu'à
« quatre heures du soir, qu'il sera fait au Pioi une dé-
« putation en la forme ordinaire, à l'ellct de lui repré-
<{ senter que son Parlement, toujours animé du même
« zèle pour son souverain, est prêt de lui en donner
« de nouvelles preuves.
« Qu'il peut même assurer ledit Seigneur Roi, que
vu. 20
230 JOURNAL DE BARBIER.
« ses peuples ne manqueront pas ^\o faire les derniers
« efTorls pour soutenir le poids énorme des impôts,
« lorsqu'ils verront qu'une économie publiquement re-
« connue dans les dépenses dudit seigneur Roi les in-
« vite à tout épargner pour eux, afin d'être en état de
« supporter les charges destinées à soumettre à la paix
« les ennemis de l'État; lorsqu'ils seront convaincus
« que les tribunaux ordinaires de la justice seront ou-
« verts, pour les redîmer de l'autorité arbitraire qui règne
u dans la ré[>artition des plus grandes impositions ;
« lorsqu'ils seront enfin assurés que les impôts multi-
« plies qu'ils fournissent tourneront tous au soutien de
« TÉlat. Mais que son Parlement ne peut se dispenser
« de représenter audit seigneur Roi, que plus les se-
« cours deviennent nécessaires, plus il est indispensable
« d'employer toutes les voies pour ranimer le cœur de ses
« sujets, de ne leur représenter que les besoins actuels,
« sans prévenir de trop loin les secours que la paix
« pourroit rendre superflus; que de {)areils moyens
« réunis donneroient à ses peuples un nouveau courage
« pour sui^porter les charges de l'État.
« Que son Parlement ose donc le supplier : 1" de
« faire expédier en forme d'édit la déclaration du luxe;
« 2° d'entretenir la partie qui concerne le don gratuit
« pour les années 1761 et 1762; 3" de fixer le montant
«■ annuel de la capitalion qui se repartit sur les tailla-
« blés, et de fixer, par un tarif qui ôte tout prétexte
« de les arbitrer, la capitation qui doit être payée par
« les autres sujets; 4° d'interdire la perception des
« -quatre sols pour livre de ladite imposition, n'étant
« autorisée par aucune loi du royaume; 5° d'ordonner
« que les contestations à l'occasion de l'imposition
(( soient portées aux élections, et par appel aux Cours
« des Aides; 6° que ledit Seigneur Roi sera très-in-
ft stamment supplié de vouloir bien mettre des bornes
« fixes et invariables au montant des dépenses incon-
FÉVRIER 1760. 231
« nues, en fixant irrévocablement celui des acquits du
« com|ttant, et en défendant aux officiers des Chambres
« des Comptes d'allouer sous aucun prétexte aucune
a somme au delà de ladite fixation, nonobstant toutes
« lettres-patentes à ce contraire qui pourroient leur être
« pareillement adressées, à reiïel de rassurer les [>eu-
« pies sur l'emploi utile du produit des impositions
a auxquelles ils contribuent abondamment. »
Lundi 25, le Roi a mandé les gens du Roi et leur a
dit qu'ils eussent à lui rapporter tous les édits et décla-
rations que le Roi avoit envoyés en dernier lien à son
Pai Icment. M. Joly de Fleury, premier avocat général,
a dit au Roi, avec sa permission, que leur mission au-
près de Sa Majesté étoit de lui demander un jour pour
la députation de son Parlement, à l'effet de présenter à
Sa Majesté ses représentations sur ces mêmes édits. Le
Roi a hésité un peu pour répondre et lui a dit ensuite :
Vous avez entendu mes volontés.
Du mardi 26. Assemblée du Parlement pour entendre
la réponse du Roi. Délibération jusqu'à une heure. Ar-
rêté; et la Cour a chargé M. le premier président de se
rendre auprès du Roi pour lui parler relativement à ce
qui avoit été arrêté.
ARRÊTÉ DU 26 FÉVRIER 1760.
« La Cour, en délibérant sur le récit fait par les gens
« du Roi, a arrêté que M. le premier président sera
« chargé d'employer incessanmient ses bons offices au-
a près dudit Seigneur Roi, et de lui représenter quelle
a a été la douleur de son Parlement, en a|)prenant les
« ordres qu'il a plu audit Seigneur Roi de donner le
« jour d'hier aux gens du Roi, avant d'avoir entendu le
« contenu aux représentations arrêtées le 16 de ce mois.
« Que s(m Parlement, animé du désir de concourir
« au rétablissement de la confiance publique, qui sem-
« bloit annoncer une nouvelle administration fondée
232 JOURNAL DE BARBIER.
« sur les formes essentielles et fondamentales ^ a plus
« consulte son zèle que les facnltés des peuples, dans les
« délibérations libres, que ledit Seigneur Roi exigeoit
« de sa fidélité.
« Que, disposé en conséquence à vérifier les imposi-
« tions ordonnées pour l'année 1760 par la première de
« ses déclarations, quelque accablantes qu'elles fussent
« par leur nature, il a été retenu par des obstacles qui
« se sont présentés sur le surplus du contenu en ladite
« déclaration, et s'est empressé d'en faire connoitre les
« motifs audit Seigneur Roi, par une dépulation en la
« forme ordinaire.
« Que néanmoins, par une surprise évidente faite à
« la religion dudit Seigneur Roi, et dans la vue sans
« doute de l'indisposer contre les officiers de son Par-
ce lement, l'on a engagé ledit Seigneur Roi à ne point
« écouter la voix de ses plus fidèles sujets, en le portant
« à retirer lesdites déclarations, édits et lettres patentes,
« avant même que son Parlement eût été dans le cas de
« pouvoir délibérer sur sept d'entre elles ; mais qu'ils
« manqucroient à tout ce qu'ils doivent audit Seigneur
« Roi et à eux-mêmes si, en même temps qu'ils se con-
« forment à ses ordres, ils ne faisoient pas un nouvel
« elTort pour écarter du trône les nuages qui l'environ-
« nent, et dissiper les funestes présages qu'ils annoncent
« pour l'avenir.
« Que , pleins de cette noble confiance qu'inspire
« toujours l'amour du bien public, les officiers de son
« Parlement osent assurer ledit Seigneur Roi que les
« représentations qu'ils le supplient de recevoir ne con-
« tiennent que des preuves sensibles de la fidélité à
« toute épreuve de magistrats, qui n'ont eu en vue que
« de montrer audit Seigneur Roi l'étendue de leur atta-
« chement pour sa personne sacrée et pour la gloire du
« nom françois; d'encourager les peuples à supporter
« les impôts dcsliiiés à accélérer la paix ; d'exposer audit
FÉVRIER 1760. 233
« Seigneur Roi la nécessité do ménager les ressources
« de l'avenir pour se procurer, dans la suite, les secours
« nécessaires pour forcer les ennemis de l'État à entrer
« dans les vues pacifiques dudit Seigneur Roi; enfin,
a de lui faire connoîtrc que la manière la plus efficace
« pour soutenir le zèle de ses peuples, consisie princi-
« paiement dans l'exemple d'une économie connue dans
« les dépenses dudit Seigneur Roi, dans le retranclie-
« ment de Varbitraire qui règne dans la plupart des
« impositions, et dans l'application la plus utile du pro-
« duit des impôts,
« Que ces importantes vérités sont l'expression la
« plus fidèle des sentiments d'une nation si attachée à
« son souverain et à sa patrie, et toujours disposée à
« sacrifier sa fortune et son sang au bien de l'État. Que
« ce seroit donc trahir les véritables intérêts dudit Sei-
« gneur Roi, que de ne lui pas représenter de quelle
« nécessité il est, dans les circonstances présentes, qu'il
« veuille bien laisser ces vérités approcher du trône, et
« ne consulter que ce qu'elles lui déclareront en faveur
« de ses sujets pour le rétablissement de l'ordre légale
« de la confiance et de la tranquillité publique.
« Arrête, en outre, que, pour obéir aux ordres du Roi,
« les gens du Roi seront chargés de lui remettre les édits,
« déclarations et lettres-patentes, après que le contenu
« du précédent arrêté aura été exposé audit Seigneur
« Roi par le premier président. »
Du jeudi 28 février, M. le premier président et deux
présidents , ensemble les gens du Roi , ont été à Ver-
sailles, ces derniers pour reporter au Roi, pour obéir à
ses ordres, tous les édits et déclarations, et les présidents
pour rendre h Sa Majesté ce qui est porté dans l'arrêté
de son Parlement.
Le Roi s'est un peu radouci ; il n'a pas voulu repren-
dre les édits, et il s'est relâché sur quelques objets des
impôts; mais il a persisté à l'enregistrement de la décla-
20.
234 JOURNAL DE BARBIER.
ration sur le troisième vingtième et la capitation avant
toutes choses, et Sa Majesté n'a pas voulu entendre les
représentations.
Du vendredi 29, le Parlement s'est assemblé et a
nommé des commissaires qui ont travaillé l'après-midi
chez M. le premier président.
Le troisième vingtième. — Politique du Parlement au sujet des enregistre-
ments. — Impôt d'un sol pour livre sur les droits d'entrée et de sortie. —
L'édit sur le luxe est retiré. — Impôts divers. — Les toiles peintes et les
étoffes de soie. — Suppression des receveurs des arrérages de rentes sur
l'Hôtel de Ville. — Le Parlement porte un grand coup à l'autorité souve-
raine. — On continue de porter de la vaisselle à la Monnaie. — Réserves
faites par le Parlement dans les enregistrements. — Mort de la princesse
de Gondé. — Assemblée générale du clergé. — Querelle de la Chambre des
Comptes et du Parlement. — Arrêts contre un imprimé clandestin. —
Edit relatif à divers offices de la ville de Paris. — Taxes sur la noblesse et
sur l'amidon.
Du samedi 1^' mars, assemblée des Chambres. On n'a
point enregistré. On a voulu que le ti^oisièine vingtième
ne fût établi que pour l'année 1760 et 61, et on a chargé
les gens du Roi de se rendre à Versailles pour deman-
der à Sa Majesté son heure, pour entendre à ce sujet la
dépu talion des trois présidents.
Il est à présumer que le principe de la conduite du
Parlement, à cet égard, est de ne pas donner l'avantage
à la Cour d'enregistrer quoi que ce soit par ordre, sans
que le Roi ait reçu les représentations, dans les cas où le
Parlement en a arrêté.
Du 4 mars 1760, assemblée des Chambres.
Le Parlement a enregistré une déclaration du Roi du
3 février dernier, par laquelle le Roi, au lieu d'une aug-
mentation de droits qu'il avoit imposés sur toutes sortes
de marchandises et denrées, réduit le nouvel impôt à un
sol pour livre d'augmentation, généralement siu' tous les
droits d'entrée et de sortie de toutes marchandises et
denrées à l'entrée et sortie du royaume , et sur tous au-
MARS 1760. 235
très objets, soit qu'ils fassent partie des fermes géné-
rales, soit qu'ils appartiennent an domaine du Roi comme
droits de contrôles, insinuations, centième denier, etc.,
et cela pour dix années à compter du 1" de ce mois de
mars, à l'exception néanmoins des droits sur le sel, sur
le papier et parchemin timbrés et sur la viande.
L'enregistrement porte : « A la charge que, sur ce qui
« est sujet au droit imposé par ladite déclaration, il ne
« peut être perçu autres et plus grands droits qui ne
a soient établis par édils, déclarations et lettres-patentes
« dûment vérifiés en la Cour. »
Le Parlement conserve toujours, par cette réserve,
son prétendu droit de ne reconnoître d'autre loi de la
part du souverain, pour des impositions, que celle qui
est revêtue d'un enregistrement du Parlement dans la
forme ordinaire.
Du même jour, le Parlement a enregistré un édit du
mois de février, par lequel le Roi supprime l'édit du mois
de septembre de la subvention générale et du luxe et
établit à la place, à titre de secours extraordinaires :
1° un troisième vingtième avec les deux sols pour livres
d'icelui sur tous les biens, pour les années 1760 et 1761
à commencer du 1" octobre 1759, à l'exception des
maisons de Paris pour l'année 1760, à cause du restant
du remboursement des boues et lanternes; 2» un dou-
blement de capitation , avec les quatre sols pour livres
d'icelle, pour tous les sujets du Roi non taillables, et un
triplement de capitation pour tous les officiers des
grande et petite chancelleries, les banquiers et tous fer-
miers et régisseurs des droits du Roi, pourvus de char-
ges, emplois et commissions de finance ou autres places,
emportant recette et maniement des deniers du Roi ou
deniers publics, même ceux qui, a[)rès avoir exercé pen-
dant dix ans les postes ci-dessus, s'en seroient retirés.
Cet article sera bien considérable et comprendra
grand nombre de personnes. Un homme ayant été ou
236 JOURNAL DE BARBIER.
ayant pris la qualité d'intéressé dans les aiïaircs du Roi
paye trois cents livres de capitation ; il payera mille li-
vres avec les quatre sols pour livre.
Il est dit dans l'enregistrement de cet édit : « Sans
« que renonciation d'aucuns édits qui n'auroient été
« dûment vérifiés en la Cour puisse être tirée à consé-
« quence, ni suppléer au défaut de leur enregistrement
« en ladite Cour. »
Celle réserve attaque et détruit l'autorité de tous les
édits et déclarations enregistrés dans le lit de justice,
comme n'ayant point été vérifiés et registres, en vertu
de délibérations libres du Parlement.
Le Roi, par ses derniers édits et par ses réponses,
persistoil à demander la continuation du troisième ving-
tième, et de la capitation, aussi pour l'année 17G'2. Le
Parlement a obtenu par sa résistance la décharge de ces
impôts pour l'année 1762.
Du même jour 4 mars, le Parlement a enregistré un
arrêt du Conseil el lettres-patentes sur icelui, par lequel
le Roi autorise de nouveau l'usage des toiles peintes qui
se fabriquent dans le royaume, diminue les droits à leur
égard et augmente ceux des toiles peintes des pays
étrangers qui entreront dans le royaume. Apparenmient
qu'on a considéré que cela ne feroit pas un tort si con-
sidérable aux fabriques des étoiles de soie , et que cela
produira une nouvelle fabrication , tant pour les toiles
que pour les dessins et la peinture d'icelles, dans l'inté-
rieur du royaume.
11 y a dans l'enregistrement la même réserve, pour les
lettres-patentes et arrêts du Conseil énoncés et non vé-
rifiés et enregistrés en la Cour.
Du 5 mars, assemblée des Chambres. Le Parlement a
enregistré un édit, par lequel le Roi a supprimé les cent
offices de receveurs particuliers des arrérages de rentes
sur l'Hôtel de Ville, établis par un édit de septem-
bre 1759.
MARS 17G0. 237
Même réserve par rapport aux édits et déclarations.
Tous ces nouveaux édits sont du mois de février dernier.
Le Roi y dérange toutes les opérations de M. de Sil-
houette, et tout ce qui avoit élé fait au lit de justice. Il
y a plus, le Parlement méconnoît, dans ses enregistre-
ments nouveaux, l'autorité des lits de justice et des enre-
gistrements, faits en présence et de l'ordre du Roi, el fait
entendre qu'il ne peut y avoir de loi dans le royaume que
celles qui sont confirmées par un enregistrement fait
dans le Parlement, les Chambres assemblées, et en con-
séquence de libres délibérations. Cela porte un furieux
coup à l'autorité souveraine, et le ministère est obligé
de souffrir toutes ces réserves et protestations, par le
besoin d'argent et les circonstances malheureuses où
l'État se trouve réduit par la mauvaise administration
et encore plus par la trop grande bonté du Roi, qui souf-
fre autour de lui un nombre infini de gens qui ne cher-
chent que pillage. Le Parlement a raison de profiler des
circonstances pour étendre son autorité, d'autant plus
que les peuples, accablés d'impôts et prévenus par les
bruits et les plaintes sur l'administration, comptent
trouver quelque adoucissement par le moyen de la résis-
tance du Parlement.
])u 11 mars, assemblée des Chambres.
Le Roi ajant fait porter sa vaisselle d'argent à l'hôtel
des monnoics, pour fabriquer des espèces, a invité seu-
lement et sans contrainte ses sujets fidèles, même les
communautés séculières et régulières, à suivre son
exemple, ce qui a élé fait par un grand nombre de gens
de la Cour et de personnes en place. Le Roi avoit donné
un bénéfice sur le prix du marc d'argent, el il avoit
adressé à cet effet des lettres-patentes à la Cour des mon-
noies. On ne pouvoit d'abord pi'ofiler de ce bénéfice que
jusqu'au dernier décembre 17Ô9.
Depuis, par un arrêt du (À)nseil,on a étendu ce délai
pour pouvoir porter à la Moimoie jusqu'au I" avril 17G0.
238 JOURNAL DE BARBIER.
Enfin, par des lettres-patentes du 8 février, le Roi a
encore prorogé ce délai jusqu'au 1" mai, qu'il sera ar-
rêté et clos un état de toute la vaisselle et argenterie
portée et du nom des particuliers ; et il a été pourvu à la
décharge des administrateurs des fabriques, corps et
communautés.
Il faut observer que ces lettres-patentes sont adressées
au Parlement de Paris et non à la Cour des monnoies,
quoi qu'il soit question de l'argenterie portée dans diffé-
rents hôtels des monnoies du royaume.
L'enregistrement dosdites lettres-patentes a été fait
à la charge : 1» que l'envoi qui pouvoit avoir été fait
d'aucunes lettres-patentes sur cet objet à aucunes juri-
dictions, sans avoir été préalablement adressées, en-
voyées et vérifiées en la Cour, puisse être tiré à consé-
quence, préjudicier aux lois, maximes et usages du
royaume, ni suppléer au défaut de titre et de droit à cet
égard; 2" qu'il sera remis, par les administrateurs des
fabriques, au procureur général un état du montant des
deniers etdesreconnoissances qui leur auroienl été déli-
vrés, dont le procureur général du Roi sera chargé de
veiller à l'emploi au profit desdites fabriques ; 3° que le
Roi sera supplié de permettre que le port de ladite ar-
genterie cesse d'avoir lieu au dernier de ce mois de mars,
pour l'état en être clos et arrêté et non pas au dernier
avril; 4o d'assurer par un état l'extinction desdites re-
connoissances, soit par l'emploi qui en aura été fait dans
des emprunts publics, soit par les remboursements
d'icelles, à l'effet de constater d'une manière irrévocable
la libération de l'État.
Toutes ces précautions sont très-sages, il ne s'agit que
du droit de l'exiger.
Le 5 du présent mois de mars, madame la princesse
de Condé, fille de M. le prince et maréchal de Soubise,
et d'une princesse de la maison de Bouillon , est morte
après une longue maladie , à l'âge de vingt-cinq ans.
MARS 1760, 239
Elle laisse un prince âgé de cinq ans, et une princesse
de trois ans et demi.
Le 9 mars. Le Roi a pris le deuil pour la mort du
landgrave de Hesse-Cassel, pour deux jours jusqu'au
10 au soir.
Et le mardi 11 mars, le deuil pour madame la prm-
cesse de Condé, pour dix jours.
Le 6 du présent mois s'est faite aux Grands-Âugustins,
l'ouverture de rassemblée générale du Clergé, pour ré-
gler un don gratuit au Roi dans le besoin présent de
l'État. M. do La Rochc-Âimont, archevêque de Narbonne,
est président de l'assemblée. Il paroît que les archevê-
ques et évêquesqui la composent ne sont pas jansénistes.
Cependant l'on espère que les choses se passeront dou-
cement sur les aQuires de religion. Il n'est pas question,
dans ce temps-ci , de donner lieu au Parlement de se
fâcher à cet égard.
Sujet de querelle entre la Chambre des Comptes , la
Cour des Aides et le Parlement.
M. le duc d'Orléans a été à la Chambre des Comptes
faire enregistrer, au nom dfl Roi , tous les édits et décla-
rations qui avoient été portés au lit de justice, au mois
de septembre 1759.
M. le comte de Clermont, prince du sang, a été faire
la même cérémonie à la Cour des Aides.
Le 19 décembre 1759, la Chambre des Comptes a fait
des remontrances au Roi sur tous ces édits, comme
contenant des impositions très-préjudiciables aux peu-
ples. La Cour des Aides a fait pareillement des arrêtés et
des remontrances au Roi par mêmes motifs.
Des gens mal intentionnés ont trouvé le moyen d'a-
voir la copie de ces dilférentes remontrances, et lesoiit
fait imprimer. On a même ajouté au titre des remon-
tiances de la Chambre des Comptes : Sur la mu/tip/i-
ciié des impôts et sur la misère des peuples. — Le tout
pour forlilier les dilléientes lemoiitrances du Paile-
240 JOURNAL DE BARBIET..
ment, niulliplier les plaintes du public et l'imlisposcr
contre le gouvernement.
Arrèl de la Chambre des Comptes du 28 février 1760,
sur le réquisitoire du procureur général, qui, en dénon-
çant cet imprimé clandestin, fait sans la permission jet
l'autorité de la Chambre, dit que de pareilles remon-
trances ne dévoient être consignées qu'au pied du trône,
et ne pouvoient avoir de publicité qu'en vertu des déli-
bérations de la Chambre.
Arrêt de la Cour des Aides du 10 mars 1760, aussi
sur le réquisitoire du procureur général , qui a dénoncé
un imprimé clandestin, contenant le récit de ce qui
s'est passé à ladite Cour, et le procès-verbal des arrêtés,
objets et remontrances de ladite ('our, et de la réponse
du Roi, et qui a dit que si le zèle de la Cour lui dicte dans
les occasions des représentations toujours intéressantes
pour le bien public, sa prudence l'engage souvent à ne
les laisser connoître qu'au souverain seul à qui elles
sont adressées.
Par ces arrêts, la Chambre des Comptes et la Cour des
Aides ont supprimé ces imprimés, laits sans leurs ordres
et sans leur permission, fait défenses de les imprimer, ven-
dre et débiter. Ordonne qu'il en sera informé et que leurs
dits arrêts rendus, les Semestres et les Chambres assem-
blées, seront imprimés, lus, publiés et affichés partout
où besoin sera.
Or le Parlement, qui prétend avoir la grande police
générale, prétend sans doute qu'il n'appartient qu'à lui
seul de sévir contre des imprimés clandestins et sans
permission, et que ni la Chambre des Comptes, ni la
Cour des Aides, n'ont point le droit, en pareil cas de
police, de faire publier et alficher partout leurs arrêtés
à cet égard.
Du 31 mars. Assemblée des Chambres.
Le Parlement a enregistré un édil du mois de février,
par lequel le Roi a rétabli tous les officiers des ports,
MARS 1760. 241
halles et marchés de Paris, dans leurs offices et fonc-
lions, et droits y attachés, lesquels et impositions sont
aussi rétahlis et continués pour vingt-deux ans, jusqu'en
1782; et il est dit qu'ils seront perçus et levés au profit
du Roi, jusqu'en 1771, pondant onze ans, et que de-
puis 1771 just|u'en 1782, ils seront déposés dans une
caisse particulière, pour être employés tous les ans au
remboursement de la finance desdits offices, fixée par
ledit édit, ensemble du capital des rentes, dues par
lesdites communautés. Au moyen de ce système, on
rétablit par l'édit les droits sur les œufs, beurres et fro-
mages, qui avoient été supprimés depuis le lit de jus-
tice. On établit des droits sur la volaille et le gibier qui
entrent dans Paris, à titre de présent pour les bour-
geois, et l'on assujettit les vins venant à l'adresse des
marchands, en sorte que les bourgeois de Paris se trou-
veront plus chargés qu'auparavant.
 l'égard du système de remboursement d'un grand
nombre d'officiers et de l'extinction des droits de diffé-
rente nature, il est illusoire. Comment peut-on se flatter
que, pendant vingt-deux ans, il n'y aura point de guerre
nouvelle pour cfl"ectuer ces arrangements. Il est bien
plus certain que tous ces droits à la charge du peuple
auront non - seulement toujours lieu , mais que l'on
sera obligé de les augmenter, dans le cas de guerre
et de besoin de l'État, malgré la réserve faite par le
Parlement, dans l'enregistrement de l'édit, qu'en 1771
il sera établi une caisse particulière pour le dépôt de
ces droits, destinés à ces prétendus remboursements,
avec défenses d'en employer le produit à autre chose.
Tout cela ne présente qu'un avenir très-onéreux pour le
public, malgré la paix.
Dans l'état de l'article l«r de l'édit, il y a vingt-deux
sortes de cliarges et d'officiers sur les ports, halles et
marchés, et il y a onze cent quatre-vingt-onze officiers
à rembourser.
VII, .. 21
242 JOURNAL DE HARBIEft.
Suivant la fixation et la liqnidalion, f^ito par redit,
des capitaux de la finance de tontes ces charges, le
remboursement monte à plus de trente millions, d'où
l'on peut juger de la possibilité de cette opération.
Pour soulagei- réellement les bourgeois de Paris,
comme depuis les diiïérontes créations de rentes via-
gères il y a eu une extinction considérable an profit du
Roi et à la décharge de l'État, il faudroit, après la paix,
un an après par exemple, créer pour trente millions de
rentes viagères au denier dix qui seroient levées, que
l'on emploieroit réellement an remboursement de tous
ces offices, et, par conséquent, à la suppression des droits
sur le public, du moins pour la plus grande partie- Cela
répandroit de l'argent dans le public et dans le com-
merce; le Roi ne seroit chargé qne de trois millions de
rentes viagères de plus, qu'il pourroit supporter aisé-
ment sur la totalité de ses revenus ménagés avec éco-
nomie. Si la paix ne duroit que quatre ans, le public se
trouveroit soulagé pendant ce temps, sauf, dans le cas
d'une nouvelle guerre, à renouveler et à rétablir tous
ces mêmes droits; cela donneroit du moins l'espérance
d'un soulagement à la fin de la guerre.
Au surplus, il y avoit encoiT deux édits : l'un pour
une taxe assez considérable sur les anoblis depuis 1715;
l'autre sur l'amidon. Le Parlement n'a point enregistré
ces deux édits, et il a travaillé, au contraire, à des re-
montrances que l'on présentera apparemment après la
vacance de Pâques, le Parlement ayant cessé le mardi
1" avril.
Avril.
Les convulsionnaires. — Le thic de Bourgogne subit une grande opéiatiou. —
Départ des gardes françaises et des gardes suisses pour l'Allemagne. —
Madenioiselle Desthanips, fameuse courtisane. — Description de son rao-
Lilier. — Vente il la criée do ce mobilier. — Le duc de Bourgogne va
mieux. — Grands mouvements de troupes. — On parle d'une paix générale.
Depuis longtemps, il y a des assemblées fameuses,
AVRIL 1760. 243
dans Paris, de convulsioiinaires où il vient bien du
monde, les gens de quelque chose par curiosité, et beau-
coup d'autres par esprit de parti; et il est question de
voir donner des coups de bûches sur la poitrine ou de
percer la goige , l'estomac ou autres parties avec une
épce nue, sans que le tout fasse aucun mal aux acteurs.
M. d'Alembert, grand géomètre et philosophe, et autres
y ont été et ont trouvé tous ces essais surprenants.
Le A de ce mois, Vendredi Saint, dans une pareille
assemblée, quartier Saint-Antoine, où madame la prin-
cesse de Monaco s'étoit rendue, après la |)romenade des
Ténèbres, à Longchamp, dans le bois de Boulogne, la
police a fait arrêter cinq personnes, savoir : deux femmes,
un prêtre, im moine et un avocat de Normandie qui
étoit ici à Paris, lesquels ont été conduits à la Bastille.
11 y a longtemps que cette expédition auroit dû se faire,
à cause de l'indécence de ces opérations mystérieuses
du parti janséniste.
Le 9 de ce mois, on a fait une grande opération à
M. le duc de Bourgogne, qui depuis longtemps est in-
commodé et a peine à se soutenir. M. Anduuillé, fameux
chirurgien, élève de M. de La Martinière^ qui a exercé
avec grande réputation dans nos armées et qui, enfin, a
obtenu du Roi la survivance de la place de premier
chirurgien du lioi, a ouvert la cuisse de M. le duc de
Bourgogne. Ce prince, qui n'a jtas encore neuf ans, a
supporté cette opération avec fermeté. On soupçonne
une humeur de scorbut; il en est sorti de la malièrc.
Depuis, la plaie va assez bien. On dit cependant qu'il
faut encore attendre les suites. M. Bonnet, fameux mé-
decin de Paris, suit cette maladie.
Jeudi 10, le Roi a fait, dans la plaine des Sablons, la
revue des régiments des gardes françoises et suisses. 11
faisoit beau et il y avoit un grand concours de peu|)le
et de carrosses, comme à l'ordinaire, et, malgré la mi-
sère; elle a été faite plus tôt que les autres années, parce
244 JOURNAL DE BARBIER.
que la plus grande partie du régiment des gardes fran-
çoisos doit partir pour l'Allemagne.
La première division est partie dimanche 13 au matin,
et la seconde lundi 14, On compte que les gardes fran-
çoises, qui avoieiit à la revue, ainsi que les suisses, des
pièces de canon par compagnie, doivent se rendre à la
grande armée de M. le maréchal de Broglie. 11 y a, dit-
on, quarante jours de marche; d'autres disent que les
gardes vont à Francfort, en Allemagne, où l'archiduc
Joseph doit être déclaré roi des Romains, pour composer
sa garde, et où il doit épouser l'infante Isabelle, fille de
don Philippe d'Espagne, duc de Parme, et pelite-fiUe
du roi de France. C'est la suite du traité do Versailles
qui, par l'événement, a coûté à la France bien des
hommes et beaucoup d'argent, à la vérité, par notre
faute, c'est-à-dire faute de bons généraux et d'une bonne
administration.
Du vendredi.ll, on dit que le ministère a renvoyé de
la Bastille les cinq convulsionnaires au Chàtclet, où l'on
doit instruire leur procès dans les formes ordinaires,
suivant les ordonnances qui défendent les assemblées,
surtout en matière de religion, sauf l'appel au Par-
lement.
Du mardi 15. L'anecdote dont il s'agit présente un
tableau singulier des mœurs de notre siècle et du temps
présent.
,' Mademoiselle Deschamps, fille de l'Opéra et danseu:^,e
dans les chœurs, âgée à présent de trente ans au moins,
mariée, qui a même eu l'impudence d'intenter un procès
en séparation de corps contre son mari, est, depuis plu-
sieurs années, une des plus belles et des plus fameuses
courtisanes de Paris.
Cette fille a été maîtresse de M. le duc d'Orléans,
depuis de plusieurs autres, et entre autres de M. Bris-
sart, fermier général , qui a, dit-on, mangé avec elle
plus de cinq cent mille livres. LUc a tiré des sommes
AVRIL 17G0. 245
considérables et des présents de tous ceux avec qui elle
a été en intrigue. Elle ne paroissoit aussi que dans un
carrosse superbe, deux laquais avec des plumets; c'est
ainsi qu'elle arrivoit à l'Opéra, et elle dansoit la tête et
les oreilles chargées de diamants, jusque-là que l'on
claquoit des mains dans le parterre, quand elle passoit
en revue sur le théâtre dans les ballets. Elle étoil logea
très-chèrement; tout étoit sur le ton de la dernière ma-
gnificence, jusqu'à l'éducation d'une fdle qu'elle a.
Apparemment que par la misère de ces derniers temps,
dont tout le monde s'est ressenti, et par le défaut
d'étrangers à Paris, à cause de la guerre, les charmes
n'ont pas produit les ressources ordinaires; que, conti-
nuant le même train et la même dépense, mademoiselle
Deschamps a contracté des dettes et qu'elle s'est vue
un peu embarrassée de ses créanciers.
Quoi qu'il en soit, mademoiselle Deschamps, pour
éviter les poursuites et les procédures qui se font à
grands frais, a pris le parti de faire vendre elle-même
ses meubles et ses effets précieux. Elle avoit ci-devant
envoyé à la Monnoie, comme Ijonne citoyenne, sa vais-
selle d'argent, ou partie, et elle a sans doute disposé de
ses diamants.
Cette vente de meubles a commencé le 11 de ce mois,
et il n'a été question d'abord que de la batterie de cui-
sine, des lits de domestiques, de linge et de meubles de
peu de conséquence ; et l'on a annoncé la vente des
porcelaines de Saxe et de la manufacture de Sèvres \
qui est celle ci-devant do Vincennes, dont il y a des
morceaux admirables et très-chers.
Dans lintervalle du 11 au 15, il y a eu un concours
considérable de gens de considération, en femmes et
1. M. de Fulvy, intendant des finances, avait fondé en 17 ib une manufac-
ture de porcelaines à Vincennes. A sa mort, Louis XV reprit sa part dans la
compagnie qu'il avait formée, donna à la fabrique le titre de manuficlure
royale, et transporta le siège de rc.xploilaliou à Sèvres en 1750.
21,
246 JOURNAL DE BARBIER.
hommes, par curiosité, pour voir d'avance l'apparte-
ment^, les meubles et les raretés en porcelaines; et, en
effet, c'est un appartement de dix pièces de plain-pied,
qui est distribué en salle à manger, antichambre, pièces
de compagnie, et, de l'autre, en appartement à coucher
avec les garde-robes; entre autres le salon de compagnie
à trois croisées est de toute beauté, étonne en y entrant
par sa magnificence. Il n'y en a point de pareil à Paris. »
C'est un damas fond cramoisi à trois couleurs, et tout
le meuble en canapés et fauteuils de même; des baguettes
dorées d'un grand goût. Il y a sept glaces ou trumeaux
de très-grande hauteur dont les bordures sont égales,
sculptées en palmes. Les bras et le feu de la cheminée
sont de la dernière magnificence. Il n'y a point de plus
beaux ni d'un plus grand volume chez les princes;
les tables de marbre éloient garnies des plus beaux
vases de porcelaine , que l'on avoit rassemblés dans
une seconde pièce de compagnie, sur de grandes ta-
bles et en très-grand nombre, pour les exposer à la
vue des curieux; et celle pièce moins grande, pour
l'hiver, est tendue d'un péquin d'un grand goût avec
tout le meuble pareil, ce qui est suivi d'un petit cabinet
de bibliothèque et, de l'autre, d'un petit cabinet parti-
culier. La chambre à coucher est garnie d'un lit de damas
cramoisi à la polonoise et le meuble pareil, à côté de
laquelle sont deux cabinets, l'un de toilette, l'autre de
lieux à l'angloise, et le tout orné de glaces.
L'on avoit, outre cela, l'agrément devoir mademoiselle
Deschanips vêtue de bon goût, en robe de printemps,
mais avec un air de décence et de modestie, qui faisoit
les honneurs de son appartement.
X Cependant des gens critiques et sévères ne laissoient
pïis de remarquer que de telles magnificences, qui
étoient le fruit de la débauche et de la prostitution, et
1. Nous avons vu de uotre temps la même affluence chez des actrices qui
\eiidaient leurs meubles. Les rarisieiis sout les mêmes dans tous les temps.
AVRIL 1760. 247
le concours des admirateurs, étoicnt un scandale et
désiionoroient nos mœurs^'
Enfin, mardi 15, a commencé la vente des porce-
laines et des raretés. La rue Saint-Nicaise, où est cette
maison, à côlé du magasin de l'Opéra, éloit remplie de
carrosses des deux côtés. On ne pouvoit pas y aborder.
Il y avoit des suisses aux portes. On donnoit, sous la
porle-cochcre, des billets aux gens qui paroissoient de
distinction, pour entrer dans les appartements. Il y
avoit plus de soixante femmes, tant de la première
qualité que de robe et de finance, lesquelles dans un
autre temps n'auroient pas osé entrer dans cette mai-
sou. Les appartements étoient si pleins d'hommes, sei-
gneurs, cordons bleus et autres, et de femmes , que
Thuissier ne pouvoit pas faire la vente , et qu'il a été
obligé de transporter la table dans la cour, pour que
les curieux qui avoient réellement envie d'acheter eus-
sent la liberté d'examiner.
Cette vente a continué sur le même ton pendant huit
ou dix joursTlMais il s'agiroit de savoir à quoi monte
cette vente, ce que l'on ne peut bien apprendre que de
l'huissier-priseur. 11 faudroit aussi savoir à quoi ont
monté les diamants et bijoux et la vaisselle d'argent,
et la véritable cause de cette vente et de cette réforme,
et la destination du produit; mais on ne sait pas les
choses.
Cela n'a pas empêché mademoiselle Deschamps d'a-
voir un petit procès avec l'architecte, qui lui avoit donné
des plans pour l'embellissement de la maison qu'elle
occupoit, et du jardin, au sujet du payement de ses
peines. Ce qui a donné lieu à un petit mémoire impri-
mé, fort plaisamment écrit sur les talents et le luxe de
cette actrice. Deschauips, son mari, avoit été acteur
ci-devant à l'Opéra-Coruique.
Depuis l'opération , M. le duc de Bourgogne a été
un peu mieux; mais on craint toujours les effets de
248 JOURNAL DE DARBIER.
cette humeur, que l'on soupçonne être scorbutique.
Les troupes marchent de tous côtés pour se rendre
aux différentes armées. Les Russes en auront une de
cent mille hommes pour entrer en Prusse. Ils y vont de
bon cœur, et ils ont même, dit-on, des prétentions.
On parle toujours, dans les gazettes, de propositions
de paix générale, et d'un congrès dans la ville de Bréda,
en Hollande, où l'on veut même que l'électeur de Saxe
et le Roi de Suède soient admis avec les puissances bel-
ligérantes , qui sont déjà au nombre de six ou sept.
D'autres prétendent que comme cela est long à se réali-
ser, la campagne sera sérieuse et sanglante cette année.
La comédie des Philosophes, de Palissot. — Détails sur la pièce et l'auteur.
— Affaire du sieur La Barre, convulsionnaire. — Les secours. — Le cru-
cifiement. — La TourncUe instruit contre des convulsionnaires. — Le
sieur Cottu et le sieur Bailly. — L'assemblée du clergé continue tranquil-
lement. — Elle enregistre un bref du Pape. — Les jansénistes ne sont pas
contents. — Le duc de Bourgogne se porte mieux, — Petits voyages du
Roi. — Création de rentes trois pour cent. — On parle de la paix. —
Visions de M. Palissot. — Le Roi demande des piièrcs pour le succès de
ses armes.
lly alongtemps que le Dictionnaire de l' Encyclopédie,
dont il n'y a encore que sept tomes, a été condamné par
arrêt du Parlement, mandement de M. l'archevêque,
censure de la Sorbonne, ainsi que le livre De r Esprit, de
M. Helvétius, et d'autres ouvrages sur des systèmes de
philosophie. Tous ces savants ont eu pour ennemis à la
fois, les jésuites, les jansénistes et le clergé, et jusqu'à
M. le Dauphin, qui a trouvé la religion attaquée dans
ces écrits.
Le vendredi 2 de ce mois, on a joué à la Comédie-
Françoise une comédie en trois actes, en vers, intitulée :
les Philosophes, qui est une critique des ouvrages et des
opinions le Diderot, éditeur de V Encyclopédie, de Du-
clos, historiographe de France, de Jean-Jacques Rous-
seau, de Genève, de M. Helvétius et d'autres.
MAI 1760. 249
Celle pièce est du sieur Palissot\ homme de lellres
de beaucoup d'esprit, et qui écrit très-bien. 11 étoit
protégé par mademoiselle la princesse de Robec, et il
I est devenu par le canal de M. le duc de Clioiseul , mi-
nistre des affaires étrangères. Aussi a-t-il eu par ce
moyen moitié du privilège de vendre les gazettes étran-
gères, qui est d'un profit considérable.
Cette pièce n'est pas regardée comme pièce de théâtre.
II n'y a ni intrigue ni intérêt, mais elle est écrite très-
légèrement. Elle est en récompense d'une méchanceté
au-dessus de tout, jusqu'à la personnalité. On y recon-
noit chacun de ceux qu'on a voulu jouer, et on y traite
ces philosophes et ces savants comme des coquins qui
n'ont cherché qu'à pervertir les mœurs, et à détruire
tous les préjugés nécessaires pour maintenir le bon
ordre dans la société.
Comme celte pièce étoit connue, et qu'elle avoit fait
du bruit avant d'être représentée, l'empressement et le
concours du public ont été jusqu'à l'extrême, le jour de
la première représentalion. On n'a point vu pareil lu-
1. Palissot de Montenoy (Charles), né à Nancy en 17 30, mort en 1814.
Il attaqua sans relâche les pliilosophes, soit dans ses comédies, dont deux :
le Cercle et les Pliilosophes, fireut grand bruit, soit dans des pamphlets,
soit dans son poëme de la Dunciade. Le Cercle (1753) commença pour lui
cette longue période de vie agitée par de continuels et violents combats. La
comédie des Philosophes, repri'sentée en 1760, les exaspéra au dernier
degré. Considérée sous le rapport de l'art, cette pièce fameuse manque d'in-
vention; Tintérôt en est trcs-faible; le dénoi'iment n'est pas heureux; mais
le style est bien celui de la comédie, surtout de la comédie satirique La pièce
eut un très-grand succès. Palissot y passe les bornes de celte censure géné-
rale et indirecte des mœurs que doit se proposer le tliéâtre. (Voir Biogr,
univ. de Michaud.)
« Palissot, dit Voltaire, impute aux encyclopédistes des passages de La
Heltrie; passages horribles, mais que La Mcttrie lui-même réfute. 11 supprime
la réfutation. Il présente le poison à la Cour pour faire croire que ce sont
nos philosophes qui l'ont apprêté. » (Lettre à Thiriot du 9 juin 1760.)
« Vous faites des comédies, dit-il à Palissot dans une lettre du 23 du
même mois; soyez donc joyeux ; ne faites point de l'amusement du théâtre un
procès criminel. (Voir, pour plus amples détails, la Correspondance de
Voltaire.)
250 JOURNAL DE BARBIER.
multe. J'y assistai aux premières places. Elle a été ap-
plaudie et critiquée tout à la fois. Elle a eu jusqu'au 15
(le ce mois sept représentations. La curiosité et la cri-
tique y ont toujours attiré beaucoup de monde, d'au-
tant que cela fait une pièce de parti; mais en général
elle est critiquée, quant à la pièce, et fort condamnée
pour la méchanceté.
L'auteur n été trop hardi et très-imprudent, car cela
fait tenir bien des mauvais propos sur son compte. L'on
dit non-seulement que c'est un impudent , mais que
c'est un fripon; l'on dit aussi qu'on travaille actuelle-
ment à détailler sa vie : il a eu une Forte commission à
Avignon, cl il doit aux fermiers généraux trente-cinq
ou quai'ante niille livres que son commis a détournées:
cela est toujours suspect. Il s'est marié à l'âge de dix-
huit ans, n'est point avec sa femme, qu'il a fait enfer-
mer dans un couvent; cela fait présumer quelque his-
toire. Il a trahi un homme qui lui avoit donné le projet
des gazettes étrangères, et il a su s'en approprier le
jirivilége sans donner la part promise à l'inventeur. En
voilà plus qu'il n'en faut pour écrire.
Le 29 de ce mois d'avril dernier, il y a eu sentence
au Châtelet de Paris, les services assemblés, qui a con-
damné de La Barre, avocat de Normandie, et quatre
filles convulsionnaires qu'il avoit assemblées chez lui,
et à qui il avoit fourni ce qu'ils appellent des secours,
l)our faire leurs exercices de convulsions, à être admo-
nestés en présence des juges ; défenses de récidiver sous
peine de punition exemplaire, et condamnés chacun en
trois livres d'aumône pour les prisonniers du Chàlelet.
Défenses à toutes personnes de se rassembler ainsi pour
donner ou recevoir de pareils secours, à peine d'être
poursuivies extraordinairement.
Ce jugement a paru doux, tant par rapport aux assem-
blées défendues par les ordonnances, que pour l'abus de
la religion ; mais les conclusions du procureur du Roi
MAI 1760. -251
étoient bien plus fortes : elles portoient à toutes peines,
hors la mort. Aussi y a-t-il appel à minimâ. L'on verra
ce que le Parlement décidera à cet égard.
Le sieur de La Barre est de Normandie, homme h. son
aise, qui n'a jamais fait la profession d'avocat à Rouen,
et qui n'y est pas même sur le tableau des avocats^
Ce qu'on appelle des secours. Quand les prétendues
■ convulsions doivent prendre à ces personnes, elles disent
sentir de grandes douleurs soit aux mains, aux pieds, à
l'eslomaC, aux côtes, à la tète; alors, dans l'assemblée,
après avoir récité des psaumes et fait quelques cérémo-
nies très-gravement, en présence des assistants, on leur
donne de grands coups de bùclie sur l'estomac; on leur
perce avec une épée nue l'endroit oîi est la douleur ; il
sort un peu de sang, mais l'épce ne peut pas entrer,
quelque force qu'on emploie, et les spectateurs sont
invités à se servir de leurs épées, et plusieurs l'ont fait.
Des personnes disent même avoir vu faire celte o|)éra-
tion avec l'épée sur l'œil; ou on les attache sur une
croix, et on leur perce les mains et les pieds avec des
clous. Le corps n'est pas cependant suspendu sur les
clous; les pieds posent h terre. L'on convient qu'il y a
dans la paume de la main et aux pieds un endroit où
l'on peut percer d'outre en outre sans faire de blessures
dangereuses.
Des quatre fdles, il y en avoit trois qui avoient été
crucifiées, et, lorsqu'on les arrêta chez le sieur de La
Barre, il y en avoit une sur la croix; c'est elle-même
qui l'a dit à un de mes amis.
Il faut avec l'épée pousser juste sur l'endroit indique
par la fille où elle sent la douleur. Le bruit est général
que, dans une pareille assemblée, M. le duc de Fronsac
ayant poussé avec son épée, elle avait glissé un peu trop
bas, qu'elle étoit entrée tout de bon, et que la fille eu
étoit morte.
Or, ces coups de bûche, ces coups d'épéc, ce cruci-
252 JOLUNAL DE BARBIF.R.
fiement sont les secours dont la convulsionnaire a be-
soin qu'on lui fournisse, par la vertu desquels, soutenue
par l'esprit de Dieu, les grandes douleurs cessent, et la
convulsionnaire se trouve ensuite dans un état très-
tranquille.
Ceux qui ont assisté à ces sortes d'assemblées, indi-
quées à un certain jour et que l'on dit être trop multi-
pliées dans Paris, conviennent que ces opérations ont
quelque chose de surprenant, et c'est ce que les gens
du parti janséniste appellent miracles.
Mais il est étonnant que, dans une ville policée comme
Paris, la police, qui est instruite de tout ce qui se passe,
ait souffert, depuis le temps qu'on en parle, des assem-
blées de cette nature, dont tout ce qu'il y a de grand a
voulu être témoin, aussi scandaleuses et capables d'ex-
citer de plus en plus le fanatisme, et qu'on n'ait pas
arrêté et enfermé les personnes qui président à ces opé-
rations pour donner des secours, et les filles qui se prê-
tent à donner ce spectacle, ce qui auroit été bien plus
prudent que de mettre ces gens-là en justice réglée,
dont les formes sont quelquefois très-embarrassantes
pour punir de pareils abus.
Sur l'appel à yninimâ de la sentence du Châlelet, les
cinq prisonniers ont été transférés à la Conciergerie, et
l'on a instruit à la Chambre de la Tournelle, composée
de vingt-deux juges de la Grand'Chambre et des En-
quêtes.
Un des conseillers a représenté à la Chambre que,
cette affaire étant très-importante et regardant la grande
police, il seroit peut-être à propos qu'elle fût jugée par
les Chambres assemblées, mais qu'il ne vouloit pas dé-
férer celte question à la décision de la Chambre de la
Tournelle.
Sur cela, il y a eu assemblée générale des Chambres,
et à la pluralité de six voix seulement, il a été arrêté que
le jugement de celte affaire reslcroit à la Tournelle.
MAI 17C0. 253
Du lundi 19 mai, arrêt do la Tournclle.
11 y a eu grande diversité d'opinions, un avis pour
mettre les accusés hors de Cour et les décharger. On ne
doute point qu'il n'y ait dans le Parlement plusieurs de
ces messieurs qui favorisent ce fanatisme. Un autre avis
pour confirmer la sentence du Chàtelel, qui ne condamne
4u'à l'admonition, c'est-à-dire une simple correction qui,
jointe avec l'aumône, n'est pas flétrissante, avec défenses
de récidiver; un autre avis, au bannissement et aux ga-
lères, ce qui est bien différent; en sorte que ce jugement
a paru très-embarrassant à messieurs de la Tournelle.
Le dernier opinant a été d'avis de l'arrêt , et a fait
revenir tous les autres pour les tirer d'alïaires.
Avant de faire droit sur l'appel du procureur du Roi
du Chàtelet à minimà de la sentence du 29 avril, la
Cour a donné acte au procureur général du Roi, de la
plainte par lui rendue de nouveaux faits venus à sa con-
iioissance; lui permet d'en informer, et ordonne que les
nommés Cottu et Bailly de l'Épine seront pris et appré-
hendés au corps.
Le sieur Cottu est un prêtre, ex-oratorien, et le sieur
Bailly est un conseiller de l'élection de Paris, tous deux
grands acteurs dans ces assemblées et opérations de
secours, sous la protection de Dieu.
Si on prend ces nouveaux accusés, on pourra décou-
vrir des particularités par-là ; cela fait une nouvelle
aiïaire et une nouvelle information , pendant lequel
temps les premiers accusés sont en prison et au secret.
Tous ces fanatiques s'appellent frère et sœur; on dit le
frère Cottu et la sœur une telle. Ces filles sont des mi-
sérables dont l'esprit est séduit par dévotion, et qui sont
gagnées par argent pour jouer ce personnage.
Dans la Chambre de la Tournelle, il y a la croix et
tous les instruments de la Passion, même des peignes
de fer, pour gratter et déchirer les mamelles de ces
filles. Tout cela est épouvantable.
vu. 22
254 JOURNAL DE BARBIER.
I.'on sent bien qu'il y a un délit Irès-scandalenx, et
que cela mérileroit une punition exemplaire ; mais en
même temps l'on sait qu'en fait de religion la persécu-
tion fait des martyrs, et que cela ne fera qu'irriter tous
ces esprits fanatiques; ce qui est à craindre pour les
suites, dont on n'a eu qu'un exemple trop aflreux, il y
a trois ans. Voilà où cela en est.
D'un autre côté, l'assemblée du clergé continue, et
tout y est assez tranquille. Le pape Rezzonico, Clé-
ment XIII, a envoyé un nouveau bref à l'assemblée du
clergé, qui confirme le bref du dernier pape son prédé-
cesseur, qui avoil approuvé la déclaration du Roi de
1752, pour le silence. Ce bref n'a pas laissé que de souf-
frir des contradictions dans rassemblée; mais enfin,
l'archevêque de Paris y a été appelé, et, pour l'amour
de la paix, ce bref a été reçu et enregistré dans le procès-
verbal, et M. l'archevêque de Paris a été obligé de s'y
soumettre; en sorte que cela annonce de la tranquillité
sur les disputes de religion.
Il est à présumer que les jansénistes ne sont pas con-
tents de cette résolution : ils aiment mieux le trouble.
Protégés par le Parlement, ils auroient mieux espéré
dominer sur le clergé et abattre les jésuites; au lieu que
si tout est tranquille et qu'il ne soit plus question de
refus de sacrements, on ne parlera plus d'eux, et ils se
trouveront oubliés comme en 1750.
On dit que M. le duc de Bourgogne se porte mieux;
mais s'il en guérit, il est à craindre qu'il ne reste toujours
estropié et boiteux ; au surplus, il travaille toujours et a de
grandesdispositions pour toutes les occupations d'esprit.
Le Roi fait toujours ses voyages de Versailles à Saint-
Hubert et de Saint-Hubert à Choisy; il se porte bien, et
est toujours gai quand il est hors de Versailles. Il est à
présent à Saint-Hubert jusqu'à samedi, 24 de ce mois,
lui vingtième et trois femmes, et il fait actuellement
Làlir une paroisse à Saint-Hubert.
MAI 17G0. 255
Du vendredi 23, assemblée des Chambres, où a été
enregistré un édit de création do dix-huit cent mille livres
de rente à trois pour cent, en contrats iiéréditaires, au
principal de soixante millions, à prendre sur les droits
établis sur les cuirs, dont sera perçu trois millions par
an, savoir : dix-huit cent mille livres pour les arrérages,
et douze cent mille livres par an pour le remboursement
des capitaux par numéro et par loterie. On dit que
c'est pour payer tous les fournisseurs de la maison du
Roi, à qui il est dû considérablement, à qui on déli-
vrera de ces contrats. On se doute bien que personne
ne portera son argent au Trésor royal pour acquérir des
rentes au denier trente ; elles sont exemptes de toutes
impositions.
On a dit, jeudi 23, à la table de M. Mole, premier
président du Parlement, qu'on alloit incessamment or-
donner des prières de quarante heures pour la paix ; ce
qui a fait présumer à ceux qui ont entendu ce propos
que la paix était bien avancée.
Ceci se trouve relatif à ce qui est dit dans la Gazette
de France du samedi 24, article de Vienne : « Que le
« roi de France est prêt à traiter de sa paix personnelle
« avec l'Angleterre, par la médiation du roi d'Espagne,
« laquelle guerre n'a rien de commun avec celle d'AUe-
« magne contre le roi de Prusse;
« Et que , par rapport à la guerre d'Allemagne , la
« reine de Hongrie, le roi de France et l'impératrice de
« Russie, sont disposés à donner les mains à l'établis-
« sèment du Congrès proposé; mais que, ne pouvant
« prendre aucun engagement relatif à la paix , que con-
« jointement avec leurs alliés, il est nécessaire qu'a-
« vaut tout, le roi d'Angleterre et le roi de Prusse fas-
« sent parvenir leur invitation singulièrement au roi de
« Suède et au roi de Pologne, électeur de Saxe, Ics-
« quels doivent être invités au futur Congrès. »
Cela est dans une déclaration présentée aux États
256 JOURNAL DE BARBIER.
généraux , par l'ambassadeur de l'impératrice reine de
Hongrie.
Et dans un article de La Haye, il est dit que l'ambas-
sadeur de Prusse a déclaré aux députés des Étals, que
le Roi acceptoit volontiers la ville de Breda pom^ la
tenue d'un Congrès.
Suivant ce que dessus, il paroît que c'est la paix
entre le roi de France et l'Angleterre qui sera la plus
prochaine, et que ce sera l'objet des prières de quarante
heures; c'est aussi la plus intéressante par rapport à la
navigation et au commerce.
n est dit encore dans cette gazette, article de Londres
du 10 de ce mois, que le prétendu comte de Saint-
Germain y a été arrêté et confié à la garde d'un messa-
ger d'État.
La comédie des Philosophes , de M. Palissot, a eu
quinze représentations, ce qui aura valu de l'argent à
l'auteur qui en avoit besoin. Il a vendu sa pièce à Du-
chesne, imprimeur, deux mille livres. Elle se vend
trente sols et le libraire gagnera encore beaucoup. Il a
paru déjà plusieurs petites brochures contre cette piècf^.
La meilleure est une préface, sous le nom de Visions de
M. Palissot. C'esi l'apparition d'une femme qui lui con-
seille de faire la comédie des philosophes, qui lui pré-
dit ce qui arrivera et tout ce qu'on dira contre lui, sur
ses mœurs et sur ce qu'il a fait de mal , et qui se décou-
vrira à la fm à lui pour être la dévotion. Cette bro-
chure est écrite à merveille el de la plus fine malignité;
mais le portrait de la dévotion pourroit être dangereux
pour l'auteur. On sait depuis longtemps que les enne-
mis de l'Encyclopédie et des philosophes sont les jésuites
et la haute tour.
Il n'y a point eu de prières de quarante heures pour
la paix!i comme l'on disoit; mais le Roi a écrit, le 12 mai,
à M. l'archcvôquc de Paris, à l'eflet d'ordonner des
prières particulières dans toutes les églises , pour que
JUIN 17 GO. 257
Dieu répande, sa bénédiction sur ses armes, dans la né-
cessité où il est de faire de nouveaux eiïorts, pour déter-
miner les puissances avec qui il est en guerre à concou-
rir au rétablissement d'une paixdurable. En conséquence,
M. l'arcbevêquc de Paris a donné un assez long mande-
ment, le 29 mai, par lequel il a ordonné un salut so-
lennel avec plusieurs prières, entre autres des oraisons
pour la paix et une prière à toutes les messes, jusqu'à la
fin de la campagne pro rege et ejus cxercitu.
Juin.
Libraire emprisonné. — L'abbô Morellet est rois à la Bastille. — Le Parle-
ment (le Rouen refuse d'enroglstrcr une déclaration Ju Roi. — Situation
'àclieuse du duc de Bourgogne. — On parle toujours de paix avec l'Angle-
terre.— Nouvelles militaires do l'Allemagne. — Le Roi tient toujours les
sceaux. — Asscmblccs du Parlement sur divers objets. — Conférences da
Roi avec le premier président Mole. — Le Roi persiste à maintenir l'exil
du Parlement de Besançon. — Suite de l'union des Parlements de France.
— Grand-Conse 1 à Versailles,
On a arrêté et mis en prison un libraire du Palais-
Royal, qui vendoit la petite brochure des Visions de
Palissot, laquelle est coupée par des alinéa, qui com-
mencent tous par et : et l'on dira que vous mettiez à
profit votre femme , et que vous l'aviez fait enfermer
dans un couvent quand elle ne vous étoit plus utile,
ainsi des autres et.
Ce libraire, pour avoir sa liberté, a été obligé de
nommer l'auteur, qui est ral)bé Morellet S homme d'un
1. Morellet ^.Vndrc), de l'Académie française, né à Lyon en 1T27, d'un mar-
chand papetier, mort le 12 janvier IStO. Palissot venait de faire jouer sa comé-
die des Philosophes : il y désignait plusieurs amis de Morellet avec la licence
et Peffronterie d'Aristophane. Ce fut pour les venger que ce dernier écrivit la
préface des Philosophes, ou Vision de Charles Palissot, — plaisanterie
assez mordante qui réussit beaucoup. Mais Tabbé Morellet avait eu rimpru-
dence d'y jeter un trait un peu vif contre la princesse de Robecq, connue
par sou aversion contre les philosophes. Le pamphlet parvint à cette dame
comme envoyé de la part de l'auteur. C'était une perfidie de Palissot.
Madame de Hobecq demanda vengeance au duc de Choiseul, et l'auteur fut
mis à la Bastille; il y resta deux mois. Ce fut au crédit de la maréchale de
Luxembourg, et surtout au zcle de J.-J. Rousseau, qui la fit agir, qu'il fut eu
grande partie redevable de sa liberté. [Biogr. universelle, de Michaud.)
22.
258 JOURNAL DE BARBIER.
génie supérieur, qui n'a que trente-cinq ans, et qui a
fait dans V Encyclopédie de très-grands articles de théo-
logie, comme /b«, fils de Dieu, fatalité. Il est même sur-
prenant que cet homme profond, qui a fait des articles
aussi sérieux, ait pu faire, avec autant de délicatesse, un
ouvrage de pure plaisanterie , telles que les Visions de
M. Palissot, sur la comédie, pour venger un peu les
écrivains célèbres de VEncijclopédie,
Or, M. l'abbé Morellet a été arrêté et est actuellement
à la Bastille pour ce petit ouvrage ; mais on dit qu'il a
des connaissances très-décidées pour le commerce , et
qu'il est réclamé vers le ministère, par MM. les inten-
dants du commerce, comme homme très-utile; en sorte
que l'on compte qu'il ne restera pas longtemps à la Bas-
tille pour pareille misère.
Autre affaire. Le Parlement de Bouen a refusé d'en-
registrer la déclaration du Roi, pour l'imposition d'un
troisième vingtième sur les fonds immeubles, laquelle
a été acceptée et enregistrée depuis par le Parlement
de Paris, pour avoir lieu au l^r octobre 1759. Le Parle-
ment avoit fait des remontrances au Roi , tant sur l'ob-
jet du troisième vingtième que sur l'affaire du Parle-
ment de Besançon , dont les exilés ne sont point encore
rappelés.
On dit que M. le chancelier a écrit une lettre assez
vive au Parlement de Rouen, pour qu'il eût à obéir et à
enregistrer la déclaration du Roi. Sur cette lettre, le
Parlement de Rouen s'est-assemblé et il a arrêté que les
Chambres resteroient assemblées, c'est-à-dire cessation
de tout service jusqu'à ce qu'il ait plu audit seigneur Roi
de répondre à leurs remonliances, tant par rapport au
troisième vingtième que sur l'affaire du Parlement de
Besançon. Cette résistance est extraordinaire. On verra
ce que fera le ministère à ce sujet.
M. le duc de Bourgogne n'est pas dans une bonne si-
t'ialion. Il y avoit même pour la première fois, dans la
JUIN 1760. 259
Gazette de France de samedi 14 de ce mois, qu'il avoit
mal passé la nuit, et qu'il y avoit toux et agitation, et il
soutient toujours cet état avec fermeté.
Ou parle toujours de paix avec l'Angleterre; mais il
ne paroît aucune disposition conséquente. Nous leur
prenons des vaisseaux et ils nous en prennent; mais les
papiers anglois regardent avec étonnement que leurs
flottes nombreuses ne protègent pas mieux leur com-
merce.
A l'égard de l'Allemagne, il paroît bien de l'inaction.
L'impératrice de Russie a plus de cent mille hommes du
côté de la Prusse ; la reine de Hongrie a cent mille
hommes de troupes en campagne; l'armée de l'Empire
est environ de trente mille hommes; les Suédois ont
douze mille hommes; comment le roi de Prusse pour-
roit-il garantir ses États contre de pareilles forces? M. le
maréchal duc de Broglie, qui est à Francfort, a sous son
commandement plus de cent vingt mille hommes, et est
supérieur au prince Ferdinand, qui n'a pas quatre-vingt
mille hommes de troupes de Hanovre, de Prusse et d'An-
gleterre; cependant M. le maréchal de Broglie ne paroît
faire aucune tentative.
Le Roi tient toujours le sceau à son ordinaire. On ne
parle plus de faire un garde des sceaux; le public ne
songe plus à cela.
Le Roi n'est pas trois jours à Versailles dans la se-
maine. Il se dissipe en chassant, par des voyages à Saint-
Hubert, h Choisy ou à Bellevue. H y a ordinairement
trois dames et dix- sept ou vingt seigneurs de ces
voyages.
H y a eu, le mardi 17 de ce mois, assemblées des
Chambres au Parlement, par rapport à des prétentions
des substituts de M. le procureur général contre mes-
sieurs les avocats généraux, pour fonctions du i»arquet.
Il y aura aussi d'autres assemblées, soit pour l'alTaire
du Parlement de Besançon, soit pour des droits perçus
260 JOURNAL DE BAUniER.
et levés dans la ville de Beaiifort-aii-Maine, en quoi
M. le procureur général se trouve un peu compromis
avec le Parlement. Il faut attendre l'issue de ces asscm-
Liées.
Le premier président a été à Versailles pour demander
au lîoi sa réponse sur les dernières remontrances du
Parlement au sujet du Parlement de Besançon. Le Pioi
a donné jour à M. le premier président, à vendredi 26
de ce mois de juin.
Du vendredi 26, le Pioi a parlé deux fois en particu-
lier dans son cabinet avec M. le premier président, et,
dans l'intervalle, le Roi conféroit avec M. le Dauphin,
M. le chancelier et M. le comte de Saint-Florentin, mi-
nistre, pour déterminer sa réponse; et, enfin, a dit à
M. le premier président que, sur l'examen qu'il avait
l'ait des remontrances sxu^ l'affaire de Besançon, dont il
s'étoit réservé la conncfissance à lui-même, ce qui dure
depuis longtemps, il n'avoit rien trouvé qui ait pu le
faire changer du parti qu'il avoit pris. 11 avoit dit, il y
a déjà longtemps au Parlement, qu'il se mêloit d'une
affaire qui ne le regardoit pas, et que le Parlement do
Besançon lui avoit manqué dans l'obéissance qu'il lui
doit, ayant refusé d'enregistrer ce qu'il lui avoit envoyé.
Presque la moitié des membres du Parlement de Besan-
çon est exilée; ainsi, le Roi faisoit entendre, par sa der-
nière réponse, qu'il persisloit dans la punition qu'il leur
avoit imposée.
La nuit du samedi 27, le Roi a écrit, dit-on, lui-même
une lettre à M. le premier président, par laquelle il lui
a mandé qu'il songeoit essentiellement à l'affaire du
Parlement de Besançon, et qu'il étoil dans la disposition
de réunir les membres de cette compagnie, qu'il pouvoit
en assurer le Parlement.
Du ?amedi 27, assemblée des Chambres. M. le premier
président a rendu compte de la réponse du Roi du ven-
dredi 26, de laquelle il a été fait registre à l'égard de la
JUIN 1760. 261
Icllrc parliculière du Roi, que M. le premier président
n'a point lue, et du contenu de laquelle il a seulement
rendu compte, ainsi qu'il l'a jugé à propos. On en n'a
point fait registre.
L'assemblée s'est passée assez vivement. On a nommé
des commissaires pour travailler sur la réponse du Roi
par rapport aux anciennes et dernières remontrances du
Parlement à ce sujet, et il a été arrêté qu'il seroit fait
en conséquence une députation au Roi.
Il s'agit toujours de ce système important d'union des
Parlements et d'un seul Parlement de France en diffé-
rentes classes. Il y a environ cinq ou six mois que le
Parlement de Besançon a été divisé presque moitié par
moitié; celle qui resta attachée à M. de Boynes, premier
président et intendant de la province, veut bien rendre
la justice; mais comme l'autre moitié a été exilée, les
avocats et autres officiers sont du parti des exilés et ne
se prêtent pas à l'expédition des affaires, ce qui est très-
préjudiciable à celle province. On a mandé en Cour deux
des membres qui sont restés au Parlement et deux de
ceux qui éloicnt exilés, et comme on n'a point été con-
tent de leur opiniâlrelc, on a renvoyé à Besançon les
deux officiers du Parlement actuel, et l'on a gardé à la
suite de la Cour les deux officiers exilés, qui sont punis
par ce séjour coûteux et ennuyeux, sans avoir eu aucune
réponsû jusqu'ici de façon ni d'autre.
C'est en cet état que le Roi a tenu un Conseil à Ver-
sailles, dans lequel les avis ont été partagés sur le parti
que l'on prcndroit par rapport aux exilés, et dans lequel
on dit que M. le maréchal de Belle-Isle a fort insisté
pour abattre les Parlements au sujet de leur union et du
système d'un seul Parlement en France, prétention en
cITel qui pourioit avoir des suites et des conséquences
très-dangereuses pour le gouvernement.
C'est à l'occasion du partage des ministres dans le
Conseil que le Roi s'est déterminé à se réserver à lui
262 JOURNAL DE BARBIER.
seul la connoissance de cette affaire, et c'est d'après cela
que le Parlement de Paris a fait de nouvelles remon-
trances au P»oi, et qu'il a chargé M. le premier président
d'aller en demander la réponse à Sa Majesté.
La conduite du Roi, dans les conférences avec M. le
premier président, le vendredi 26 juin, celles qu'il a eues
en même temps avec M. le Dauphin, M. le chancelier et
M. le comte de Saint-Florentin, qui, comme ministre de
Paris, a le Parlement dans son département, et la lettre
qu'il a écrite le vendredi au soir à M. le premier prési-
dent, font connoître son irrésolution, et que jusqu'ici
on n'a point songé à partir d'un principe fixe et certain
pour terminer celte affaire et pour maintenir l'autorité
royale, au lieu que les Parlements suivent toujours leur
objet sur les principes qu'ils ont établis par leurs re-
montrances.
Les commissaires nommés par les Chambres assem-
blées ont travaillé, samedi 27, chez M. le premier pré-
sident, et ont rédigé différents articles que l'on a com-
muniqués ensuite aux trois Chambres des Enquêtes.
Mais comme ces plans n'ont pas paru satisfaisants, il
n'y a point eu d'assemblée des Chambres lundi 30 juin,
comme elle avoit été indiquée, et les commissaires doi-
vent travailler de nouveau, aujourd'hui 30 après midi,
chez M. le premier président pour diriger d'autres ar-
rangements et exécuter la députation qui a été ordonnée,
après le rapport qui en sera fait à la première assem-
blée.
On entend que toutes ces assemblées et ce travail par-
ticulier des meilleures têtes du Parlement dérangent
l'expédition des grandes affaires.
Juillet.
Le Parlement prend jour avec le Roi pour une (jranile députation. — Résis-
tance opiniâtre du Parlement de liouen. — Uéfaile des Prussiens près de
Landshut. — Avantages remportés par le maréchal de Broglie. — Nouvelles
diverses. — Le Uoi reçoit la grande députation du Parlement. — Il lui
JUILLET IG70. 2G3
fait une réponse si'vère. — Le Parlement décide qu'il sera fait J'iti'ratives
représentations. — On craint que le Parlement ne suive la voie de la vio-
lence. — M. de La Roche-Aimon , grand aumônier de France. — Le Par-
lement de Rouen est mandé à Versailles. — Bataille de Corbacli ; le ré-
giment de Navarre y fait merveilles. — Les Chambres des Comptes et des
Aides de Caen. — Affaire du Parlement de Rouen. — Remontrances de
ce Parlement. — Un détachement de l'armée du duc de Broglie est surpris
par l'ennemi. — Mort du duc de Charolais — Le duc de Luxembourg est
envoyé en mission auprès du Parlement de Rouen. — Le premier président
Hue de Miroménil. — La députation du Parlement de Rouen est reçue à
Versailles.
Les gens du Roi ont été chargés de demander an Roi
le jour qu'il voudroit bien recevoir la grande députa-
lion, qui sera composée de trente-deux personnes, tant
de la Grand'Chambre que des Enquêtes et Requêtes et
des gens du Roi, et le Roi a indiqué le jour pour samedi
12 juillet.
Il a fallu arranger ce jour, car le Roi fait toutes les
semaines un ou deux voyages, soit à Saint-Hubert, soit
à Choisy et à Bellevue, et le tout pour chasser. Cotte
cérémonie de députation doit bien lui déplaire, comme
aussi ces voyages si fréquents indisposent le public dans
les circonstances critiques où l'on est, et pour la dépense
qu'ils causent y ayant toujours au moins vingt maîtres.
Ce n'est pas le tout que cette affaire avec le Parle-
ment de Paris pour celui de Besançon. Il y a de grands
mouvements au Parlement de Normandie, par rapport
au troisième vingtième qu'il ne veut point absolument
recevoir ni enregistrer. Le ministère lui a adressé des
lettres de jussion du Roi. On dit que ce Parlement les a
renvoyées sans vouloir les lire.
On dit de plus, aujourd'hui 8 juillet, que le Parle-
ment de Rouen a décrété de prise do corps M. Feydeau
do Brou, intendant de Rouen, et d'assigné pour être ouïs
les inlondanis de Caen et d'Alençon. Si cela est vrai,
l'autorité du Roi est absolument compromise. Quel parti
prendra-t-on contre ce Parlement, qui a la province de
Normandie pour lui, pendant que les Anglois sont à
264 JOURiN'AL DE BARBIER.
portée de faire des descentes sur les côtes de Norman-
die? Le Parlement de Rouen, dans les remontrances, o
non-seulement fait entendre que la province n'cloit pa?
en état de supporter ce troisième vingtième; mais il a
démontré que la province fournissoit au Roi , par an ,
une somme très-considérable, dont il ne rentroit pas la
moitié dans les coffres du Roi, et il a offert de fournir
au Roi une somme plus forte que celle dont l'État pro-
fite réellement, et cela sans frais de régie. Voilà ce qui
indispose, parce que l'on est dans la prévention que le
Roi ou l'État sont volés par nombre de personnes de la
Cour.
On dit que les Parlements de Bordeaux, de Metz, d'Aix
en Provence et autres, refusent pareillement d'enre-
gistrer ce troisième vingtième, quoiqu'il soit enregistré
dans le Parlement de Paris. Cela fait voir, en même
temps, que les dilTérenls Parlements se sont unis à celui
de Paris, quand il a été question du spirituel, du clergé
et de la constitution Unigenilus, parce que les querelles
de religion remuent partout les esprits ; mais que, par
rapport au temporel, chaque Parlement veut user de
ses prétendus droits dans son territoire sans suivre les
dispositions du Parlement de Paris, ce qui attaque l'au-
torité royale qui doit être une et égale dans tout le
royaume.
On dit, à présent, que la nouvelle dos décrets de prise
de corps et d'assigné pour être ouïs contre les trois
intendants de la province de Normandie, n'est pas véri-
table. Par les lettres de jussion, le Parlement de Rouen
n'a point obéi , et il a donné d'itératives remontrances
qui sont très-fortes; il y est parlé de tous les impôts en
général, aides, gabelles, contrôle, et on est entré dans
les détails, pour faire connoitre les abus et les vexations
sur le peuple dans les perceptions de ces impôts. Ces re-
montrances , qui sont très-frappantes , sont rapportées
par extrait dans la Gazelle de Hollande.
JUILLET 1760. 265
Dans la Gazette de France du 12, il y a le détail d'une
grande action qu'il y a eu en Allemagne, contre Landshut,
le 23 juin, entre le baron de Laudon, général autrichien,
et les troupes du roi de Prusse, au nombre de vingt
mille hommes environ , commandées par le général
Fouquet\ Les troupes prussiennes ont été entièrement
défaites, le général Fouquet et autres généraux pris pri-
sonniers, neuf mille prisonniers, beaucoup de tués. Il
ne s'est sauvé de cette armée prussienne que deux ou
trois cents hommes; bagages, munitions pris en consé-
quence. Voilà un bon commencement de campagne du
côté de la reine de Hongrie. Les Russes, qui ont cent
mille hommes, les Suédois, l'armée de l'Empire, le ma-
réchal Dawn, qui est le général en chef de la reine de
Hongrie, tout est en mouvement.
M. le maréchal de Broglie, dans la Westphalie, a fait
une marche extraordinaire ; il s'est fort avancé. Le prince
Ferdinand de Brunswick a été obligé de se reculer, et
nos troupes légères, dans des escarmouches, ont eu des
avantages; cela paroît bien commencer ainsi de notre
part.
11 est dit dans cette gazette : r que le prince Ferdi-
nand avoit eu ordre, apparemment du roi de Prusse, de
faire enlever le landgrave de Hessc-Cassel et de le faire
conduire dans la ville de Stade. Ce procédé paroît vio-
lent; 2° que la princesse de Brésil, fille aînée du roi de
Portugal, a été mariée, le 6 juin, avec l'infant don K'dre,
1. Le général baron de La Molhe-Fouquet, réfugié protestant en Prusse,
issu d'une des plus anciennes familles de Normandie, fut défait par les Autri-
chiens à Landàhut, le 20 juin 1760. Il tint tète avec 8,000 Prussiens au
général Laudon, qui avait sous ses ordres 28,000 tionimes, rangea ses troupes
en bataillon carré, et après avoir consommé toute sa poudre, il continua de
combattre à l'arme blanche, repoussa pendant huit heures les attaques fu-
rieuses de la cavalerie ennemie et succomba enfin sous le nombre, o Cette
belle action, dit Frédéric U, ne peut être comparée qu'à celle de Léouidas
et des Grecs qui défendirent les Tbermopjles , et qui curent un sort à per
près semblable. . Cii. Wtiss, llhl. des réfugiés proloslanls de France.
Paris, l8o3, in-18, t. i, p. :00.
VII. 23
2GG JOIH'.NAL DE DARBIER.
oncle de cette princesse et frère du Roi. C'est le droit
des princesses, présomptives héritières de la couronne
en Portugal, de pouvoir être reine en épousant le pre-
mier prince du sang; 3° que le roi de Portugal a fait
arrêter à Lisbonne le nonce du pape, qui a été conduit,
sous bonne escorte , sur la frontière du royaume, avec
défenses de rentrer en Portugal. 11 est dit, en même
temps, qu'on ignore la raison d'une action aussi vive.
On pourroit présumer que les jésuites ont quelque part
dans cette politique secrète; tôt ou lard, le Roi et son
premier ministre se repentiront de tout ce qui a été
fait à leur égard. La Cour de Rome apparemment les
soutient.
Madame la princesse de Robecq-Montmorency, Luxem-
bourg par elle et par son mari, est morte du {)oumon à
trente-deux ans. L'abbé Morellet, qui est à la Rastille
pour avoir mal parlé d'elle dans les Visions de Palissot ',
en sortira apparemment dans peu.
De samedi 12 juillet, le Roi a reçu la grande députa-
tion du Parlement composée de trente-deux magistrats,
cérémonie qui ne Tanuise guère, pour entendre la ré-
ponse de Sa Majesté à leurs dernières remontrances.
RÉPONSE DU ROI.
« J'ai déterminé le jour où je rappellerai les membres
« du Parlement de Resançon que j'ai éloignés. Vous
« m'avez assez parlé de cette aflaire; vos représenta-
« tions, quelque vives qu'elles soient, ne me feront pas
« changer. Je ne veux plus que l'on m'en parle et je
« compte que vous m 'obéirez.
et La soumission des exilés peut seule me déterminer
« à les rappeler sur-le-champ. »
Cette réponse a couru dimanche dans Paris ; on disoit
1. Anne-Marie Maurice, fille de Charles-François-Frédéric de Montmo-
rency-Luxembourg, pair et maréchal de France, avait épousé, le 26 février
1743, Anne-Louis-Alexandre de Montmorency, prince de Robecq, grand
d'Espagne de première classe, maréchal de camp. De La VrLi.EGiitE.
JUILLET J7G0. 267
généralement qu'elle étoit dnre et que le Parlement
n'en étoit pas content. On craignoit même que le résultat
fût que les Chambres resleroient assemblées jusqu'au
retour des exilés, c'est-à-dire cessation du service dans
le temps du plus grand travail.
Du lundi 14, assemblée des Chambres après les au-
diences de laGrand'Chambre; les évêqurs s'étoient déjà
assemblés en particulier dans les Chambres. L'assem-
blée générale n'a pas été longue; il a été arrêté de faire
d'itératives représentations, et il a été nommé des com-
missaires pour en rédiger les objets, qui sont toujours
les mêmes rédigées d'une autre façon.
Si cela n'étoit fait que pour no pas avoir le dernier, les
commissaires allongeroient leur besogne; il faudroit as-
sembler les Chambres pour l'approuver; les gens du Roi
chargés de demander un jour au Roi, l'indication de ce
jour, très-retardé à cause des fréquents voyages du Roi,
on gagncroit ainsi la fin du mois d'août, et le public
n'en souffiiroil pas pour les affaires; mais le Roi part
pour Saint-Hubert et n'en doit revenir que vendredi
prochain, 18 de ce mois. Or, si les représentations sont
toutes prêtes à son retour, que, samedi 19, les gens du
Roi aillent demander jour, et que le Roi leur dise
qu'ayant défendu de lui parler davantage de cette affaire
par sa dernière réponse, il ne veut plus recevoir de
représentations ni de députation, le Parlement, pour
suivre son système, prendra peut-être un parti violent,
c'est ce qui est à craindre.
Le dimanche 13 juillet, le Roi a donné la place de
grand aumônier de France, vacante depuis la mort de
M. le cardinal de La Rochefoucault, à M. de La Roche-
Aimon, archevêque de Narbonne et commandeur des
ordres du Hoi, et président de l'assemblée du clergé, en
considération de ce que cette assemblée, qui vient de
finir, s'est passée au contentement du Roi, tant par
rapport au subside ou don gratuit accordé au Roi, que
268 JOURNAL DE BARBIER.
pour la modération qu'il y a eu au sujet des disputes de
l'Église et du consentement donné par le clergé au der-
nier bref du pape. Pour maintenir le silence et la paix,
M. l'évéque d'Orléans, ministre de la feuille des béné-
fices, va travailler à présent à la distribution des ab-
bayes, aux bénéfices vacants, pour récompenser les
autres membres de l'assemblée du clergé; s'il y avoit
des grâces et des revenus à donner, de même aux mem-
bres des Parlements, on les réduiroit plus aisément à
l'obéissance aux volontés du souverain.
Le Parlement de Rouen a ordre de se rendre à Ver-
sailles, par députés s'entend, le 29 de ce mois de juillet,
pour rendre compte à la Cour de sa conduite, apparem-
ment au sujet des dernières remontrances de ce Parle-
ment, qui sont très-fortes contre le gouvernement et qui
sont publiques.
Du lundi 14 de ce mois, à onze beures du soir, M. le
marquis du Cbâtelel \ brigadier des armées du Roi et
colonel du régiment de Navarre, de la maison de Lor-
raine, est arrivé de l'armée de M. le marécbal de Broglie,
apporter au Roi la nouvelle d'une action ^ où nos troupes
ont remporté la victoire sur celles du prince Ferdinand
de Brunswick et sur les Anglois qui éloient dans son
armée. Cette nouvelle s'est répandue bier, mais on n'en
sait point encore les détails, qui ne peuvent être ap-
portés que par de nouveaux courriers. On dit seulement
que ce n'est point une action générale; combat simple-
ment d'infanterie, la baïonnette au bout du fusil. Le
régiment de Navarre y a fait des merveilles. Indépen-
damment de plus ou de moins de détails, le champ de
bataille, la prise des équipages et magasins, la fuite et
retraite de l'ennemi, sont toujours un très-grand avan-
tage au commencement d'une campagne.
1. C'était le mari de la femme célèbre qui a iuspiré à Voltaire une si vive
affection.
2. La bataille de Corbach.
JUILLET 1760. 260
Le fait est que le prince héréditaire de Brunswick, qui
môme a été blessé, voiiloil venir s'emparer du poste de
Corbacli, pour empêcher la jonction de l'armée du ma-
réchal de Broglie avec celle de .M. de Saint-Germain;
que le prince a perdu dix heures de marche; que M. le
maréchal l'a prévenu par une marche feinte et forcée,
et que nos troupes se sont emparées du poste, et ont fait
reculer le prince héréditaire; et le régiment de Navarre,
sans tirer un coup de fusil, a enlevé, la baïonnette au
bout du fusil, une batterie de dix à douze pièces de
canon. Les troupes légères ont suivi l'armée des alliés,
et, du côté de Cassel, on attend l'événement de cet avan-
tage. L'activité du maréchal de Broglie est surprenante.
L'affaire du Parlement de Rouen fait ici beaucoup de
bruit : M. le duc de Luxembourg, gouverneur de Nor-
mandie, est arrivé !a nuit du 21 au 22 de ce mois. On
dit que c'est pour supprimer ou suspendre la Chambre
des Comptes et des Aides de Caen , qui a fait un règle-
ment sur les corvées ordonnées par l'intendant. On dit
aussi que M. de Chevert, lieutenant général des armées
du Roi, doit s'y rendre pour commander les troupes qui
sont dans cette province.
Les remontrances du Parlement de Rouen, du 4 juil-
let, sont imprimées et se vendent dans le Palais, à Paris.
Elles sont écrites avec toute la force et toute l'éloquence
possible, fort au-dessus de toutes celles du Parlement
de Paris, sur l'unité de tous les Parlements du royaume,
sur la constitution du gouvernement françois et sur les
prétendues lois fondamentales du royaume et de la mo-
narchie françoise. Mais au fond ce n'est qu'un pompeux
et sublime j^aliniatias sur le droit public, pour attribuer
au prétendu Parlement de Fiance, sous prétexte de l'au-
torité des lois primitives, jusqu'à une supériorité sur le
pouvoir du souverain, ce qui ne peut faire illusion qu'aux
gens qui ne sont pas instruits des principes d'une mo-
narchie et dont le nombre est très-grand.
23.
270 JOURNAL DE BÂIU5IF.P,.
Du mardi 22, assemblée des Chambres à Pans, pour
b're les itératives représentations du Parlement, rédi-
gées par les commissaires, au sujet de la réponse du Roi,
du 12 juillet.
11 s'agit de savoir si le Roi les recevra. Le Roi part
aujoiu'd'hui mercredi 23, pour Saint-Hubert, jusqu'à
lundi au soir, 28; ainsi on ne jieut lui aller demander
jour à Versailles que dans la semaine prochaine.
On dit aussi que madame la niarquise de Pompadour
part aujourd'hui 23, pour aller prendre possession du
marquisat de Ménars^, qu'elle a acquis, près de la ville
de lilois, pour en revenir aussi lundi 28. C'est une longue
absence de six jours pour elle^.
1. Le château de Ménars, cité pour son architecture et ses magnifiques
jardins, est situé sur la rive droite de la Loire, à neuf kilomètres de Blois.
Cette terre, érigée en marquisat en 1676, pour J.-J. Charron, président au
Parlement de Paris, devint, au commencement de ce siècle, la propriété du
maréchal Victor, duc de Bellune, et fut acquise plus tard par le prince de
Chiniay, qui y fonda un collège et une école des arts et métiers.
De La Villegille.
2 . Nous nous trompons peut-être ; mais il nous semble que ces mots de Bar-
bier, au sujet de madame de Pompadour : c'est une longue absence de six
jours pour elle, en disent beaucoup sur cette femme célèbre. Ne semble-t-il
pas qu'il faut qu'elle soit là, attachée à demeure, pour surveiller toutes les
intrigues de la Cour et ménager son influence? On a peine du reste à se
figurer quels incroyables manèges la marquise a mis en jeu pour garder l'a-
mour du maître quand elle ètaiA sa favorite, et ménager son crédit quand
l'amitié, née de l'habitude et du prestige de sa grâce, avait succédé à l'amour.
Voici une anecdote, empruntée aux Mémoires de madame du Hausset, qui
nous en apprend, sur l'ambition de la marquise, tout autant que la conver-
sation avec le président nous en a appris sur la portée de son intelli-
gcuce.
« J'avais remarqué que madame de Pompadour, depuis plusieurs jours, se
faisait servir du chocolat à triple vanille et ambré à son déjeuner; qu'elle
mangeait des truffes et des potages au céleri. La trouvant fort échauffée, je
lui fis un jour des représentations sur son régime, qu'elle eut l'air de ne pas
écouter. Alors je crus devoir parler à son amie la duchesse de Brancas. u Je
m'en suis aperçue, me dit-elle, et je vais lui en parler devant vous, n Effecti-
vement, apiès sa toilette, madame de Brancas lui fit part de ses craintes sur
sa santé, o Je viens de m'en entretenir avec elle (en me montrant), dit la du-
chesse, elle est de mon avis. » Madame témoigna un peu d'humeur et se mit
à foudre en larmes. J'allai aussitôt faire fermer la porte, et revins écouter.
juilli:t 1700. 271
Nous avons eu une mauvaise fortune à l'annco de
Bioglie : un détachement de quatre à cinq mille hom-
mes de troupes légères, en avant, commandées par un
maréchal de camp allemand, et peu habile, s'est laissé
surprendre en plein jour, de manière que les ennemis
se sont jetés sur les faisceaux d'armes ; il ne s'est sauvé
personne, tout a été fait prisonnier et peu de tués. Cette
nouvelle est très-désagréable après le petit avantage que
nous avons eu.
M. le comte de Charolois, prince du sang, oncle de
M. le prince de Coudé, est mort presque subitement
d'une goutte remontée, à dix heures du soir, dans sa
petite maison, barrière Montmartre. C'est ce prince
dont il a tant été parlé pour ses violences. Il est mort à
soixante ans. Le Roi prendra le deuil, lundi 28, pour
douze jours.
C'est le 29 ou le 30 que le Roi doit recevoir les dé-
putés du Parlement de Rouen , pour rendre compte de
leur conduite. On ne sait rien de positif de ce qui s'est
passé à Rouen, depuis l'arrivée de M. le duc de Luxem-
u Ma chère amie, dit Madame à madame de Brancas, je suis troublée de la
crainte de perdre le cœur du Roi, en cessant de lui être agréable. Les hommes
mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de prix à certaine chose, et
j'ai le malheur d'être d'un tempérament très-froid. J'ai imaginé de prendre
un régime un peu échauffant pour réparer ce défaut, et depuis deux jours cet
élixir me fait du bien d Elle pleura encore, et dit : « Vousne savez pas
ce qui m'est arrivé il y a huit jours; le Roi, sous prétexte qu'il faisait chaud,
s'est mis sur mou canapé et y a passé la moitié de la nuit; il se dégoûtera de
moi et en prendra une autre. » a Vous ne l'éviterez pas, répondit la duchesse,
en suivant votre régime; ce régime vous tuera » Ces dames s'embrassè-
rent. Madame recommanda le secret à madame de Brancas, et le régime fut
abandonné.
Peu de temps après, elle me dit : « Le Maître est plus content de moi, et
c'est depuis que j'en ai parlé à Quesnay sans lui tout dire. Il m'a dit que pour
avoir ce que je désire, il fallait avoir soin de se bien porter, et tâcher de
bien digérer, et faire l'exercice pour y parvenir. Je crois que le docteur a
raison, et je me sens toute autre. J'adore le Roi : je voudrais lui être agréable.
Mais hélas! quelquefois il me trouve plus froide qu'une macreuse'. > Mé-
moires de madame du Hausset.
* Utscùu B(juali<juc ijue 1 on dil avuir le sani; fiuid. {Sole de madame du Havsscl-)
272 JOURNAL DE UARIÎIDR.
bourg. H y a apparence qu'on intercepte les lettres
On dit que M. le maréchal duc de Luxembourg
gouverneur de la province de Normandie, porteur def
ordres du Roi, est arrivé à Rouen, avec un huissier du
Conseil, pour faire bifier sur les registres l'arrêt du Par-
lement de Rouen, au sujet du troisième vingtième, et
faire mettre sur les registres l'arrêt du Conseil qui casse
l'arrêt du Parlement.
M. le duc de Luxembourg a demandé une assemblée
des Chambres, dans laquelle il a notifié à messieurs du
Parlement, les ordres du Roi, pour délibérer en consé-
quence. Au lieu de délibérer, tous ces messieurs se sont
levés et se sont retirés.
M. le duc de Luxembourg a présenté une lettre de
cachet à M. Hue de Miroménil, premier président, et
une autre au greffier, pour les obliger de rester, et alors,
il a fait représenter les registres sur lesquels l'huissier
du Conseil a fait les opérations, pour bilTcr l'arrêt du
Parlement et pour mettre à la marge l'arrêt du Conseil.
On dit que pendant cette besogne, M. de Miroménil
s'est tenu négligemment assis et qu'il a tiré de sa poche
un livre qu'il a lu, après quoi ayant demandé si la be-
sogne étoit faite, il a dit à M. de Luxembourg : Je n'ai
pj^s aiïaire ici, et s'en est allé.
L'après-midi, le Parlement s'est assemblé. On a fait
compliment à M. de Miroménil de la contenance qu'il
avoit tenue, et il a été rendu an et, par lequel, sans
avoir égard à l'arrêt du Conseil, il a été dit que le pre-
mier arrêt du Parlement scroil exécuté.
Le 29 juillet, M. de MiroméniP et les autres dé-
puté||du Parlement de Rouen se sont rendus à Saint-
Germain pour recevoir les ordres du Roi ; ils étoicut au
1. Miroménil (Hue de), garde des sceaux, né eu 1723, mort en 1796,
élait président du Tarlement de Rouen lors des persécutions de Maupeou
contre la magistrature. Maurcpas lui fit confier les sceaux en 1774. Il tra-
vailla à la réintégration des Parlements et montra en toute occasion de la sa-
gesse et de la modération. Douillet.
AOUT 1760. 273
nombre de douze dans trois berlines à six chevaux de
poste, et plus de trente hommes à cheval à leur suite.
Le 30 juillet, ils ont été à Versailles et ont été présen-
tés au Roi qui a dit à M. de Miroménil, premier prési-
dent, en particulier, qu'il étoit fort mécontent de sa
conduite , et à tous les députés il a demandé leurs re-
montrances qu'il examineroit, et qu'ils n'avoient qu'à
attendre ses volontés : ce sont leurs remontrances du
4 juillet. On dit que tous ces députés sont entrés dans
le cabinet du Roi, et qu'ils en sont sortis avec un air d'ai-
sance et de fermeté qui a surpris.
Après quoi le Roi est parti pour un petit voyage de
Bellevuc ou de Choisy.
Août.
Réponse sévère du lioi au Parlement de Rouen. — Résistance de ce Parle-
ment. — La Normandie parlementaire. — Le Parlement de Paris demande
un jour au Roi pour présenter des remontrances. — Les conseillers de
Besançon restés à leur poste sont vivement critiqués. — Ilsréclament auprès
du Roi. — Mort de M. Pelletier de Rosambo. — Arrêté du Parlement de
Rouen. — Lettre adressée au Roi par le Parleiiient de Rouen. — La fermeté
de ce Parlement est poussi'o au dernier point. — Réfleiions sur les chan-
gements survenus dans le gouvernement français. — Lettres de jussioa
adressées au Parlement de Rouen. — Un abbé forcé de choisir entre une
abbaye ou la lîastille. — Vers sur le pont d'Orléans. — La Vision de
91. de neniis. — Le Sermon des cinquanle. — Ordonnance relative aux
armoiries. — Les drputrs du Piirlcmeiit de Besançon ont une audience du
Roi. — Réponse du liai au Parlement do Paris; le l'arlement décide qu'il
fera d'itératives remontrances. — Un conseiller dénonce à la Cour l'enre-
gistrement, au tribunal des nsaréchaux de France, de l'ordonnance sur les
armoiries. — Débats à ce sujet. — L'abbé Chauvelin dénonce une affaire
relative aux trésoriers de France. — La Cour des Aides et la Cour des
Comptes déclinent la con;pétcncc des maréchaux de France sur le fait des
armoiries, — Le Parlement rend un arrêt qui infirme cette compétence.—
Ordonnances diverses relatives aux armoiries. — Le Roi donne jour au
Parlement. — .\ffaire des trésoriers de France. — Le ministère fait sans
cesse de fausses démarches. — L'armée russe et l'armée suédoise. — L'ar-
mée du maréchal de Broglie. — Démission de M. Rouillé. — Mort de la
princesse de Bourbon-Condé. — Nouvel édit sur le fait des armoiries.
Du dimanche 3 août. Le Roi a donné audience à mes-
sieurs du Parlement de Rouen, pour leur rendre réponse
sur leurs remontrances.
274 JOURNAL DE BARBIER.
RÉPONSE DU ROI.
« Je suis votre maître; je devrois vous punir de la
« hardiesse de vos principes. Retournez à Rouen, enre-
« gistrez mes édits et déclarations sans aucun délai ; je
« veux être obéi. Je suis plus occupé que vous ne pen-
« sez du soulagement de mes peuples et des moyens d'y
« parvenir; ils en sentiront les ellets. Voilà ma réponse
« que j'ai écrite de ma main. »
Cette réponse est plus forte et plus ferme que toutes
celles qu'il a faites depuis longtemps. Le Roi condamne
les princi|)es de droit public qu'on veut établir dans ces
remontrances, et c'est ce qu'il falloit faire depuis plus
de six ans, qui consistent principalement dans l'unité
d'un seul Parlement de France, aussi ancien que la mo-
narchie et divisé dans les différentes provinces, dont les
conséquences sont importantes par rapport à l'autorité
royale ; mais en même temps que cette réponse n'est
adressée qu'au Parlement de Rouen, en leur disant que
la hardiesse de leurs principes méritoit punition , cela
frappe également sur la plupart des remontrances faites
depuis longtemps par le Parlement de Paris, qui ne
sont fondées que sur les mêmes principes, surtout pour
établir la nécessité de l'enregistrement ou de la vérifica-
tion, c'est- à-dire du consentement et de l'approbation du
Parlement de France pour former l'existence et la stabi-
lité de la loi du prince, à l'effet de pouvoir exiger l'obéis-
sance des peuples ^.
1. Il est certain qu'en voulant s'attribuer le pouvoir législatif, le Parlement
sortait tout à fait de ses attributions, et il jouait sur les mots en se donnant
comme l'héritier direct des premiers Parlements. Ces Parlements, qui étaient,
à proprement parler, les assemblées de la nation, furent remplacés par les
États généraux, tandis que le Parlement de Paris, ainsi que les autres Parle-
ments du royaume, ne furent jamais, d'après leur institution, que des Cours
de justice. Voltaire dit formellement que le Parlement de Paris n'a jamais
représenté les assemblées de la nation, les Champs de Mars et les Champs de
Mai. Mais comme on ne convoquait plus les États généraux, comme la royauté,
depuis l'année lCi4, avait tout à fait cessé de faire appel à la notion, il était
tout naturel que la nation réclamât l'un de ses droits les plus précieux. Ce
AOl'T 17 GO. *^7rï
Celte réponse est (rauianl. plus int('rep?finte qu'elle
est écrite de la main du l\oi, ce qui ne se pratique point
ordinairement, ce qui la rend plus essentielle et plus
vraie que toutes les formalités de lettres-patentes et du
sceau; mais plus cette réponse est frappante et plus il
la faut soutenir, car on ne sait point le parti que va
prendre le Parlement de Rouen, que l'on dit être déter-
miné à ne point enregistrer le troisième vingtième, ce
qui deviendroit une désobéissance formelle.
Reste à savoir si cette réponse, qui auroit été très-bien
fondée il y a quelques années, est prudente aujourd'hui
dans les circonstances présentes.
Les peuples de la Normandie sont peut-être hors
d'état de supporter toutes les impositions nouvelles ;
mais, indépendamment de la possibilité ou non d'y sa-
tisfaire , il n'est pas étonnant qu'ils soient indisposés
contre ces impositions. Us ne pénètrent pas la politique
secrète de tous les Parlements contre le gouvernement,
pour s'attribuer un degré d'autorité dans l'administra-
tion générale; ils comptent que le Parlement de Rouen
n'agit que pour l'intérêt général de la Normandie, que
sa fermeté à cet égard est purement nationale et popu-
laire , ce qui rend , par conséquent , les peuples parle-
mentaires, en sorte que le gouvernement agissant avec
rigueur contre le Parlement, cela pourroit donner lieu
à quelque révolution qui pourroit avoir des suites très-
dangereuses, dans un temps oîi les Anglois ne cherchent
que l'occasion de faire une descente sur les côtes de la
Normandie; c'est ce qui pourroit être à craindre, nos
meilleures troupes étant actuellement occupées en Alle-
magne.
Du dimanche 3 août, le Parlement de Paris ayant ré-
ful le Parlement qui se fît l'organe de ces réclamations, et pour se donner
plus d'autorité, il invoqua la tradition et se substitua aux Ktats généraux. C'é-
tait une usurpation, mais cette usur|iation était autorisée en quelque sorte
par la cessation des Etats généraux. Cii. Louanuhe.
276 JOURNAL DE BARBIER.
digé d'itératives représentations, par rapport à l'exil de
la moitié des magistrats du Parlement de Besançon, mal-
gré la dernière réponse du Roi à ce sujet, ils ont fait
demander avec instance un jour pour les présenter au
Roi, lequel a répondu :
« Je ferai savoir mes intentions à mon Parlement. »
Du lundi 4 août, assemblée des Chambres, à laquelle
les gens du Roi ont rendu compte de la réponse du Roi,
et on a délibéré.
Messieurs du Parlement ont bien senti que l'objet de
cette réponse indécise étoit de passer le mois d'août et
de gagner les vacances.
Mais on a fait rentrer les gens du Roi, et il leur a été
ordonné de se retirer dans le jour, lundi 4 août, devers
ledit seigneur Roi, pour indiquer le jour et l'heure pour
la dépulation.
Le Roi étoit parti le dimanche , après le grand cou-
vert, pour aller coucher à Choisy et pour chasser le
lundi.
Vendredi au soir 8 août, il a été arrêté, en consé-
quence de ce fait, qu'on attendroit le retour du Roi à
Versailles, en sorte que les gens du Roi n'iront que di-
manche 10 de ce mois, pour demander jour au Roi.
Au surplus, cette députalion ordi/iaire, au préjudice
de la défense du Roi, deviendra au fond illusoire, et
l'affaire du Parlement de Besançon tourne fort singuliè-
rement.
Depuis que le Roi a jugé à propos d'exiler environ
trente magistrats ' du Parlement, qui se sont opposés
fortement à l'enregistiemcnt des édits et déclarations
du Pioi , il est resté une trentaine de magistrats qui
1. Ces rigueurs de Louis XV contre la magistrature allèrent toujours en
iu"mentant. Eu 1771, il y avait plus de sept cents magistrats en exil. Tous
•es grands pouvoirs de l'État, tous ceux qui avaient fait la force de l'ancienne
monarchie n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes. La royauté s'isolait de
plus en plus, et la révolution la trouva complètement désarmée.
AOUT 1760. 277
ctoient disposés à l'obéissance, à la tête desquels est
M. de Boynes, intendant de Franclie-Comlé et en nnême
temps premier président du Parlement de Besançon, qui
ont continué de représenter le Parlement et rendre la
justice au peuple autant qu'il leur éloit possible, at-
tendu l'opposition dos avocats et procureurs portés en
faveur des exilés, et ceux qui sont ainsi restés à leurs
fonctions ont compté donner au souverain des preuves
de leur obéissance et de leur fidélité. Mais les autres
Parlements ne les ont pas regardés favorablement; en
même temps que le Parlement de Paris-, celui de Bor-
deaux et celui de Rouen, se sont employés dans des re-
montrances auprès du Roi pour l'engager et pour ainsi
dire pour le forcer à rappeler les exilés du Parlement de
Besançon. Ils ont parlé très-désavantageusement de
ceux qui sont restés au Parlement de Besançon, comme
de faux frères et des magistrats qui trabissoient l'inté-
rêt du Roi et celui du public, et surtout en parlant de
M. de Boynes, qui a contre lui l'ancienne tacbe d'avoir
été procureur général de la Cliambro royale établie à Pa-
ris, lequel est très-mallrailé singnlièrement dans les re-
montrances du Parlement de Rouen, du 4 juillet dernier.
Dans ces circonstances, M. de Boynes, premier pré-
sident, a pris des mesures pour mettre à son aise le mi-
nistère. 11 a assemblé le Parlement restant à Besançon
le 2 juillet dernier, et il a été arrêté « d'envoyer un
président et un conseiller en députation au Roi , pour
demander à Sa Majesté une réunion solide et hono-
rable de tous les membres de la compagnie; » et dans
une autre assemblée du 28 juillet, on a arrêté les ins-
tructions dont seroient chargés lesdits députés, non-
seulcmenl pour représenter au Roi « qu'ils ont fait jus-
qu'ici toutes les instances convenables pour obtenir le
rappel de leurs membres exilés, et qu'aucun motif n'a
pu les dispenser de continuer de rendre au peuple la
ju>ti(C (jii'ils lui doivent, à la décharge dudit seignenr
vu, 2 i
^78 JOURNAL DK nARIÎIER.
Roi, mais encore de supplier le Roi de leur accorder la
justice la plus éclatanle sur les imputations odieuses
faites, à leur égard, dans un arrêté du Parlement de Paris
du 3 juillet , dans des remontrances du Parlement de
Rordeaux du 20 mai dernier et dans celles du Parlement
de Rouen du 4 juillet dernier; et surtout sur les excès
qu'on a osé attribuer au chef de leur compagnie dans
les doubles fonctions dont il est chargé, intendant de la
province et premier président. »
Ces arrêtés sont imprimés et se vendent à Paris. On
dit que ces deux députés sont actuellement en Cour. 11
est vraisemblable que cette députalion a été faite de
concert avec le ministère , à l'elfet que le Roi rappelle
les trente exilés sur les instances du reste du Parlement
de Resançon, et non pas sur les remontrances vives et
affectées des Parlements de Rordeaux , de Rouen et de
Paris; mais il s'agit de voir ce qui leur sera dit par le
Roi, par rapport à la satisfaction qu'ils demandent con-
tre ce qui est imputé par les remontrances.
Du samedi 9 août, les gens du Roi ont été mandés à
Versailles pour aujourd'hui onze heures et demie du
matin, au sujet du jour qu'ils vouloient demander au
Roi, pour recevoir la députation du Parlement et leurs
itératives remontrances, pour le rappel des magistrats
de Resançon. On saura la réception qu'ils auront et ce
que le Roi leur dira.
Du même jour, triste nouvelle dans le Palais. M. le
président Pelletier de Rosambo, second président à mor-
tier, tenant les audiences de l'après-midi, faisant par-
faitement sa charge, et ayant l'expérience delà place de
premier président, surtout étant aimé dans le palais et
petit-fils de premier président, a voulu rester dans sa
maison, son fils aîné ayant la petite vérole. Il l'a gagnée,
lui, ses deux autres enfants et deux domestiques, et il
est mort ce malin à neuf heures. Il avoit environ qua-
rante ans, et même il l'avoit déjà eue.
AOLT 1760. 279
Le Roi a dit simplement aux gens du Roi, samedi
9 août, qu'il recevroit la députalion du Parlement de
Paris pour leurs itératives représentations dimanche
matin, 17 de ce mois d'août, à cinq heures du soir. Le
Roi est parti pour Choisy le 10, pour chasser, et n'en
reviendra que jeudi au soir 14.
Du Parlement de Rouen. Après la réponse du 3 août,
MiM. les députés du Roi s'en sont retournés à Rouen. On
a dit ici que M. le maréchal de Luxembourg, après leur
retour, a fait assembler les Chambres; qu'il a défendu
toutes délibérations ; que les Chambres se sont retirées;
qu'il a seulement retenu M. le premier président et le
greffier, en vertu de lettres de cachet, et qu'il a fait en-
registrer les édits et déclarations du Roi dont il s'agit,
c'est-à-dire principalement pour le troisième vingtième.
Quoi qu'il en soit de ce fait, MM. du Parlement de
Rouen se sont assemblés, le jeudi 7 du présent mois
d'août, quatre heures de relevée, et ont déclaré ce qui
suit :
ARKÊTÉ DU PARLEMENT DE ROUEN DU 7 AOUT.
« La Cour, toutes les Chambres assemblées, en dcli-
« bérant sur le récit fait par M. le premier président ',
« ensemble sur la réponse du Roi, considérant que la
« faculté de délibérer est directement attaquée ; que
« l'autorité des lois, qui est celle du monarque même,
« et par laquelle seule la Cour peut s'acquitter envers
« ledit seigneur Roi et envers la nation des devoirs que
a lui impose son serment, se trouve sans force et sans
« vigueur; que, destinée à faire respecter les lois, à
« partager avec elles le respect qui leur est dû, la Cour
« se voit, par les imputations qui lui sont faites par un
« arrêt du Conseil du 20 du mois dernier, imprimé et
« affiché dans son ressort, exposée au soupçon llétris-
« sant d'avoir voulu détourner les peuples de l'obéis-
1. M. de Miroméiiil.
280 JOURNAL DE BAIIBIER.
« sance qu'ils doivent à leur souverain; que ces impu-
« talions n'étant point cfTacces, ladite Cour ne sauroit
« exercer avec fruit ni avec la dignité qui lui convient
« les fonctions augustes de son ministère; que sa con-
« duite étant fondée sur les ordonnances et sur les mo-
« numents les plus respectables de la sagesse des rois,
« prédécesseurs dudit seigneur Roi, elle doit espérer à
« titre de justice que l'honneur et la liberté des suffrages
« lui seront rendus; considérant, en outre, qu'elle ne
« peut plus contenir sa douleur, après les marques de
« mécontentement exprimées dans la réponse dudit sei-
« gneur Roi, et après le refus fait en son nom d'écouter
« les représentations de ses députés, la Cour a arrêté
« qu'il sera écrit au Roi dans les termes les plus res-
« pectueux, et que ce pendant les Chambres resteront
« assemblées.
LETTRE AU ROI ^
« Sire, vous êtes le maître, nous le savons, et nous
« ne vous avons jamais donné lieu de penser que nous
« l'ayons oublié.
« Votre Parlement est le plus ferme appui de votre
« trône, en rendant la justice, qui en est l'inébranlable
« fondement. Si les principes qu'il a exposés à Votre
« Majesté méritent quelque punition, les Rois vos pré-
« décesseurs, qui les ont publiés, sont les seuls coupa-
« blés. Il n'est pas en notre pouvoir de les anéantir.
« Liés, par la sainteté du serment, à ces principes
« qui assurent le bonheur de vos peuples, nous ne pou-
« vous ni ne devons enregistrer vos dernières volontés,
« parce qu'elles causeroient infailliblement, et contre
« votre volonté, la perle de plus d'un million de vos plus
« fidèles sujets.
« Vous pouvez. Sire, nous ôtcr la vie, mais jamais
1 . Cette lettre n'est pas véritable ou du niui. s elle n'a pas élé envoyée.
Voir ci-après par rapport à ce Parlcnioiit Noie de Barbier.
AOUT 17 GO. 281
« nous forcer à l'injustice en nous faisant violer le plus
<i saint de nos devoirs. »
La fermeté de ce Parlement est poussée au dernier
point, après la réponse du Roi du 3, à cause de ses der-
niers ordres, et elle est fondée sur la foiblesse éprouvée
depuis longtemps du gouvernement, ou sur la circon-
stance du voisinage des Anglois pendant cette guerre ;
car enfin, celte réclamation si souvent répétée des or-
donnances des Rois prédécesseurs n'en peut imposer qu'à
l'ignorance. Tout le gouvernement est changé depuis
trois siècles dans tous les genres d'administration, et il
ne reste aucun usage des anciennes ordonnances : par
exemple, il n'y a aucune loi en France qui ait autorisé
la vente des charges de judicature, M. le président Hé-
nault est obligé d'en convenir; cela ne s'est donc fait
que par abus. Le Roi pouvoit donc réduire toutes les
charges en simples commissions : quel droit pourroient
réclamer les titulaires présents , pour prétendre leur
remboursement des anciennes ordonnances et des an-
ciens principes de la monarchie? Chaque Roi jouissant
d'un plein pouvoir, peut changer et abroger les lois de
ses prédécesseurs, comme ceux-ci ont fait des lois et des
usages qui les avoient précédés. Le premier devoir de
tous ceux chargés par le souverain de quelque fonction
que ce soif, est la soumission et l'obéissance, sauf, si
l'on veut après , des représentations sages et conve-
nables \
Il faut voir à présent ce que fera le ministère.
Le 7 au soir, M. le maréchal duc de Luxembourg a
fait signifier des lettres de jussion au Parlement de
Rouen, à TeHet d'enregistrer, l-e 8 au matin, il y a eu
1. Les lilats généraux, depuis le quatorzième siècle jusqu'au dix-scptièuic,
n'ont jamais cessé de faire ces rcpi'ésentations. Comment la royauté y a-l-cUe
répondu? Presque toujours par des fins de nor.-recevolr. Les plaintes et do-
léances ne furent jamais prises au sérieux que par les délègues populaires,
et l'œuvre de la révolution fraiiciisc fut de réaliser dans la pratique les araii-
liorations signalées par les remontrances des États généraux.
24,
282 JOURNAL DE BARBIER.
assemblée des Chambres et refus d'enregistrer. Â midi,
M. le maréchal de Luxembourg a fait signifier encore de
nouvelles lettres de jussion. Le Parlement s'est encore
assemblé, et enfin, à la pluralité de trente-quatre voix
contre trente-deux, le Parlement de Rouen a enregistré
les édits et déclarations et le troisième vingtième.
Ainsi voilà l'affaire du Parlement de Rouen finie avec
tranquillité.
On dit pour anecdote qu'il y a un abbé, conseiller de
Grand'Chambre, un des plus forts du Parlement et des
plus entêtés, que M. le maréchal duc de Luxembourg
a été trouver après l'assemblée du matin, le 8, et à qui
il a dit entre deux yeux qu'il n'y avoit que deux partis
à prendre : une abbaye ou la Bastille, et que, dans l'as-
semblée de l'après-midi, cet abbé, qui avoit pris son
parti, a fait adroitement revenir les trente-quatre voix
pour l'enregistrement. Il est toujours heureux que cela
soit ainsi terminé.
Mais on dit aussi que cet enregistrement est accom-
pagné de termes très-hauts; il sera sans doute imprimé
par les bons offices des jansénistes, qui, quoi qu'on ne
leur dise plus rien, ne perdent pas de vue leur objet.
Il y a ici une grande fermentation dans les esprits au
sujet du gouvernement. Il faut convenir à la vérité que
la disette ' et la rareté d'argent, la misère des campagnes,
1. On peut dire, sans aucune espèce d'exagération, que le dix-huitième
siècle fut affligé d'une disette perpétuelle, disette factice produite par ce pacte
odieux , qu'on a nommé le pacte de famine , à la tète duquel étaient les
personnages les plus éminents de tous les grands corps de l'Etat. Les action-
naires de cette infâme association agiotaient pour acheter à vil prix et acca-
parer les blés du royaume ; puis il les exportaient et même ils en détruisaient
une partie, afin de produire la cherté dans les années abondantes, la disette
dans les années médiocres, et revendaient à un prix exorbitant ce qui restait
dans des magasins situés hors du royaume, et notamment dans les îles de
Gersey et de Guernesey. Le pacte de famine, conclu en 1719, se perpétua
jusqu'en 1789, et il eût probablement encore été renouvelé à cette époque si
la révolution ne fût venue dissoudre cette association meurtrière. Antérieure-
ment au pacte de famine, et quand le gouvernement faisait encore de louables
AOUT I7G0. 283
la multiplicité des impôts donnent lieu de penser qu'il
y a déprédation dans l'administration des finances, et
qu'on ne sait comment s'en venger.
On a construit à Orléans, sur la Loire, un pont de
pierre auquel on a travaillé depuis plusieurs années, qui
a neuf arches, qui est fort long, et qui a été exécuté
avec tant de hardiesse, qu'on a douté de sa solidité. Le
sieur Hugot' en est l'architecte. 11 a été entièrement
achevé dans le mois dernier. Il a été annoncé dans les
dernières gazettes de France comme le plus beau pont
qu'il y ait en France.
Madame la marquise de Pompadour est partie effec-
tivement le 23 juillet, pour aller prendre possession du
marquisat de Mesnars contre la ville de Blois, qu'elle a
acquis depuis peu, et l'architecte comptoit qu'elle pas-
seroit la première sur le nouveau pont d'Orléans. Mais
on dit que c'est madame la princesse de Conti^, douai-
rière, qui allant voir madame sa sœur, abbesse de Beau-
mont-les-Tours, y a passé la première. Quoi qu'il en soit,
madame la marquise de Pompadour a toujours passé la
seconde, et l'on a fait à ce sujet les vers suivants :
efforts pour soulager la misère publique, le pays n'avait guère été plus heu-
reux, et les quarante dernières années du règne de Louis XIV furent affligées
trois fois par d'effroyables disettes. « On vit en Normandie d'herbes des
champs, dit Saint-Simon. Le premier roi de l'Europe ne peut être un grand
roi s'il ne l'est que de gueux de toutes conditions, et si son royaume tourne
en un vaste hôpital de mourants et de désespérés, à qui on prend tout chaque
année en pleine paix. » — En 1775, des paysans ayant envahi la ville de
Dijon, et s'étant mis à piller la maison d'un bourgeois que l'on soupçonnait
d'agioter sur les blés , un intendant de Bourgogne se présenta aux émeutiers,
et leur dit qu'ils pouvaient retourner dans leurs villages, que l'herbe com-
mençait à pousser. Ce n'était point là une vaine métaphore , c'était pour
ainsi dire un conseil sérieux, attendu qu'en plein dix-huitième siècle les
paysans furent réduits en plusieurs provinces à vivre d'herbes et de ratines.
1. C'est Hupeau qu'il faut lire,
2. Heiiriette-Louise-Marie-Fraiiçoise-Gabrielle de Bourbon-Condé (made-
moiselle de Verniandois), sœur du comte de CIcrinont et du comte de Charo-
lais, néele 15 janvier 1703. Ds La Vili-egille.
284 JOURNAL UE BAHlilEK.
SUn LA CRITIQUE PU POKT.
Censeurs, Ilugot est bien vengé;
Reconnoissez votre iguoranco.
Son pont hardi a supporté
Le plus lourd fardeau de la France '.
Il court dans Paris une pièce satirique contre le gou-
vernement, intitulée Vision de M. Vabbé de Bernis, ou
Apocalypse française, dont il se répand partout des co-
pies, d'autant qu'elle n'est pas longue. C'est une véri-
table apocalypse, c'est-à-dire inintelligible et difficile à
reconnoîlre les personnages. On y découvre seulement
qu'on a voulu parler du Roi, de madame la marquise,
du Parlement, du clergé, et que les temps pour les faits
sont confondus; on dit, et il y a grande apparence que
l'auteur est M. le marquis de Choiseul, cousin germain
du duc de Choiseid, minisire même de la branche aînée,
liomme d'esprit et de lettres, qui a été arrêté, mis à la
Bastille, et depuis transféré au château de Ham ou à
Pierre-Encisc-.
Dans la querelle des philosophes et gens de Icllres,
depuis la comédie des Philosophes du sieur Palissot,
laquelle a donné lieu à plusieurs brochures et ouvrages
d'esprit tous imprimés, il paroît une pièce manuscrite
intitulée Sermon des Cinquante. On suppose dans le
préambule qu'il se lient à Genève une assemblée de cin-
quante gens de lettres, qui tour à tour font un discours
dans celte assemblée, et que celui-ci est de M. de Vol-
1. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer la force et la beauté de ce
quatrain, l'un des plus remarquables qu'ait produit l'esprit satirique du dix-
huitiènic siècle.
2. Le refjisire des ordres du Roi, conservé aux Archives de la préfec-
ture de police, porte que le marquis de Choiseul-Praslin, capitaine des vais-
seaux entretenus dans la marine, fut conduit au donjon de Vinceuncs, le 13
juillet 1760, sur la demande de M. le duc de Choiseul, et qu'il fut mis en
liberté le 6 septembre suivant, avec ordre de se retirer à Brest; le motif de la
détention n'est pas iudiquc. De La Villegille,
AOIT 1760. 285
taire, à qui ses onnoniis prôtcnl celte pièce, mais dont
le style bien différent du sien, décèle la méchanceté. Ce
sermon est épouvantable. Les deux premiers points sont
une critique affreuse de l'Ancien Testament pour en
démontrer la fausseté et l'impiété, et le troisième est de
même contre le Nouveau Testament. Si l'auteur étoit
connu, on ne lui feroit pas faire de voyage autre part
qu'à la Grève, pour y être brûlé. 11 a apparemment voulu
faire entendre que l'Église et la police s'étoienl amusées
à condamner les ouvrages de certains philosophes pour
des bagatelles que l'on a traitées d'impiétés, et qu'ils au-
roient dit quelque chose de bien plus sérieux s'ils avoient
voulu.
Du samedi 16 août. On a publié dans la ville une
ordonnance du Roi, du 29 juillet dernier, concernant
les armoiries, adressée au tribunal de messieurs les ma-
réchaux de France, tant pour l'exécution d'icelle que
pour juger les contestations, conjointement avec des
commissaires nommés par le Roi, dont sera le maître des
Requêtes rapporteur des maréchaux de France.
Celte ordonnance impose d'abord une taxe de trente
livres à tous ceux qui ont des armes et le droit d'en
porter, à commencer par les princes du sang, pour l'en-
registrement des armoiries dans un nouveau dépôt gé-
néral établi par le Roi; ensuite, outre cette taxe, une
autre de cent vingt livres pour ceux qui, quoique ayant
des armes, n'ont point eu de jugement et règlement sur
icelles, depuis 1700, quoique ayant la noblesse; cl pareil
droit de cent cinquante livres, pour ceux qui n'en ont
pas et qui voudront en avoir, avec défenses de porter
aruioiries, faute d'avoir satisfait à ces formalités dans six
mois.
Celle ordonnance a été registrée le 5 août, dans les
registres du secrétariat du tribimal des maréchaux de
France assemblés au nombre de huit.
Cette ordonnance a nombre de dispositions (|ui don-
286 JOURNAL DE BARBIER.
lient lieu à bien des discussions, tant pour le jugement
des armoiries que pour le règlement du timbre^ d'icelles
qui ne doit être que d'un casque, soit pour nobles, soit par
l)rivilége pour les bons bourgeois de Paris, et cela dans
un temps oîi la couronne de comte', sur les carrosses et
1. On donne le nom de timbre à tout ornement placé sur le sommet de
reçu des armoiries et servant à désigner la qualité de la peisoune qui le porte.
Ainsi le pape a la tiare; les cardinaux, le chapeau rouge; les évêques et les
abbés, la mitre et la crosse; le chancelier, le mortier de toile d'or rebrassé
d'hermine ; le casque et le heaume servent à timbrer les armoiries des princes
et des gentilshommes. Le timbre était la marque distinctive de la noblesse,
et les roturiers pouvaient bien, moyennant une certaine somme, porter des
armoiries, mais non les timbres. (Ch. Grandmaison, Dict. héraldique.)
2. La couronne ducale est un cercle à huit grands fleurons refendus.
La couronne de marquis est de quatre fleurons et de trois perles en manière
de trèfle entre chaque fleuron.
La couronne de comte est un cercle d'or, à seize grosses perles au-dessus.
La couronne de vicomte est un cercle d'or à quatre grosses perles au-
dessus.
La couronne de baron est un cercle sur lequel se trouvent, en six espaces
égaux, des rangs de perles, trois à trois en bande.
Aucunes couronnes de marquis , comte , baron ne pouvaient être mises
sur les armes sans y être autorisées par lettres-patentes , sous peine de
1,500 fr. d'amende. Arrêt du Parlement (août 1663).
Les armoiries intéressant un grand nombre de personnes, nous croyons utile
de mettre sous les yeux de nos lecteurs l'extrait suivant, emprunté à un très-
bon traité de blason. Cet extrait fera mieux comprendre ce que dit Barbier,
et présentera sur la matière un petit traité complet.
« Le casque, comme protecteur de la tête, est la plus noble pièce de l'ar-
mure d'un guerrier, l'abri du siège de la pensée qui médite les ruses de
guerre, les plans de bataille, les grandes combii.aisous politiques. De là est
venue la coutume de le placer sur le milieu de l'écu, c'est-à-dire sur le chef
qu'il semble protéger, et on l'a orné des marques distiuctives les plus hono-
rables, des couronnes indiquant les titres.
« Avant que les couronnes fussent d'un usage aussi répandu qu'elles le sont
aujourd'hui pour timbrer les armoiries, on se servait seulement du casque ou
heaume, et au moyen de règles fixes, la position et le titre de chaque gentil-
homme étaient reconnus. Quoique ces règlements n'aient pas toujours été
suivis exactement, il ne faut pas croire que l'usage des différentes espèces de
timbres soit facultatif. Avant le quinzième siècle, le heaume se posait de
profil, sur la pointe gauche de l'écu, et il n'était alors qu'un simple orne-
ment ; mais lorsque la mode vint de poser l'écu de front, le casque, conservé
comme ornement, fut encore la marque distinctive du rang des personnes,
et les règles suivantes furent établies :
• Le casque des rois et des empereurs est d'or, damasquiné, (are (posé) de
AOl'T 17G0. 2S7
sur la vaisselle et cachots, est d'un usage général, lel
que celui de porter l'épée, sans que cela donne aucun
titre ni aucune considération, excepté les gens d'une
bourgeoisie décidée et incompatible avec une pareille
couronne, qui vraisemblablement ne sera portée à l'ave-
front, la visière entièrement ouverte et sans grille, parce que le souverain
doit tout voir et tout savoir. Le casque ainsi taré est le signe de la toute-
puissance, qui ne relève que de Dieu seul.
0 Les princes et ducs souverains portent le casque également d'or, damas-
quiné et taré de front, mais moins ouvert que celui des souverains, pour in-
diquer qu'ils relèvent d'une puissance supérieure. Ils peuvent y ajouter onze
grilles.
« Les ducs non-souverains, les marquis, les grands officiers de la couronne,
tels que les chanceliers, les amiraux, les maréchaux, timbrent d'un heaume
d'argent taré de front, à onze grilles, damasquiné et bordé d'or.
« Le casque des comtes, vicomtes et vidâmes est d'argent, taré au tiers, à
neuf grilles d'or, les bords de même. On le voit quelquefois taré de front,
mais c'est une dérogation aux principes qui n'a pu être consacrée, même par
l'usage.
« Le casque des barons est d'argent, posé de trois quarts, à sept grilles d'or
seulement, et les bords de même.
« Le gentilhomme ancien qui était chevalier ou que le souverain avait revêtu
de quelque charge importante dans les armées ou à la Cour, timbrait son écu
d'un casque d'acier poli, montrant cinq grilles d'argent ainsi que les bords,
et taré de profil.
a Le gentilhomme de trois races paternelles et maternelles portait son casque
d'acier poli, taré de profil, la visière ouverte, le nasal relevé et la ventaille
abaissée, montrant trois grilles à sa visière.
0 Le nouvel anobli timbre d'un casque de ferou d'acier poli, posé de profil,
dont le nasal et la ventaille sont entr'ouverts, ce qui signifie qu'étant le pre-
mier de sa race il n'a rien à voir des actions d'autrui et doit plutôt obéir que
commander.
« Le heaume des bâtards est aussi d'acier poli et taré de profil, mais tourné
à sénestre, comme signe de bâtardise, et la visière complètement abaissée.
« Quelques auteurs donnent aux ducs onze grilles, aux marquis neuf, aux
comtes et vicomtes sept, aux barons cinq, et aux gentilshommes trois.
• Le heaume était généralement orné de pièces d'étoffes nommées lambre-
quins. L'origine de cet ornement est très-ancienne et provient du chaperou
que les chevaliers posaient ordinairement sur leur casque, pour empêcher que
l'ardeur du soleil n'échauffât l'acier, ou même pour préserver celui-ci de la
rouille produite par l'humidité. Tantôt c'était un mantelel, qui, fixé au-des-
sus du casque, l'enveloppait entièrement et couvrait aussi les épaules; d'autre
fois c'elait un simple voici ou vêtement de tête qu'on laissait voltiger au gré
(lu vent, et qui devenait ainsi un ornement des plus gracieux. Souvent un
chevalier, au retour d'une bataille, revenait avec son volet tailladé do coups
288 JOURNAL DE BARBIER.
nir que par ceux qui en ont réellement le titre et la
qualité.
Il est donc vrai de dire que c'est inquiéter le public,
en lui demandant une nouvelle taxe, et dans un temps
où il est surchargé d'impôts de toute espèce.
Du dimanche 17 août. 11 y a apparence que M. Mi-
chaiidé, président à mortier du Parlement de Besançon,
et M. Poupet, conseiller de Grand'Chambre, députés du-
dit Parlement, ont eu le matin, audience du Roi. Car ils
ont été présentés à M. le Dauphin et à madame la Dau-
d'épée, honneur que chacun enviait puisqu'il prouvait qu'on s'était trouvé au
fort de la mêlée.
« Dans la pratique ordinaire du blason, les lambrequins doivent être des
mêmes émaux que le champ et les pièces de l'écu.
« Les cimiers ont été ainsi appelés par les anciens hérauts, parce qu'on les
pose à la cime ou sommet des casques ; ils en sont l'ornement. La plus haute
antiquité nous montre les guerriers plaçant sur leur tête des objets fantasti-
ques pour paraître plus redoutables à leurs ennemis, ou pour se donner, am
yeux de leurs compagnons, un aspect plus majestueux. Alexandre le Grand,
qui se prétendait issu de Jupiter Amraon, portait un lion en cimier; et Pyr-
rhus, roi d'Épire, avait adopté des cornes de bouc. Diodore de Sicile dit que
les rois d'Egypte portaient en cimier des tètes de lion , de taureau ou de
dragon.
« Les chevaliers du moyen àçe se gardèrent bien d'abandonner un usage
cmtique aussi répandu chez toutes les nations, et les tournois virent tous les
preux orner leurs heaumes d'ornements héraldiques. Les panaches, les vols
d'oiseaux, les animaux, les monstres chimériques, les sirènes étaient tour à
tour employés. Les figures de l'écu, telles que les fleurs de lys, ornaient en-
core la tête de celui qui les portaient dans ses armes. Un genre de cimier
que l'on trouve très-répandu en Allemagne, et souvent dans les anciennes
familles de France, est celui des cornes. Cet usage était venu de l'antiquité,
et les cornes étaient regardées comme un signe de puissance. Les ducs de
Bretagne en ornaient leur casque, ainsi que beaucoup d'autres princes souve-
rains. Les chevaliers qui avaient assisté à deux tournois adoptaient ce genre
de cimier.
u Les cimiers ont été souvent des devises ou même des signes de convention
entre un chevalier et sa dame, au moyen desquels celle-ci pouvait seule, dans
un tournois, rcconnailie le héros dont elle inspirait les prouesses. Ce n'était
donc qu'un ornement facultatif que le même individu pouvait changer autant
de fois qu'il lui plaisait, selon les circonstances, et que ses desceudauls
liaient entièrement libres d'adopter ou de rejeter.
n Les pièces honorables du blason ne se mettaient pas en cimier.
« Les pièces héraldiques honorables ou de premier ordre, sont : le chef, le
AOUT 1760. 289
pliine, dont ils ont été reçus avec un air riant et totit
gracieux. Et on mande do Versailles que l'afiairo est
arrangée et que le Roi rappellera tous les membres de ce
Parlement qui sont exilés, ta condition de biiïer tons les
arrêts qui ont été faits dans ce Pailement avant l'exil.
Du dimanche 17 août, 6 heures du soir. La grande
dépulalion du Parlement a eu audience du Uoi.
RÉPONSE DU ROI.
<r Je persiste dans mes précédentes réponses, je ne
« veux plus entendre parler d'une aiïaire qui vous est
« absolument étrangère, je suis occupé de la terminer,
« et ce n'est qu'avec mon Parlement de Besançon que
« je veux la finir. »
pal, la fasce, la bande, la barre, la croix, le sautoir, le chevron, la bor-
dure, le franc-quarlicr, Vécusson en Cour et la Champagne. — Les an-
ciens auteurs n'en reconnaissaient pas un aussi grand nombre ; mais, sous
l'empereur Napoléon, le blason ayant été en quelque sorte reconstitué, on a
admis douze pièces honorables, parmi lesquelles la Champagne, qui n'y figu-
rait jamais auparavant.
« Le cTfp/" représente le casque du chevalier, le bourrelet ou la couronne qui
couvre toujours sa tête.
€ Le pal est le hiéroglyphe de la lance du chevalier, et du poteau surmonté
d'armoiries que chaque baron faisait dresser devant sa tente ou devant le
pont-levis de son manoir : c'était une marque de juridiclion.
t La fasce est la ceinture du chevalier dont elle reproduisait la couleur et
les ornements.
t La bande représente l'écharpc passée sur l'épaule, ou le baudrier de
i'épée.
a La barre est aussi l'écharpe du chevalier, mais disposée dans un sens
contraire. Adoptée comme signe de bâtardise, elle a donné lieu à cette expres-
sion : Né du cùlé gauche, appliquée à un enfant illégitime. Dans ce cas, elle
était ordinairement diminuée de largeur.
a La croix était le signe de notre rédemption qu'adoptèrent naturellement
les preux dont la dévotion égalait la bravoure. Elle fut adoptée comme un
signe de piété ou de services rendus à la religion.
« Le sautoir est considéré, par quelques auteurs, comme représentant l'é-
trier, mais il est plus probable qu'on ne doit y voir q j'ubc variété do la
croix.
« Le chnron était l'emblème de l'éperon. On l'a pris encore pour le signe
hiéroglyphique des toitures de châteaux, des machines de guerre et des tours
de bois eu usage dans les sièges, etc., etc. •
VU. 25
290 JOURNAL DE BARBIER.
Le Roi est parti de Versailles après cette audience
pour Bellevue et La Muette où il restei'a jusqu'à ven-
dredi.
Du lundi 18, assem])lce des Chambres pour entendre
la réponse du Roi à la députation.
ARRÊTS DU PARLEMENT.
8 En délibérant sur la réponse du Roi, arrêté qu'il
« sera fait luie députation ordinaire, à l'effet de faire
« audit seigneur Roi de nouvelles représentations, et
« que, pour en fixer les objets, les commissaires s'as-
« sembleront dans le jour, chez M. le premier président
<( dont il sera rendu compte demain mardi aux Cliam-
« bres assemblées. »
Dans la même assemblée du lundi un conseiller a dé-
noncé aux Chandjres l'ordoniianee du Roi, pour les
armoiries, enregistrée au tribunal de messieurs les ma-
réchaux de France, pour être exécutée selon sa forme et
teneur.
La Cour a délibéré sur cette dénonciation, et il a été
ordonné que ladite ordonnance sera remise en mains
des gens du Roi, à l'effet par eux d'en rendre compte
aux Chambres assemblées, mercredi matin 20 août, et
de prendre par eux, sur ce, les conclusions qu'ils avi-
seront.
M. Joly de Fleury, premier avocat général, a voulu
représenter à la Cour que cette ordonnance demandoit
un long examen et que le terme étoit bien court à mer-
credi: cette représentation a été mal reçue des Cham-
bres; on a délibéré, et on a ordonné aux gens du Roi de
se présenter toujours mercredi et qu'on verroil ce qu'ils
auroient à dire.
Celle démarche peut devenir sérieuse, tant par rap-
port au Roi qu'aux maréchaux de France; et c'est par
politique que M. Joly de Fleury vouloil eloiguer' pour
1. C"est-à-diie ujuunicr.
AOUT 1760. 291
prendre des mesures à cet égard avec les ministres.
Celte ordonnance du Roi est adressée à messieurs les
maréchaux de France, comme juges de droit de la no-
blesse et des armes. Par l'ordonnance des maréchaux de
France, tant pour rem-egislrement que la publication
de celle du Roi, que l'on ne peut point nommer juge-
ment ni arrêt, est dit :fait à Paris, les maréchaux de
France assemblés, le 5 août 1760, signé : le maréchal
comte de Noailles, le maréchal de Duras, le maréchal
de Clermont-Tonnerre, le maréciial de Lautrec, le ma-
réchal de Biron, le maréchal d'Estrées, le maréchal de
Confïans, le maréchal prince de Soubise, et plus bas :
par messeigneurs Bondy de La Vergne.
C'est le secrétaire général des maréchaux de France
qui sont au nombre de vingt au moins.
Dans l'ordonnance du Roi, il y a le fond et la forme.
Dans le fond, le motif de cette ordonnance est d'établir
vn dépôt général des armoiries de France pour empê-
cher l'usurpation des armoiries des grandes maisons, ou
du moins anciennes, et des marques de dignité dans les
armes, et pour fixer l'état de ceux qui en pou voient
avoir; cet ordre peut intéresser la noblesse et peut
appartenir aux maréchaux de France.
Mais cet ordre devroit se faire en temps de paix, sur-
tout à cause de la représentation des titres, par tous ceux
qui sont employés à l'armée, et sans frais.
Indépendamment de cet ordre, il y a un droit de trente
livres pour l'enregistrement, qui est une taxe générale
pour toute la noblesse et pour les bourgeois mêmes ; c'est-
à-dire sur tous les sujets du Roi, excepté le commun et
le petit peuple. C'est une taxe à charge poiu- une infi-
nité de gentilshommes dans les provinces ou officiers
d'armée.
Dans la forme, comme les maréchaux de France n'ont
point de juridiction conleiitieuse pour procéder à la ré-
formalion et enregislremciit des armoiries et juger les
292 JOURNAL DE BARBIER.
coiileslalions à naître sur ce sujet, le Roi établit une
commission composée de commissaires du Conseil, d'un
procureur général et d'un greffier; du nombre desquels
commissaires sera le maître des Requêtes rapporteur au
tribunal des maréchaux de France, avant mercredi; et
indépendamment du rapport de M. Joly de Fleury, il y a
des conseillers qui examinent en quoi cette ordonnance
peut blesser les prétentions du Parlement.
Du mercredi 20 août, assemblée des Chambres.
Messieurs les gens du Roi sont entrés, et ont dit qu'ils
avoient examiné l'ordonnance du Roi, pour les armoi-
ries; mais dans un si court délai, ils n'avoient pas pu
prendre leur parti sur les conclusions qu'ils avoient à
prendre, et qu'ils demandoient encore un délai.
La Cour n'a pas paru trop satisfaite de cette défaite,
et elle les a remis à vendredi matin.
La Cour a en môme temps ordonné auxdits gens du
Roi de se rendre dans le jour, vers ledit seigneur Roi,
pour lui demander un jour, pour recevoir les nouvelles
représentations de son Parlement, par rapport au Parle-
ment de Resançon.
Dans celle assemblée, M. l'abbé Cliauvelin a dénoncé
une affaire qui regarde les trésoriers de France.
Le bureau du domaine a rendu une sentence, au sujet
de quelque alignement dans Paris, dont on s'est plaint
au Conseil , et l'on a obtenu arrêt qui a cassé la sen-
tence du bureau du domaine; observez qu'il n'est point
dit, à ce qu'on prétend dans l'arrêt du Conseil, qu'il
seroit signifié au bureau des trésoriers de France; ce-
pendant un huissier du Conseil a signifié cet arrêt au
greffier en chef, qui a présenté celte signification au
bureau, laquelle assemblée a, par une seconde sentence,
déclaré cette signification nulle, et ordonné qu'elle se-
roit biffée, sur le fondement qu'elle éloit faite de la
simple autorité de l'huissier du Conseil.
Arrêt du Conseil sous l'autorité de M. le chancelier
AOUT 17G0. 293
qui, non-seulement a cassé cette seconde sentence,
mais qui a interdit le premier président des trésoriers
de France, qui avoit été rapporteur.
Ce sont ces faits que M. l'abbé Cliauvelin a dénoncés
aux Chambres assemblées, comme vexation, ayant toutes
les pièces en main, sur quoi il a fait, dit-on, un très-
beau discours.
La Cour a ordonné que le discours qui contient les
faits et les pièces seroienl remis à messieurs les gens
du Roi pour en rendre compte aux Chambres, le mardi
26 de ce mois, et prendre, à ce sujet, telles conclusions
qu'ils aviseront bon être.
En sorte que voilà bien des affaires dont se charge
le Parlement, et dont il faut attendre l'événement.
Le Parlement ne cherche qu'à restreindre les droits
et l'autorité du chancelier, car les gens du Roi , ayant
dit qu'ils avoient écrit à M. le chancelier, pour les infor-
mer du jour que le Roi voudroit bien donner, pour rece-
voir les représentations, on prétend que la Cour leur a
dit qu'ils ne dévoient point écrire ainsi, et qu'ils dé-
voient s'adresser directement au P»oi, attendu ((ue la
Cour ne reconnoissoit personne entre le Roi et elle.
On dit encore que la Chambre des Comptes et la
Cour des Aides se sont aussi assemblées, chacune au
sujet de l'enregistrement fait en l'assemblée des maré-
chaux de France de l'ordonnance du Roi, pour les ar-
moiries, attendu que les maréchaux de France ne sont
juges que du point d"honneur entre des gentilshommes,
et non pas de l'examen des titres pour le fait de no-
blesse et d'armoiries, surtout quand il s'agit d'une taxe
générale.
Du 22 août, vendredi, assemblée des Chambres. Sur
le rapport qui a été fait par les giMis du Roi, arrêt qui
porte qu'il sera fait de très-huml^les remontrances au
Roi , tant sur le fond que sur la forme de l'ordonnance
du 29 juillet 1760, et cependant par provision , confor-
25.
294 JOURNAL DE BARBIER.
mément aux lois, maximes et usages du royaume, et
sous le bon plaisir du Roi, fait défenses d'exécuter au-
cune ordonnance, édit, déclaration ou lettres-patentes
concernant le fait des armoiries , qui n'aient été préa-
lablement vérifiés par la Cour, et que l'arrêt sera pu-
blié et affiché partout où besoin sera, et copies collation-
nées envoyées aux bailliages et sénéchaussées du ressort,
etc. Fait au Parlement, toutes les Chambres assemblées.
A l'égard de l'affaire des trésoriers de France, le pre-
mier président et le conseiller sont entrés aux Chambres
assemblées, ont pris séance entre les deux conseillers
de Grand'Chambre. M. de Vaux, premier président, a
fait un beau discours , et l'affaire a été remise à mardi
prochain.
L'arrêt ci-dessus du vendredi 22, sans perdre de
temps, a élé imprimé et affiché, publié et vendu sa-
medi 23, dans les rues, avant sept heures du matin.
Indépendamment des remontrances à faire sur le
fond et la forme de celte ordonnance, ce qui regardera
non-seulement rim[)ôt imposé sur le public, et la forme
de l'enregistrement au secrétariat des maréchaux de
France, ce requérant le maitrc des Requêtes, rappor-
teur audit tribunal , lequel ne représente pas le minis-
tère public, l'arrêt est décisif. Il est dit que le Roi, par
son ordonnance, a voulu établir que les maréchaux de
France étoienfjuges du fait des armoiries, ce que le
Parlement conteste nommément, prétendant avoir la
connoissance de tout ce qui regarde le fait des armoiries,
et dans les arrêts il n'est point parlé d'enregistrement,
mais de vérification; c est-à-dire que toutes ordon-
nances, édits et déclarations, même revêtus de lettres-
patentes, concernant le fait des armoiries , parce qu'il
ne s'agit de cela quant à présent, ne pourront être exé-
cutés que préalablement vérifiés en la Cour, par le-
quel mol on entend examinés et approuvés, suivant les
maximes du royaume, au moyen de quoi le Parlement se
AOUT 17G0. 295
réserve et s'attribue la connoissance du fait des armoi-
ries, exclusivement au tribunal des uiarécliatix de
France, en sorte qu'il ne siiffiroit pas que, s\u' les re-
montrances, le Roi consentit de faire qnelqiie cliange-
ment, par un arrêt du Conseil, en interprctalion de
ladite ordonnance; il faut des lettres-patentes adressées
directement au Parlement, et vérifiées en la Cour.
Il s'agiroit pourtant de savoir quelle forme on a ob-
servée, par rapport à l'ordonnance du 3 janvier 1698,
rendue par les commissaires généraux du Conseil, dépu-
tés sur le fait des armoiries ou du payement des droits,
réglés par les tarifs et arrêts du Conseil du 20 novembre
1696. Il faut convenir que l'édit de novend)re 1696, qui
a précédé l'opération des commissaires, a été enregistré
au Parlement le 28 novembre, ainsi qu'un autre édit
d'août 1700. On pouiroit dire que, dans ces édits, il a
été question de l'établissement et de la suppression
d'une grande maîtrise, et d'un dépôt public des armoi-
ries, mais il est aussi ici question d'un nouveau dépôt.
Du dimanclie 24 août. Les gens du Roi ont été à Ver-
sailles. Le Roi leur a dit qu'il recevroit la députation de
son Parlement du jeudi i)rocbain en luiit, c'est-à-dire le
jeudi 4 septembre. Pour l'all'aire du Parlement de Be-
sançon , ce sera bien près du 7 septembre.
Le Roi a dit aussi aux gens du Roi de dire à son Par-
lement d'envoyer, jeudi 28, au cbàtcau de la Muette, à
cinq lieures du soir, M. le premier président et deux pré-
sidents, lui apporter les remontrances sur l'ordonnance
des armoiries.
Les termes, soiis le bon plaisir du Roi, dans l'arrêt
du 22 août, avoient été pris en mauvaise part dans le
public, et non par le Roi, qui a dit au premier président
que Sa Majesté n'auroit pas été satisfaite de cet arrêt
si ces termes n'y avoient pas été. On les a entendus avec
la permission du Roi- ce sont termes de style.
M. le premier président Mole éloit aussi à Versailles,
296 JOURNAL DE BARBIER.
en son particulier, et a passé un quart d'heure seul dans
le cabinet de Sa Majesté. On dit même qu'il lui a dit
qu'il étoit inutile d'exécuter l'arrêt de la (leur, du 22 de
ce mois, et que M. le premier président lui arépondn que
cela n'éloil plus en son pouvoir,, parce que cet arrêt
avoit été envoyé sur-le-champ dans tout le ressort, à la
diligence de M. le procureur général.
Du mardi 26 août, assemblée des Chambres, tant pour
l'affaire des trésoriers de France que pour la réponse du
Roi aux gens du Roi.
A l'égard de la première affaire, elle paroît finie. On
dit que, dans cette nuit, M. le comte de Saint-Florentin,
ministre, a envoyé un paquet à M. Joly, avocat du Roi
au bureau du domaine, contenant un arrêt du Conseil,
par lequel le Roi, sur les mémoires présentés par les
officiers de ce bureau, quoiqu'ils n'en aient pas donné,
levoit l'interdiction contre eux prononcée par le précé-
dent arrêt du Conseil, et leur ordonnoitdecontinuer leurs
fonctions, pour remettre ledit arrêt à la Chambre des
trésoriers de France.
L'on voit que M. le chancelier et le ministère font à
chaque instant de fausses démarches, que le Roi est
obligé de désavouer et de réformer.
Le Parlement étoit encore assemblé aujourd'hui à une
heure et demie, apparemment par rapport à l'ordon-
nance des armoiries.
M. le premier président a été trouver le Roi au châ-
teau de la Muette, au bois de Boulogne, de l'ordre de la
compagnie. Sa xMajesté entendra et recevra les remon-
trances du Parlement , au sujet de l'ordonnance des
armoiries, dimanche 30 de ce mois. Les commissaires
y ont travaillé le 28 et le 29 de ce mois.
L'armée des Russes, qui est de cent mille hommes,
et celle des Suédois de vingt-deux mille, n'ont encore
fait aucune o|tération; ils commencent à se mettre en
mouvement à la iin d'août, ce qui feroit croire quelque
AOUT 1760. 297
politique dans cette inaction. Le roi de Prusse est occupé
à suivre les armées de la reine de Hongrie, avec des
succès alternatifs, qui ne décident rien pour la paix que
l'on désespère pouvoir se faire cette année, et, par con-
séquent, beaucoup d'inquiétude pour savoir comment
on tirera ici de l'argent j)our de nouveaux impôts. L'ar-
mée du maréchal de Broglie, (juoique nombreuse et fort
belle, n'a aucun succès décisif contre celle du prince
Ferdinand, composée de Hanovriens, de Hessois, de
Prussiens et d'Anglois.
M. Rouillé, ci-devant ministre, a donné ces jours-ci
la démission de sa charge de grand-maître et surinten-
dant général des postes et relais de France, que le Roi
a réunis à la charge de secrétaire d'État au département
des Affaires étrangères, remplie par M. le duc deChoi-
seul, qui est aujourd'hui en très-grand crédit.
La princesse de Bourbon-Condé, abbesse de Saint-
Antoine de Paris \ est morte il y a quelques jours, âgée
de soixante ans. 11 n'en est pas parle encore dans la
gazette d'aujourd'hui 30 de ce mois. Llle ctoit reléguée
dans une petite abbaye de LaSaussaye% village de Ville-
juif, par rapport aux duretés qu'elle faisoit essuyer aux
religieuses de Saint-Antoine. Elle est sœur du comte de
Clermont, prince, ci tante du [)rince de Coudé.
Du samedi 30 août, M. Mole, premier président, a été
trouver le Roi à Choisy, de la part de la Cour, pour dire
à Sa Majesté que les remontrances du Parlement, sur
l'ordonnance des armoiries, n'éloicnt point encore prêtes.
Le Roi, pour toute réponse, a remis entre les mains de
M. le premier président un nouvel édil, sur le fait des
armoiries, adressé au Parlement; en sorte que l'ordon-
nance dernière n'aura plus lieu.
1. C'est aujourd'hui l'hôpital Saint-Antoine.
2. Cette communauté, » niai nommée abbiye, » dit l'abiié Le Bœuf, était
située sur la route de Paris à Orléans. C'est aujourd'hui une ferme.
Db Ll VlLLEClLLE.
298 JOURNAL DE BARBIER.
Septembre.
Le Parlement examine le nouvel cditsur les armoiries et fait des remontrances
à ce sujet. — Députation à Versailles au sujet du Parlement do Besançon.
— • Les exilés de Besançon. — Deuil de la duchesse de Bourbon-Condc. —
Ce que vaut l'abbaye de Saint-Antoine. — L'abbé de La Coste mis au car-
can. — Les jésuites marchands de thériaque. — La république de Gènes
et le roi de Portugal brouillés avec la cour de Rome. — Dédicace de l'église
de Clioisy. — Dîner donné par le Roi à cette occasion. — Les officiers du
gobelet. — L'opéra de Choisy.
Lundi 1er septembre, assemblée des Chambres dans
laquelle on a lu rapidement ce nouvel édit, que l'on dit
être fort différent de l'ordonnance. On a nommé des
comiuissaires pour l'examiner, et arrêter ce sur quoi il
pourroit donner lieu à des remontrances. On verra ce
qui sera fait en conséquence.
Du mercredi 3, assemblée des Chambres.
L'édit pour les armoiries n'aura pas un meilleur sort
que l'ordonnance. Il a été arrêté que le Roi seroit très-
humblement supplié de retirer cet édit, et qu'il seroit
fait, à cet effet, à Sa Majesté de très-humbles remon-
trances.
Du jeudi 4 septembre, le Parlement a été à Vei^sailles
en grande députation, sur les cinq heures du soir, beure
qui lui avoit été indiquée pour recevoir du Roi la ré-
ponse aux itératives remontrances du Parlement, au
sujet de l'affaire du Parlement de Besançon.
RÉPONSE DU ROI.
« Vous cherchez à établir des principes que je désap-
<( prouverai toujours. Je persiste dans ma précédente
« réponse. »
C'est-à-dire que le Parlement de Paris ne devoit point
se mêler de ce qui regardoit le Parlement de Besançon;
que le Roi rangeroit et termineroit à sa volonté avec ce
Parlement, et en même temps que le système d'union
du Parlement, d'un seul Parlement en douze classes, ne
sera jamais adopté par le Roi, comme de raison.
SEPTEMBRE 1760. 299
Au surplus, les deux députes du Parlement de Besan-
çon, qui est toujours en place, n'ont rien avancé jus-
qu'ici pour le retour des trente exilés. Peut-être le parti
est-il pris dans le ministère de ne les rappeler que pen-
dant les vacances du Parlement de Paris, pour faire voir
que leurs itératives représentations n'ont contribué en
rien à cet arrangement.
Au surplus, en cas du rappel de ces exilés, on s'at-
tend fort qu'il y aura toujours de l'aigreur et de la divi-
sion entre les exilés et ceux qui sont restés, et qui ont
été du parti de M. de Boynes, intendant de la province
et premier président de ce Parlement, ce qui portera
toujours préjudice au service public.
Du vendredi 5 et samedi 6 septembre , dernier jour
du Palais, les Chambres se sont assemblées tous les
deux jours, mais sans aucime décision, soit par rapport
à cette dernière réponse du Pioi, qui n'est pas trop
satisfaisante pour le Parlement, ni par rapport à l'édil
des armoiries sur lequel le Parlement devoit faire des
représentations. Tout est demeuré en suspens jus-
qu'après la rentrée du Parlement, à la fin de novembre,
et la Chambre des Vacations a été fermée à l'ordinaire.
Du vendredi 5 septembre, le Roi et la Cour ont pris
le deuil aujourd'hui, pour douze jours, pour madame de
Bourbon-Condé, abbesse de Saint-Antoine. On doutoit
si, étant religieuse, on en porteroit le deuil; mais appa-
remment que sa qualité de princesse du sang l'a emporté.
On a trouvé chez elle, à l'abbaye de La Saussaye, plus
de quatre cent mille livres d'argent comptant, qui pas-
seront à M. le comte de Clermont, son frère, et à made-
moiselle de Sens, sa sœur. Quoiqu'on n'hérite point
d'une religieuse, c'éloit de ses épargnes, l'abbaye de
Saint-Antoine valant, dit-on, cent mille livres de renie.
Des 3, 4 et 5 septembre, par jugement souverain de
messieurs les officiers duChâtelet, en vcilii d'tiiH' i oiii-
nussion du Conseil à eux attribuée, le sieur abbé do La
300^ JOURNAL DE BARBIER.
Coste, a été mis an carcan, le mercredi 3, à la place de
Grève, le jendi 4, an carrefour de Bussy, et, le vendredi
5, dans la place du Palais-Royal , où il a été marqué
d'un fer chaud, et condamné aux galères perpétuelles,
pour avoir escroque des bijoux et autres effets à des
marchands, fabriqué des billets d'une fausse loterie et
écrit des lettres anonymes et libelles diffamatoires.
Cet abbé de La Coste étoit un homme d'esprit et un
intrigant qui avoit été céleslin ; il étoit sorti de son
couvent pour passer dans les pays étrangers. On dit
même qu'il s'étoit marié deux fois, et qu'il avoit em-
poisonné ses femmes, mais point de preuves de ces faits,
et s'étoit retiré à Paris, et s'étoit introduit de façon, dans
la maison de M. Leriche de La Popelinière, fermier
général, homme très-riche et aimant les gens de lettres,
que c'est lui qui a contribué à son mariage et qui a été
chargé par lui d'aller chercher sa femme à Toulouse.
Ses friponneries ont été découvertes; la justice s'en est
mêlée, et il a été arrêté et ainsi jugé. Celte affaire a fait
du bruit et a dû bien mortifier M. de La Popelinière,
qui a déjà eu plusieurs histoires désagréables sur son
compte.
On a crié dans les rues, avec affectation et à la satis-
faction du public, une sentence du lieutenant général de
police, du 2 septembre, qui a déclaré valables les saisies
faites chez les jésuites, de boites de thériaque et de con-
fection d'hyacinthe, à la requête des apothicaires de
Paris, et qui fait en même temps défenses à toutes com-
munautés séculières et régulières de vendre et débiter
aucunes marchandises d'apothicaires, sous telles peines
qu'il appartiendra. Les jésuites de la maison professe,
rue Saint-Antoine, condamnés en cent livres d'amende
et mille livres de dommages et intérêts envers les apo-
thicaires et épiciers droguistes.
Il y a dans ce siècle des divisions en tout genre.
La république de Gènes est brouillée avec la Cour de
SEPTEMBRE 1760. 301
Rome, par rapport an nonce qn'ellc a envoyé en Corse.
Le roi de Portugal est encore plus brouillé avec la
Cour de Rome. Non-seulement il a fait arrêter et obligé
desorlirdescsÉlatslenonce du pape; mais il a ordonné
à tous les sujets du pape, qni étoienl établis en Portugal,
de sortir de son royaume, et il a obligé tous les Portugais
qui éloient dans les pays du pape d'en sortir pareille-
ment. Toutes ces querelles politiques pourroient , à la
fin, avoir de mauvaises suites pour le roi de Portugal.
Son premier ministre, Caravallo, est un grand homme
d'État; mais il entreprend peut-être trop.
Du dimanche 27 septembre. Il y a une grande céré-
monie au château de Clioisy-le-Roi. On fait la consécra-
tion et la dédicace de l'église paroissiale de Choisy, que
le Roi a fait bâtir. Les cérémonies d'une pareille dédi-
cace sont rapportées dans le catécbisme de Montpellier,
et elles sont fort longues et assez singulières.
C'est M. l'archevêque de Paris qui a officié et présidé
à ces cérémonies saintes. Comme depuis la fin de l'As-
semblée du clergé, il y a encore cà Paris grand nombre
d'évêques, douze ont assisté et participé aux cérémonies,
et plus de douze autres ont accompagné M. l'archevêque
de Paris en rochet; et on avoit fait venir le séminaire
de Saint-Nicolas-du-Chardonnet pour former le clergé
inférieur et en remplir les fonctions.
Le Roi, la Reine, M. et madame la Dauphine, toute
la famille royale et tous les seigneurs et dames de leur
suite ont assisté aux processions, et à tout ce qui s'est
fait pour cette dédicace ; ce qui n'a fini qu'à plus de
quatre heures après midi.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que le Roi a donné
à diner à tous les évêques et aux deux agents généraux ^
du clergé, et que Sa Majesté leur a fait l'honneur de
1. L'un est l'abbé de Bioglie, destiné déjà au cardinalat ; l'autre est l'abbé
» homme de qualité. Les agents du clergé sont destinés pour être
é'iH^^i. {Note de Barbier.)
VII. U
302 JOURNAL DE BARBIER.
diner avec eux. LeRni nvoit à sa droite M. le Dauphin,
à sa gauche M. l'archevêque de Paris, pour qui il a eu
de grands égards, et il y avoit environ une demi-dou-
zaine de seigneurs entre les évêques, comme le maréchal
de Belle-lsle, le maréchal de Soubise, M. le duc de Choi-
seul et autres. On dit qu'il y a quelque exemple d'un
pareil banquet du Roi avec des prélats de son royaume,
mais que cela est fort ancien. C'est une marque de bonté
de la part de Sa Majesté, qui a voulu leur témoigner le
contentement qu'il a eu de leur dernière assemblée. Les
jansénistes et même le Parlement, qui en général n'est
pas trop ami du clergé, n'auront pas été trop satisfaits
de cet honneur et de celte distinction.
Il est même certain que le Roi a eu la bonté de servir
du vin j)lusieurs fois à M. l'archevêque de Paris, parce
que les bouteilles étoient sur la table; ce qui se pratique
soit aux maisons de campagne, soit aux petits soupers
particuliers du Roi à Versailles, à cause de la dinicullé
du service par les officiers du gobelet; ce qui n'a lieu
qu'aux grands couverts, à Versailles, où le Roi mange
avec la famille royale. Il n'y avoit à Choisy pour servir
les plats sur la table, pour donner des assiettes, du pain,
des carafes d'eau, que des garçons du château, et on
avoit fait venir ceux de la Muette, de Bellevue, etc.
L'abbé de Montjoiset l'abbé Lucas, chanoines de Noire-
Dame, qui avoient été fiiits diacre et sous-diacre à la
cérémonie, prétendoieut aussi diner avec le Roi ; mais
ils n'ont pas eu cet honneur, et ils ont été diner chez
le curé.
La Reine, qui avoit dîné auparavant le Roi avec ma-
dame la Dauphine, Mesdames de France et les dames
de leur suite, est venue un quart d'heure voir le diner
du Roi et du clergé autour de la table, par curiosité, et,
comme cela se faisoit incognito, le Roi a fait signe avec
la main à toute la table de ne se point lever quand on
a vu paroître la Reine.
OCTOBRE 1760. 303
J'ai su tous ces détails à l'octave de la dédicace, que
j'ai été dîner à Choisy, au château, le Roi n'y étant plus.
L'église paroissiale est bien bâtie, assez grande, et le
cbœur bien décoré. Le lieu de Choisy deviendra par la
suite une petite ville, par les bâtiments qui s'y feront,
si le Roi continue de s'y plaire. Il y a une salle de spec-
tacle assez grande et bien bâtie, et toute prête à jouer
quelque opéra que ce soit-, les machines nécessaires,
tant en dessus qu'en dessous du théâtre, sont toutes
préparées ; coulisses, cordages, contre-poids. Il n'y a plus
qu'à dorer, orner la salle du spectacle. Le théâtre est
pour le moins aussi grand que celui de Paris, et tous
les dégagements et commodités pour les acteurs et pour
les représentations y sont bien ménagés; ce qui n'a
pas été achevé et mis à perfection à cause de la guerre.
Octobre.
Mort de la reine d'Espfljjne. — Le marquis de Bacqiieville met le feu à sa
luaisoD. — Le Datipliia va prier à Notre-Dame pour le duc de Bourgof;nc.
— Les ministres ont congé. — La boiulie du Koi. — Les Anglais s'em-
parent du Canada. — Succès du marcclial de Broglie en Allemagne. —
Prise de Berlin par les Russes. — Combat de Clostercamp. — Mort du roi
d'Angleterre Georges IL — Avènement de Georges III.
La reine d'Espagne, femme de Charles III, roi d'Es-
pagne, ci-devant roi de Naples, fille du roi de Pologne,
électeur de Saxe et sœur de madame la Dauphine, est
morte à Paris le 27 septembre, âgée d'environ trente-
six ans. Le 7 de ce mois , sa mort a été notifiée par
l'ambassadeur d'Espagne; cejourd'hui 9 de ce mois, la
Cour a pris le deuil pour un mois.
Le 11 de ce mois, M. le marquis de Bacqueville, qui
étoit un fou décidé par plusieurs traits, a mis lui-même
le feu par imprudence à sa maison, quai des Théatins,
au coin de la rue des Saints- Pères; il n'a pas voulu
soitir do sa (-hand^re, où il avoit de l'argent apparem-
ment; il avoit en main des [libiolels pour empèclier d'y
304 JOURNAL DE BARBIER.
entrer. Au matin, le fou a eu des progrès; la maison a
été consumée et M. le marquis a été brûlé lui-même.
Lundi 13, M. le Dauphin est venu à Notre-Dame en-
tendre la messe pour M. le duc de Bourgogne, qui est,
dit-on, fort mal. Il avoit deux carrosses, sept pages et
huit gardes du corps, malgré cela comme incognito, car
on n'a pas tiré le canon aux Invalides à son passage et
on n'a point sonné à Noire-Dame.
Le même jour, le Roi est parti de Versailles pour un
petit voyage de Fontainebleau de dix jours. 11 n'y aura
point de conseil pendant ce temps , les ministres ont
congé. On croit que M. le Dauphin, madame la Dau-
phine et les Dames de France ironi jeudi, et pour y passer
deux jours. La bouche du Roi marche, et ces petits
voyages coûtent beaucoup, parce que le Roi nourrit tous
ceux qui en sont et leurs suites.
On a appris pour mauvaise nouvelle que, dans le mois
de septembre , nous avons entièrement perdu le Ca-
nada ^ Les Anglois sont en possession de Québec, de la
ville de Montréal et de tout le pays, et toutes les troupes
françoises ont été embarquées dans des bâtiments an-
glois pour les ramener dans les porls de France, à con-
dition, suivant une très-longue et grande capitulation,
de ne point servir de la présente guerre. Voilà un triste
échec pour le commerce et pour la difficulté des condi-
tions de la paix^.
1. Les marquis de Yaudreuil et de Montcalm avaient obtenu des succès
au commencement de la guerro ; mais la destruction de notre marine les mit
hors d'état de recevoir des secours, et comme toujours d'ailleurs dans les
luttes dont nos colonies furent le théâtre sous l'ancienne monarchie, on les
oublia parce qu'ils étaient éloignés du centre des intrigues. En 1759, ils n'a-
vaient plus que 5,000 hommes à opposer à 40,000. Les Anglais étant venus
assiéger Québec, Montcalm livra bataille pour délivrer la ville, mais il suc-
comba sous le nombre et mourut en héros. Le marquis de Yaudreuil résista
encore pendant quelque temps; mais il fut oblige de céder, faute de res-
sources suffisantes.
2. La mauvaise administration du Canada cl les dilapidations d^'s employés
cjiilribucient à la perte de celle colonie. Il était souvent parvenu au ministre
de la marine dvs rapports alarmaïUs sur l'état où se trouvait cette contrée.
OCTOBRE 1760. 305
D'un autre côté, nous avons eu quelrpie avantage en
Allemagne, à l'armée de M. le maréchal de Broglie. Les
alliés ont été obligés do lever le siège de Vesel, qui ap-
partient au roi de Trusse, et dont nous sommes restés
en possession ; mais toutes ces petites actions, où on ne
laisse pas de perdre du monde, ne sont pas bien déci-
sives.
Les Russes et les Autrichiens ont mieux fait. Le 9 do
ce mois, ils se sont rendus maîtres de la ville de Berlin,
capitale du royaume de Prusse. Ils n'ont pas fait comme
le roi de Prusse : la plus exacte discipline , point de
pillage ni d'incendie ; on a seulement demandé quelques
contributions, et les boutiques mêmes n'ont point été
fermées lors de cette irruption ; mais on s'est emparé
de tout ce qui regarde le militaire. On a pris entre au-
tres des magasins d'habits et d'armes pour fournir à cent
mille hommes; on a détruit toutes les manufactures et
magasins qui ont rapport à la guerre.
La famille- royale est retirée à Magdebourg, qui est
une place forte. Celte atfaire devra être suivie de quel-
que bataille, car le roi de Prusse, ne pouvant plus rien
tirer de sa capitale, doit être fort embarrassé.
Il faut qu'il y ait quelque raison nouvelle de politique
qui ait fait faire aux Russes ce qu'ils pouvoient faire ii
y a trois mois, peut-être pour donner ouverture à des
propositions de paix et pour ménager le roi de Prusse
vis-à-vis des Anglois; c'est ce que l'on verra.
a Tout le pays, lui écrivait-on, est prêt à déposer des malversations qui s'y
sont commises et qui s'y commeltcnt journellement; jugez-en par les fortunes
rapides qu'elles ont occasionnées, etc.. » En 1762, une commission du
Châtelet fut instituée à Paris, dans le but de soumettre à une enquête la c.jn-
duite des employés les plus compromis. Le jugement qui fut rendu par cette
commission reconnut que des sommes immenses avaient été dilapidéeSj et
ordonna une restitution de douze millions dans le Trésor royal. MM. Bigot,
intendant, Varin, commissaire ordonnateur à Montréal, Brcard, contrôleur
de la marine à Québec, convaincus d'avoir favorisé les malversations cl les
concussions mentionnées au procès, furent condamnés à sii cent mille livres
de reatilutiou envers le lloi. Vu, Lubas.
26.
306 JOURNAL DE BARBIER.
Les Russes et les Autrichiens, après avoir imposé des
contributions de deux millions d'ccus à la ville de Berlin
et détruit tous les magasins et manufactures pour le
militaire, se sont retirés de la ville.
L'avantage qu'a eu M. le marquis de Castries ^, lieu-
tenant général, sur le prince héréditaire de Brunswick
et les troupes alliées, a dérangé les projets du prince
Ferdinand et raccommodé nos affaires en Allemagne
pour la fin de cette campagne.
Nouvelle cerlaine. Georges II, roi d'Angleterre, est
mort à Londres d'une attaque d'apoplexie, le 25 de ce
mois d'octobre, au malin, âgé de soixante-dix-sept ans,
après un long règne ^. Dès l'après-midi, les ministres
ont assemblé des membres du Parlement et des grands
seigneurs de la cour, et le prince de Galles, petit-fds du
Roi, âgé de vingt-deux ans, a été proclamé roi d'Angle-
terre, de la France et d'Irlande, avec les cérémonies
accoutumées, sous le nom de Georges III. Il succède aussi
à l'électorat de Hanovre. Tout s'est passé très-tranquille-
ment, et il ne paroit pas que cet événement produise
aucun changement dans les allaires politiques ni aucune
cspéiance d'une paix plus prochaine.
1. Il s'agit ici de l'affaire de Clostercarap.
Le prince héréditaire essaya de surprecdre Castries. Le chevalier d'Assas,
capitaine au régiment d'Auvergne, avait été euvoyé à la découverte et s'était
avancé à quelque distance de son corps. Un parti d'ennemis arriva sur lui sans
bruit, l'entoura, le coucha eu joue et lui dit : u Si tu fais le moindre bruit, tu
es mort. » D'Assas répondit par ce cri : u A moi, Auvergne, voilà les enne-
mis ! • Et reçut la mort. Son dévouement sauva l'armée de Castries. Le prince
héréditaire fut repoussé avec une perte de douze cents hommes. Sismondi.
Rochambeau commandait le régiment d'Auvergne oîi servait d'Asïas. Les
compagnies de chasseurs [voUiyeurs] étaient d'institution toute récente, et
c'était Rochambeau qui en avait donné l'idée et l'exemple, afm <t d'offrir de
l'émulation à cette classe d'hommes de petite taille si nombreuse en P'rance
et si négligée, mais si ingambe et quelquefois plus leste que ceux d'une taille
plus élevée. » Henri Martin, t. xviu, p. 182.
2. U était né en 1683, et il avait été proclamé roi le 26 juin 1727.
Geoiges U était tres-aimé de sou peuple, et sans avoir eu des qualités bril-
lantes, il lit toujours preuve d'au sens droit et solide. Ou lui doit la foudatioa
du liiHish Musi'um.
NOVEMBRE 1760. 307
KToveiiibre.
Voyage du Roi à Fontainebleau. — Règlement pour les finances. — Bataille
de Torgau. — Les affaires ilu Parlement de Besançon se brouillent de
plus en plus. — On parle de la démission de M. Mole. — Procès-verbal
de l'assemblée du clergé. — Arrêté du Parlement de Paris au sujet du Par-
lement de Besançon. — Le duc de Bourgogne reçoit les sacrements. — Le
Parlement de Toulouse fait des remontrances. — Le Parlement de Rouen
décide que les Chambres resteront asseniblées. — Arrêté du Parlement de
Paris au sujet du Pailement de Besançon.
Le lundi 3 de ce mois, le Roi est parti pour un nou-
veau voyage de Fontainebleau avec ceux qui en sont
nommés, d'où il ne reviendra, dit-on, que le 13, après
la Saint-Martin. Et il est dit dans la Gazette de France
du 8 que, par le plan présenté au Roi par M. Rertin,
contrôleur général, et communiqué an Conseil pour la
dispensation des revenus du Roi pom- l'année 1761, les
fonds sont faits pour les dépenses de la guerre de terre
et de mer de la campagne prochaine, pour celles de la
maison du Roi, le payement des rentes de l'Hôtel de
Ville et de toutes les autres rentes, et cela sans nouveaux
impôts ni emprunts. Cette opération est difficile à ima-
giner, mais une pareille déclaration dans la Gazette
peut en imposer aux ennemis et doit tranquilliser les
sujets du Roi et les consoler des impôts dont ils sont
chargés présentement.
On a eu aussi nouvelle que le 3 de ce mois il y a eu
une bataille sanglante entre les troupes autrichiennes,
commandées par le général Dawn, et le roi de Prusse
en personne, près de Torgau, en Saxe ; que le roi de
Prusse a perdu beaucoup de monde, c'est-à-dire douze,
quinze ou dix-huit mille hommes; qu'on leur a fait trois
mille prisonniers, et que le général Dawn a été blessé
d'un coup de feu à la jambe ; cela était ainsi dans la
Gazette de France. Ce combat auroit duré jusqu'à près
de sept heures du soir.
Mais on dit depuis, que le même jour à minuit, le
général Dawn, s'élant retiré pour se faire panser, et ses
308 JOUIU'AL DE r.AP.BlER.
troupes étant en joie et en sécurité dans le camp, le roi
de Prusse éloit revenu à la charge pour surprendre les
Autrichiens, qu'il avoit repris le camp, une partie de ses
prisonniers et tué beaucoup de monde. Cette nouvelle
se répand, mais on n'en sait pas les détails, et elle
n'est pas confirmée dans les gazettes. Quoi qu'il en soit,
il est certain que le roi de Prusse aura perdu bien du
monde; son industrie est incroyable pour réparer ses
pertes.
Autre nouvelle. Le Parlement rentre lundi prochain,
24, et il y aura assemblée au mercredi 26, après les
mercuriales; mais la grande assemblée des Chambres
est indiquée, par le dernier arrêté, au vendredi 28, au
sujet de l'alFaire du Parlement de Besançon, qui est,
dit-on, plus brouillée qu'elle n'étoit depuis la dernière
réponse du Roi.
On dit ici que M. Mole, premier président dans le Par-
lement, paroît secrètement n'être pas content, c'est-à-dire
les factieux qui mènent les autres, a envoyé au Pioi sa dé-
mission^ ; et que le Roi, ne voulant pas la recevoir, lui a
renvoyée par M. le prince de Conti; sur quoi M. Mole a
écrit," dit-on, une longue lettre au Roi pour se plaindre
de M. le maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre,
qui lui a donné plusieurs paroles, de la part du Roi , sur
l'afTaire de Besançon, dont il n'en a tenu aucune; que
M. Mole les ayant reportées à sa compagnie, l'inexécu-
tion a indisposé ces messieurs contre lui, et l'a compro-
mis avec sa compagnie. 11 s'agit de savoir si cette pré-
tendue démission est sérieuse ou non.
Il y a encore autre chose. Après la dernière assemblée
du clergé, il y a eu un procès-verbal, dont il n'a été,
dit-on, imprimé que très-peu d'exemplaires, mais pour
les évêques seulement, et dans ce procès- verbal , on dit
qu'il y a quelques traits contre le Parlement, et sans
doute bien des choses qui ne plaisent pas aux jansc-
1 . Nous doiuioiis la phrase dans toute son incorrection.
NOVEMBRE 1760. 309
iiistcs, quoique le clergé et les évêques paroissent tous
tranquilles et très -sages, même M. rarchevêquo de
Paris.
Des membres du Parlement sont instruits de tous ces
détails. Si cela se met sur le tapis, voilà bien des ma-
tières à brouilleries. Les gens intéressés et les bons
citoyens craignent cet événement.
Du vendredi 28, Assemblée des Cbambres. Il n'a été
question que de l'affaire de Besançon , qui dure depuis
deux ans, que les membres, au nombre de trente, sont
exilés. Cela a commencé, dit-on, au sujet d'un impôt,
dont le terme pour la levée étoit expiré, et dont M. de
Boynes, intendant de la province et premier président,
a fait afficher la continuation, apparemment sur des
ordres de M. le contrôleur général , sans en parler ni en
convenir avec le Parlement, qui, de son côté, a fait
défense de lever le droit en question sous des peines, et
il s'est joint à cela le troisième vingtième. Depuis, deux
des principaux magistrats exilés ont été mandés en Cour,
et y sont restés plusieurs mois sans avoir pu avoir ni
audience des ministres, ni réponses. On dit que la Cour
exigeoit des satisfactions que la compagnie exilée n'a-
voit pas voulu faire, et on les a envoyés enfin à leur exil,
qui est à l'extrémité du royaume; car tous ces trente
exilés sont dispersés de côté et d'autre , et c'est ce qui
fait murmurer le public.
L'assemblée a délibéré longtemps. Elle a formé un
arrêté qui est fort long, et où il y a beaucoup cVattendus,
comme : que l'affaire est iin[)ortante, qu'elle regarde la
constitution du royaume. Lnfin, on a remis, à ce sujet,
l'assemblée au vendredi 9 janvier 17G1 , à laquelle les
princes du sang et les ducs et pairs seroient invités,
comme aussi tous les conseillers, qui ne sont pas reve-
nus de leurs terres, avertis par le secrétaire de la Cour
de s'y lro;iver. Cette remise a été faite apparemment
pour donner au Koi et au ministère le temps d'arran-
310 JOURNAL DE BARBIER.
ger cette affaire. On aurait dû l'arranger pendant les
vacances du Parlement, car si d'ici au 9 janvier le Roi
rappelle ces exilés, on ne manquera pas de dire que l'on a
craint les suites de cet arrêté et de l'assemblée indignée,
ce qui compromet l'autorité royale.
Il n'a point été question du procès-verbal du clergé,
mais on n'en parle pas moins dans le pidîlic ; on dit qu'il
est en termes très-forts, qu'il y a une protestation contre
la déclaration du silence , et contre ce qui a été fait
contre le Parlement comme juge incompétent.
Il y a huit jours que M. le duc de Bourgogne étoit
très-mal et comme désespéré. On ne parloit que de son
deuil. Depuis quatre jours il est un peu mieux. Le 28 et
le 29 de ce mois, on lui a fait la cérémonie du baptême.
On lui a donné le sacrement de confirmation, il a été
confessé; et hier, 30, on lui a fait faire sa première com-
munion. On lui a administré quatre sacrements de
suite. On accuse les médecins de Cour de l'avoir mal
gouverné, par contradiction et jalousie les uns des
autres, car on ne peut guère espérer qu'il en revienne^.
A regard de la guerre, comme il n'y a rien de décidé
en Allemagne, que le roi de Prusse se soutient toujours,
que les Anglois se sont emparés de toutes nos posses-
sions en Amérique, il n'y a pas d'apparence que la paix
se fasse cette année; c'est-à-dire cet hiver. Dieu soit
loué! il n'y a pas eu apparemment encore assez d'hom-
mes tués suivant le calcul de la Providence ^
Au dedans du royaume , le trouble recommence tout
de nouveau, par rapport au Parlement de Besançon. Le
10 septembre dernier, le Parlement de Toulouse avoit
fait un arrêté, les Chambres assemblées, portant que si
contre l'attente du corps entier de la magistrature, le
1. On vprra plus loin, à l'article qui concerne la mort de ce jeune prince,
qui donnait de si belles espérances, par quelle noble et touchante discrétion
il avait caché la cause de sa maladie.
2. La guerre de Sept ans coûta un million d'hommes à l'Europe.
NOVEMBRE 1760. 311
rappel des trente magistrats exilés du Parlement, séant à
Besançon, éloit encore différé, il sera fait de nouveau
au Roi, à la rentrée de la Cour, les supplications les
plus respectueuses et les plus instantes, pour obtenir,
de sa justice et de sa bonté, le rétablissement de cette
classe de son Parlement, que l'intérêt de l'État, la gloire
dudit seigneur Roi, et le vœu de la nation réclament
également.
Comme ce rappel n'a pas eu lieu , le Parlement de
Toulouse s'est assemblé le 17 novembre, et a arrêté de
nouvelles remontrances, dont les objets sont :
1° Que les devoirs que la loi, le souverain et l'État
lui imposent à la fois, l'obligent de se présenter de nou-
veau au pied du trône, pour tâcher d'en écarter les sur-
prises, que les ennemis de la magistrature ne cessent de
faire à la religion dudit seigneur Roi.
T Que dans un gouvernement monarchique, la loi,
le souverain et l'État ne forment qu'un tout indisso-
luble; qu'on ne peut séparer l'un de l'autre sans cesser
d'être citoyen; que c'est à ce précieux ensemble qu'ap-
partient le nom de patrie, à laquelle les magistrats doi-
vent tout sacrifier; que l'exil des magistrats de Besan-
çon, sans un jugement légal et préalable, est contraire
à la plus ancienne et à la plus célèbre monarchie de
l'univers; que cet exil tend à détruire les lois fonda-
mentales du royaume, et à substituer l'arbitraire aux
formes essentielles, sans lesquelles la punition même
ne donne aucune certitude du crime.
3° Que les enuemis déclarés des magistrats exilés ont
feint de travailler à leur retour, mais que leurs démar-
ches, dirigées par la ruse et l'artifice, n'ont pu sur-
prendre l'honneur et la vertu.
4" Que ces ennemis osent traiter de résistance crimi-
nelle la conduite des magistrats exilés, mais que la na-
tion et l'Europe entière apidaudissent à leur courage et
à leur fidélité, dont la constance doit servir désormais
312 JOURNAL DE BARBIER.
de modèle à ceux qui auront à choisir entre le malheur
de déplaire et la honte de trahir.
5° Qu'en vain ceux qui restent du Parlement séant à
Besançon promettent le repos civil à ceux qui le cher-
chent dans les jugements, que le citoyen sans confiance
n'y trouve que l'incertitude.
6° Que la nation entière est effrayée de l'atteinte que
cet exil porte à ses libertés les plus légitimes.
Que les ennemis du bien public, en renversant les
formes sous lesquelles la vérité et la justice se mani-
festent chez toutes les nations policées, préparent la
voie à l'anarchie et à l'indépendance, dont la sagesse du
gouvernement dudit seigneur Roi et de ses ancêtres
avoit réprimé les efforts avec tant de gloire et de succès.
7° Que des coups terribles frappés sur des magistrats
fidèles, tendent à affaiblir la magistrature, à la corrom-
pre et à l'anéantir par la crainte.
Que la disgrâce du Parlement de Besançon , loin de
produire ces funestes effets sur les autres classes du
Parlement, n'a fait que les affermir dans leur fidélité
et leur devoir; que plus on rendra ces devoirs dange-
reux, moins il se présentera de sujets dignes de les
remplir.
8° Que si le Roi connoissoit les projets dangereux qui
se forment et s'exécutent à son insu et le zèle sincère
de ces magistrats exilés, il consoleioit aussitôt la ma-
gistrature et la nation, alarmées de l'audace et du succès
de la calomnie, en rétablissant dans son intégrité une
classe de son Parlement^.
Ces objets de remontrances, dont l'extrait est ci-des-
sus, sont imprimés et se vendent à Paris.
On dit que le Parlement de Rouen s'est aussi assem-
1 . Quelques-uns de nos lecteurs trouveront peut-être que toutes ces affaires
des Parlements occupent une grande place dans le Joui'nal. Nous ferons
remarquer, qu'au poiut de vue de la \eritable et sérieuse histoire , elles eu
forment peut-être la partie la plus importante; car, dans aucun autre docu-
ment du dix-huitième siècle, cette lutte politique n'est aussi bien exposée.
NOVEMBRE 1760. 313
blé depuis la rentrée, et que, n'ayant vu aucun succès
des dernières et fortes remontrances qu'il a présentées
au Roi, au sujet du Parlement de Besançon, il a arrêté
nouvellement que, jusqu'à ce qu'il ait plu au Roi de lui
donner une réponse, les Chambres resteroient assem-
blées, c'est-à-dire cessation de travail et de justice.
Arrêté du Parlement de Paris, les Chambres assem-
blées, du vendredi 28 novembre.
La Cour, toutes les Chambres asse;nblécs :
Considérant que les coups d'autorité qu'on a conseillé
au Roi d'employer contre un grand nombre de mem-
bres du Parlement, séant à Besançon, et dans lesquels on
a conseillé au Roi de persévérer depuis si longtemps,
malgré les représentations les plus fortes et les plus
respectueuses, malgré les supplications les plus for-
melles adressées audit seigneur Roi, à l'elfet d'obtenir
de sa justice de soumettre la conduite de ces magistrats
à l'examen des lois et de leurs ministres essentiels, inté-
ressent la constitution même de l'État, puisqu'elles por-
tent atteinte, non-seulement aux droits du corps entier
de la magistrature, en anéantissant la liberté des suf-
frages, mais aux droits qu'ont tous les citoyens, en gé-
néral, de ne pouvoir être punis que conformément aux
lois et après un examen juridique fait par leurs juges
naturels;
Considérant, en conséquence, l'importance de la dé-
libération continuée à cejourd'hui, par son arrêté du
5 septembre dernier, combien il est intéressant pour la
nation entière qu'elle soit formée par le concours des
suffrages de tous les membres qui composent la Cour
des pairs, puisque son objet doit être, d'un côté, de dé-
velopper avec soin tous les principes de la monarchie
fi'ançaisc, qui assurent à chaque citoyen une liberté
dont il ne peut être privé que dans les cas prévus par les
lois, et en observant les formes qu'elles ont prescrites,
de l'autiecùté de faire connoître audit seigneur Roi les
vu. 27
314 JOURNAL DE BARBIER.
surprises multipliées faites à sa religion et les alleintes
qu'elles portent à la nature du gouvernement et aux
droits de ses sujets ;
A arrêté que la délibération sera continuée au ven-
dredi 9 janvier prochain, auquel jour les princes et les
pairs seront invités en la manière accoutiunée de venir
prendre leur séance en la Cour, ainsi que ceux de mes-
sieurs qui sont encore absents et auxquels il sera écrit
à cet effet par le greffier de la Cour ;
Arrêté en outre que M. le premier président rendra
compte, ledit jour 9 janvier prochain, de toutes les dé-
marches auxquelles a donné lieu la dispersion des mem-
bres du Parlement séant à Besançon.
Décembre.
Protoslation de l'assemblée du clergé contre les iribunanx séculiers. — I,a
limite des deux fiuissanccs d'après Bossuet. — Lettre du rhancelior au Par-
lomoiit (le Rouen. — Le l'arlcnienl de Rouen demandi' une salisfaclion de
la paît du chanci'lier. — On parle de la paix. — Aventure extiaonlinaire
dans l'église de Saint-Benoit. — La théorie de Tinipot. — Le marquis de
Mirabeau est conduit à Vincennes. — L'Oracle des anciens fidèles. —
Conditions de la paix; démolition de Dunkerque. — Nouvelles des armées
belligérantes en Allemagne — l'ausse nouvelle de la mort du roi de Prusse.
— Le maréchal de Belle-Isic et le duc de Choiseul ont toujours grande
part au gouvernenieut.
L'assemblée générale du clergé a fini cette année au
mois de juillet; il y a eu, comme à l'ordinaire, un pro-'
cès-verbal de ce qui s'y est passé, et messieurs du clergé
ont fait des remontrances au Roi, comme ils en a\oient
déjà fait dans les assemblées de 1755 et de 1758, sur
les entreprises faites par quelques tribunaux séculiers
contre les droits de l'Église et du sacerdoce. Mais indé-
pendamment de ces remontrances, qui sont secrètes, ils
ont fait, à la fin de leur procès-verbal, une réclamation
ou protestation la plus authentique contre tous arrêts,
jugements, sentences et procédures des tribunaux sécu-
liers , sur des causes concernant la doctrine et l'admi-
DÉCEMBRE 1760. 315
nistralion des sacrements, comme nuls de plein droit et
incompétemment rendus, et généralement contre tout
ce qui a été déjà attenté ou pourroit l'être à l'avenir, par
lesdils tribunaux, au préjudice de la juridiction ecclé-
siastique et des droits imprescriptibles du sacerdoce.
Celte protestation est appuyée sur un passage de l'il-
luslreM. Bossuet, évêque de Meaux, qui a expliqué les
limites des deux puissances, en di-ant que dans les af-
faires temporelles la puissance royale donne la loi et
marche la première en souveraine, mais que dans les
affaires ecclésiastiques, non-seulement de la foi, mais
encore de la discipline, la discussion est à l'Église, et
au prince la protection et la défense des canons et des
règles ecclésiastiques; et, en conséquence, le clergé de
France rejette et condamne hautement le droit que
quelques tribunaux se sont arrogé, dans ces derniers
temps, de statuer sur les dispositions nécessaires pour la
réception publique des sacrements , de connoitre et de
juger de la justice ou de l'injustice des refus publics
qui peuvent en être faits, et d'enjoindre, à quelque titre
et sous quelque |)rétexte que ce soit, de les administrer;
et cette réclamation n'est pas restée ni comme une pro-
testation de droit ordinaire, ni comme ime défense, at-
tendu la nature des droits dont il s'agit, mais comme un
avertissement fraternel aux magistrats d'être plus cir-
conspects.
Cette protestation, datée du 12 juillet, envoyée dans
tous les diocèses comme étant unanime, et imprimée,
n'avoit point paru jusqu'ici; on en parloit seulement de-
puis la rentrée du Parlement, comme étant entre les
mains de M. le procureur général ou de quelqu'un de
ses conseillers; mais, depuis le 7 ou le 8 de ce mois, on
la vend publiquement, et ce qui est singulier, c'est qu'on
ne la trouve que dans la grande salle du Palais, d'où il
est à présumer qu'elle a été imprimée furtivement, sur
quelqu'un des exemplaires de quelque évêque qui l'a
316 JOURNAL [)E BAP.r.lEr..
confiée, et que le Parlement a approuvé et cotte impres-
sion et le débit, peut-être pour insliuirc le public des
objets et des suites de cette protestation, avant de la dé-
noncer aux Chambres assemblées, ce qui ne se fera, se-
lon les apparences, qu'à celle du 9 janvier.
Il court de plus, dans Paris, un extrait à la main de
ce que contiennent les remontrances du clergé présen-
tées au Roi, que le clergé dit n'avoir point été impri-
mées pour obéir au Pioi, ce qui est encore bien plus fort
dans les droits des opérations, surtout par rapport à la
qualité de jugement dogmatique de la constitution
Unigenitus.
Comme toutes ces réserves, protestations et plaintes
contre tout ce qui a été fait dejjuis huit ou dix ans dé-
rangent le système des jansénistes, il est à craindre que
la dénonciation qui sera faite le 9 janvier ne cause de
nouveaux troubles.
COPIE DE LA LETTRE DE M. LE CHANCELIER AU
PARLEMENT DE ROUEN.
« Messieurs,
(( La réponse -du Roi à vos remontrances du 19 avril
de l'année dernière auroit dû vous imposer silence sur
les' affaires du Parlement de Besançon. Cependant vous
en avez adressé au Roi de nouvelles, les 1" juillet et 24
août derniers, dans lesquelles vous continuez d'avancer
les mêmes principes que Sa Majesté avoit proscrits, et
vous cherchez à les insinuer dans l'esprit des peuples,
en les rendant publics par la voie de l'impression de
vos nouvelles remontrances , que Sa Majesté ne peut
s'empêcher de croire que vous les favorisez, puisi]uevous
ne les avez pas condamnés, quoique de pareils ouvrages
de leur nature ne doivent être connus que de la seule
personne du Roi.
« Pour répocdrc à ces dei'nières remontrances, Sa
DÉCEMBRE 1760. 317
Majesté m'ordonne de vous faire ressouvenir que sou
autorité étant souveraine, personne dans son royaume
ne peut la partager avec elle ; c'est elle seule qui forme
les ordonnances et les lois auxquelles tous les sujets
doivent se soumettre; c'est à elle seule qu'il appartient
d'y déroger; c'est d'elle seule que les Parlements tien-
nent leur existence et leurs pouvoirs. Quand le Roi les
a chargés du soin d'administrer la justice, il leur a
prescrit des bornes au delà desquelles il ne leur est pas
permis d'étendre Tautorilé qui leur a été confiée. S'il
veut bien recevoir leurs remontrances, il ne leur a pas
permis, sous ce prétexte, de suspendre, encore moins
de défendre l'exécution de ses ordres. Us doivent attendre
de sa justice la réformation des prétendus abus qu'ils
lui ont dénoncés.
« Ce sont là les véritables principes de la monarchie,
principes inaltérables que vous vous efforcez de détruire
dans vos dernières remontrances. Tout ce qui s'oppose
à ces principes est vicieux, contraire à la vérité des faits
qu'on lâche de déguiser et, par conséquent, ne doit point
être écoulé.
« Ce n'est point par des protestations affectées de
zèle et de fidélité que des sujets remplissent ce qu'ils
doivent à leur Roi ; ces expressions et autres semblables,
qui sont souvent réitérées dans vos remontrances, n'ont
l)as empêché Sa Majesté d'y reconnoitre un projet formé
d'établir que vous tenez votre pouvoir de votre essence;
que votre essence est aussi ancienne que la monarchie;
que votre consentement est nécessaire dans la confec-
tion dos lois ; qu'il n'est rien dans le royaume qui ne
soit soiunis à votre inspection ; que toute l'autorité
royale appartient à l'exercice des offices dont Sa Majesté
vous a revêtus; et de persuader aux peuples que c'est
dans vos seules assemblées (souvent tumultueuses) que
réside l'honneur et l'amour de la justice. De ces maximes
pernicieuses est sorlic l'idée nouvelle de regarder tous
?7.
318 JOURNAL DE BARBIER.
les Parlements comme ne composant qu'un seul corps,
dont les (lours particulières ne sont que les branches,
idée chimérique qui se détruit à la première vue du
texte des ordonnances qui créent les différents Parle-
ments dans le royaume \
« On ne trouve dans ces ordonnances ni les termes
de classes ou membres de Parlement, ni aucunes expres-
sions nouvellement inventées. Chacun d'eux a été suc-
cessivement institué pour rendre la justice dans les
limites du ressort qui lui est assigné; ils sont établis à
l'instar ou à l'exemple de ceux qui ont été précédem-
ment créés; il est dit nommément qu'ils seront intitulés
Parlement. Les usages du Parlement de Paris y seront
observés; ils auront la môme autorité, les mêmes pri-
vilèges, droits, honneurs que les autres Parlements de
notre royaume.
« Ces termes n'annoncent qu'une égalité entre les
anciens Parlements et ceux qui sont nouvellement éta-
blis ; mais cette égalité, loin de former une unité entre
les Parlements, est précisément ce qui la détruit. L'cga-»
lité présente à l'esprit deux objets semblables, mais qui
sont distincts et séparés; l'unité ne présente qu'un seul
1. Voltaire est à peu près de l'avis du chancelier. « Le Parlement, dit-il,
déplaisait bien plus au gouvernement par sa lutte perpétuelle contre les édits
du Roi que par ses cruautés envers quelques citoyens. U semblait prendre à
la vérité le parti du peuple, mais il gênait l'administration, et il paraissait
toujours vouloir établir sou autorité sur la ruine de la puissance suprême.
Il II s'unissait en effet avec les autres Parlements, et prétendait ne faire
avec eux qu'un corps, dont il était le principal membre. Tous s'appelaient
alors classes du Parlement : celui de Paris était la première classe; chaque
classe faisait des remontrances sur les édits, et ne les enregistrait pas. 11 y
eut même quelques-uns de ces corps qui poursuivirent juridiquement les com-
mandants de province envoyés à eux de la part du Roi pour faire enregis-
trer. Quelques classes décernèrent des prises de corps contre ces ofliciers.
Si ces décrets avaient été mis à eiécution, il en aurait résulte un effet bien
étrange. C'est sur les domaines royaux que se prennent les deniers dont on
paye les frais de justice, de sorte que le Roi aurait payé de ses propres do-
maines les arrêts lendus par ceux qui lui désobéissaient contre ses ofliciers
prii}jipaui ,(}ui avaient exécute ses ordres, n
DÉCEMDRE 1760. 319
ni) jet. Si les différentes Cours établies par les ordon-
îiancGS sont égales entre elles, il s'en suit qu'elles ne
forment pas la même Cour; aussi, Sa Majesté, ne
regarde ce système d'unité dans les Parlements que
comme un prétexte dont on veut autoriser des associa-
tions qui, étant contre les intentions du Roi, ne peuvent
cire tolérées, suivant toutes les lois du royaume; c'est
ce (jui a déjà porté le Roi à vous déclarer que l'affaire
du Parlement de Besançon vous étoil étrangère, et
que vous ne deviez point délibérer sur ce qui se passe
hors de votre ressort; que vous n'en avez pas le pou-
voir.
« Cependant vous vous hasardez de porter aux pieds
du trône les faits les plus injurieux contre les magis-
trats du Parlement de Besançon ; vous y présentez les
faits les plus odieux contre le chef de cette compagnie.
(]omme Sa Majesté a eu connoissance et a approuvé tout
ce qu'il a fait dans le cours de cette atTairo, elle ne peut
que désapprouver que vous tentiez de blâmer sa con-
duite.
« Mais pendant que vos remontrances sont pleines
de déclamations contre les membres de cette compagnie
fidèles au Roi et à leur devoir, vous comblez d'éloges
ceux qui depuis près de deux ans font gloire de résister
aux ordres de Sa Majesté, et de persévérer dans le refus
qu'ils font depuis longtemps de prendre les voies qu'il
a la bonté de leur indiquer pour rentrer dans ses bonnes
grâces. Le Roi vous défend donc de nouveau de vous
mêler de cette affaire. Sa Majesté vous a déjà fait en-
tendre que vous ne devez pas connoître de la conduite
de ceux qu'elle charge de ses ordres particuliers ; comme
ses ordres vous sont inconnus, vous n'êtes [)as en état
de juger s'ils ont été (idèlement exécutes. Sa Majesté se
croit d'autant plus obligée de vous renouveler les dé-
fenses qu'elle vous a faites à ce sujet, qu'ayant fait
examiner les faits que vous imputez à son intendant
320 JOURNAL DE BARBIER.
dans la généralité de Caen, et s'en étant fait rendre
compte, clic n'y a rien trouve jusqu'à présent qui pût
mériter une censure aussi anière que celle qui est portée
dans vos remontrances. Sa Majesté vous défend donc
expressément de donner suite à vos arrêtés des 25 juin
et 9 juillet derniers, et aux autres que vous pourriez
avoir faits sur celte matière. Quant aux scènes indé-
centes qui se sont passées dans vos assemblées, lorsque
le Roi vous a envoyé ses derniers édits, Sa Majesté ne
devoit pas s'attendre de les voir rappeler, dans vos re-
montrances., pour en rejeter le reproche sur ceux qui
éloient chargés de ses ordres; votre résistance à enre-
gistrer des édits, qui l'étoient dans la plus grande partie
du royaume, a obhgé le Roi à vous envoyer M. le maré-
chal de Luxembourg, gouverneur de la province, pour
vous faire connoître ses intentions; chargé des ordres
de Sa Majesté, il avoit l'honneur de la représenter. Le
Roi se tient aussi ollensé du refus que vous avez fait en
sa |)résence d'obéir aux ordres dont il étoit porteur, que
si ce lefus avoit été fait en présence de Sa Majesté elle-
même; mais Sa Majesté elle-même a été bien plus of-
fensée, par l'entreprise que vous avez faite le lendemain,
de déclarer nul tout ce qui s'étoit fait la veille, suivant
les ordres de Sa Majesté ; c'est-à-dire d'oublier votre
qualité de sujets, pour vous attribuer un droit de supé-
riorité sur les commandements de votre souverain. Le
Roi est aussi très-mcconlent de la manière dont vous
avez usé avec son procureur général, en lui enjoignant
de remplir ses fonctions avec plus d'exactitude.
a Sa Majesté, s'élant fait rendre compte des motifs qui
ont pu donner lieu à une pareille injonction, n'a rien
trouvé dans la manière dont il s'est comporté qui fût
répréhensible et qui ne fût conforme aux règles de sou
devoir.
« Il y a quelques années que le Roi cassa un de vos
arrêts qui prononçoit une pareille injonction. Il vient de
DÉCEMBRE 1760. 321
casser celui que vous avez reutlu de nouveau, le 9 juil-
let dernier; enfin, vous devez être persuadés que le Roi
emploiera toujours son autorité pour faire observer les
lois de son royaume, poiu^ obliger chacun de ses sujets
à se renfermer dans les devoirs de son étal et d'en rem-
plir les règles avec exactitude. Il fera rendre à la ma-
gistrature ce qui lui est dû, mais il se fera rendre ce
que la magistrature lui doit. Il accorde toujours sa pro-
tection à ses Cours, mais il ne souHrira pas qu'elles pas-
sent les bornes du pouvoir qu'il leur a confié, et que
sous prétexte du maintien des lois, elles entreprennent
sur les droits de la souveraineté. Il donnera avec em-
pressement à tous ses sujets des marques de clémence
et de bonté, mais quand ils s'écarteront de leur devoir
de (pielque état, condition et qualité qu'ils soient, il
emploiera pour les y faire rentrer, quoiqu'à regret, les
voies de sévérité nécessaires pour faire respecter l'auto-
rité royale,
« Je suis avec une parfaite considération,
« Votre très-affectionné serviteur,
« Signé : de Lamoignon\ »
11 y a plus, le Parlement de Rouen, qui a pris aussi
parti pour le Parlement de Besançon, qui n'a fait l'en-
rcgisl rement du troisième vingtième qu'à regret, et qui
avant les vacances a donné des remontrances très-vives
contre l'autorité royale sur les grands principes du Par-
lement de France, a reçu une lettre de M. le chancelier^,
1. Lamoignon (Guillaume II de), seigneur de Malesherbes, né en 1683.
Il avait montré des talents et des vertus dans toutes les places qu'il avait
occupées; mais ses manières graves déplaisaient à la Cour et surtout à ma-
dame de Tompadour. En 17C3, la famille Maupeou, qui commençait à jouir
de ce crédit qui l'a renluc si célèbre, désirait la place de chancelier. Lamoi-
gnon refusa de donner sa démission, et madame de Pompadour le lit exiler.
Maupeou le remplaça sous le titre de vice-chancelier, que le railenunt
refusa de rcconnailre. Lamoignon mourut en {Thi. (Voir Biogr. univ. de
Micliaud.)
2. La lettre de M. le chancelier, du 7 octobre, au nom du Roi, est ferme,
322 JOURNAL DE BARBIER.
un peu vive à ce que l'on dit, et dont il a été très-mé-
content. A la rentrée du Parlement, assemblée en consé-
quence, dans laquelle il a été arrêté que les Chambres
resleroient assemblées, jusqu'à ce que le Roi lui donnât
des réponses à leurs remontrances; il demande même,
dit-on, une satisfaction de la part de M. le chancelier.
En sorte que voilà cessation de service et trouble nou-
veau, par conséquent, dans le Parlement de Normandie,
ce qui doit donner de l'embarras aux ministres, en atten-
dant les suites et le résultat de l'assemblée du 9 janvier
prochain au Parlement de Paris.
Du 14 décembre. On a parlé ici beaucoup de paix de-
puis quelques jours; le besoin que l'on en a et la crainte
que ces nouvelles soient hasardées, font que bien des
gens ne donnent pas dans cette nouvelle.
Il est arrivé ce mois-ci une aventure fort extraordi-
naire dans l'église de la paroisse de Saint-Benoît. Un
petit valet de sacristie, accompagné d'un fossoyeur, vou-
lant nettoyer le dedans et l'intérieur de l'autel de la
Vierge, lequel est derrière le chœur, s'est aperçu qu'il y
avoit quelque chose de ferme dans le bas d'autel, et s'é-
tant fourré dessous, en a tiré un sac dans lequel étoit
renfermé un corps mort roidi et tout desséché. On a
averti le curé de la |)aroisse, qui a envoyé chercher un
commissaire, et celui-ci, les chirurgiens du Chàloiet,
lesquels, ayant examiné le corps, ont trouvé un jeune
homme de vingt ans environ, ayant un ruban autour de
la gorge et paroissanl avoir été étranglé, ce qu'ils ont
estimé avoir été fait depuis plusieurs années; sur ce
procès- verbal, la justice du Châtelet a pris connoissance
du fait. On a arrêté plusieurs bedeaux et fossoyeurs, et
la grande difficulté maintenant est de savoir par qui et
comment il a été placé dans ce bas d'autel, après les-
quels examens on a fait enterrer ce corps.
mais dans les vrais principes do la monarchie contre les prétentions des Par-
lemcuts, et, par couscfiueut, de celui de Paris. {!\'ole de liarbicr.)
DÉCEMBRE 1760. 323
On dit, comme chose cortaine, qu'il y n six eoiiseil-
lors du Parlement de Rouen exilés, nouveau sujet do
réclamation du Parlement de Paris, à l'assemblée du
9 janvier 1761 ^
Depuis quinze jours, il a paru un livre in-4o qui a éié
présenté, dit-on, à M. le Dauphin, à toute la Cour, et
qui y a fait beaucoup de bruit, intitulé : la Théorie de
rimpôi\ dont l'auteur, par le style, est reconnu pour
1. Cette nouvelle est fausse. (Note de Barbier.)
2. Un homme singulii-r, mélange d'esprit novateur et d'esprit rétrograde
et féodal, qui avait commencé d'ébaucher l'économie politique pour son propre
compte, en même temps que Gouniay et que Quesnay, le marquis de Mira-
beau..., s'occupait à délayer les doctrines communes de l'école dans un fatras
énorme où brillent bien des lueurs que personne n'a plus le courage d'y cher-
cher aujourd'hui. De ce chaos devait naître le grand Mirabeau, élève et
victime d'un père qui fut Vami des hommes en général et le tyran de sa
famille en particulier. Les ouvrages les plus cités du marquis de Mirabeau
sont : l'Ami des hommes (1756) ; la Théorie de l'impôt (1760); et la Phi-
losophie rurale {17 (i3). Henri Martin.
Une école nouvelle, celle des économistes, s'occupait de l'étude de la dis-
tribution des richesses; Quesnay, le marquis de Mirabeau, l'abbé de La Rivière
abordaient ainsi la politique par le côté des intérêts matériels; ils révélaient
les abus effroyables sous lesquels le peuple était écrasé; mais, en général
plus ennemis des corps privilégiés que de l'autorité royale, ils semblaient
par leurs principes, favoriser surtout le despotisme. Sismondi.
Les ouvrages relatifs à l'économie politique sont nombreus au dix-huitième
siècle, et c'est vraiment alors que se constitue cette science, qui était complè-
tement inconnue au moyen âge. — Les frères Paris, et particulièrement Paris
Duverney, connus par la liquidation de la banque de Law, mirent au jour
divers mémoires sur les finances et la monnaie. Melon, secrétaire du Ké-
gent, fit paraître, en 1734, un Essai politique sur le commerce 1761
1 vol. in-12, qui produisit une très-grande sensation Dutol publia, en 173S
des Iléflexions politiques sur les finances et le commerce. La Haye, 1738*
2 v<il. iu-12. Cet écrit, dans lequel il combattait les opinions de Melon fut
justement remarqué. Le public accueillit avec non moins d'intérêt VEssai sur
les probabilités de la vie humaine, par Déparcieux, où se trouvent des
considérations importantes sur la population; les Économiques, et Mé-
moires sur les blés, de M. Dupin, fermier général, et la Noblesse commer-
{unte, de l'abbé C.oyer.
Forbonnais présenta au gouvernement divers Mimoirvs sur les linances du
royaume. De 1753 à 1758, il fit imprimer plusieurs traités spéciaux, dont les
plus importants sont : les Éléments du commerce, et surtout les Recherches
cl voiisidi-ruUons sur les finances de la France, depuis l'année 1505 jus-
qu'en il il. On lui doit encore : Questions sur te commerce des Fronçait
324 JOURNAL DE BARBIER.
6lre M. le marquis de Mirabeau, auteur d'un autre livre :
VAmi des hommes, qui a été fort goûté. Dans ce dernier
ouvrage, l'auteur, qui parle directement au Roi en forme
d'entretien, lui dit très-clairement que l'État est très-
prochain de sa ruine par la mauvaise administration des
finances; il donne un projet très-détaillé en calculs pour
prévenir ce mal, dont le projet principal est de suppri-
mer entièrement les fermiers généraux, et, en général,
tous financiers et leurs préposés, et d'abolir tous droits
d'entrée et impôts sur le commerce, industrie, denrées;
et il propose un autre expédient pour fournir au Roi et
à l'État des revenus nécessaires.
Il y a dans ce livre de l'imagination et un grand tra-
vail, mais en même temps de l'imaginaire, mal écrit jwur
être intelligible et trop dur dans des expressions adres-
sées au Roi.
Ce livre a été défendu le 15 ou le 16 de ce mois; il
devient rare et cher, et l'on dit généralement que M. de
Mirabeau a été conduit au château de Vincennes, il y a
deux jours, le 17 ou le 18 de ce mois.
M. de Mirabeau est sorti de Vincennes et a été exilé
dans une de ses terres.
Il a paru une brochure intitulée V Oracle des anciens '
fidèles, qui, par un arrêt du 3 de ce mois, a été cou-
damnée à être brûlée par la main du bourreau; ce qui
a été exécuté le 5. Cet ouvrage , fait par l'abbé "*,
imprimé à Berne et condamné comme impie et blas-
phématoire, a pour prétexte la conversion de plusieurs
dant le Levant; — Des Principes et observations économiques ; — l'ana-
lyse des Principes sur la circulalion des denrées et l'influence du 7nimé-
raire sur celte circulalion. Fuibomiais fouruit en outre un grand nombre
d'articles à l'Encyclopédie. — Voir, sur les économistes du dix-huitième
siècle, Histoire de l'économie politique, par M. de Villeneuve-Bargcmont.
Paris, Guillaurain, 1841, in-S", t. n, p. b7,
i. Ce livre, dont le titre est: VOracle des anciens fidèles, pour servir
de suite et d'éclaircissement à ta sainte Bible, Borne, 1700, in-li, est
attribue par Voltaire à Bigex.
DÉCEMBRE 1760. 325
juifs en Pologne, il y a trois ans environ. L'auteur en a
trouvé un en son chemin, qu'il a voulu convertir do
même, et avec qui il a sept conversations pour lui
prouver la fourberie de Moïse, la fausseté et les contra-
dictions de tout l'Ancien Testament, dont il fait l'ana-
lyse sur ce point de vue. L'ouvrage est mal fait en lui,
mais d'une grande recherche. A chaque conversation, il
vent prouver au juif la dilTorenco de la religion chré-
tienne, qui est la loi naturelle, mais cela est fait fai-
blement.
On a parlé de paix il y a quelque temps, fondée même
sur les nouvelles de Londres, mais peu avantageuse pour
nous, comme on peut s'imaginer, puisque l'on mot d'a-
bord pour condition la démolition de Dunkerque. Au-
jourd'iuii on ne parle plus de cette paix tant désirée ;
on fait an contraire, tant en Angleterre qu'en France,
des préparatifs pour la campagne prochaine. Ce qu'il y
a de plus avantageux pour nous, c'est que la flotte puis-
sante qui doit sortir des ports d'Angleterre pour tenter
nne grande entreprise sur les côtes de France, sans sa-
voir en quel endroit, soit par les vents contraires, soit
par des maladies, a été obligée d'abandonner ce grand
projet et de rentrer dans ses ports ; elle a été enfin
désarmée. La grande dépense de celte flotte a fait un
peu crier la nation anglaise.
A l'égard de l'Allemagne, le prince Ferdinaud et le
duc héréditaire de Brunswick, généraux des troupes
alliées contre nous, se sont retirés. Ai. le duc maréclial
de Broglie a conservé toutes ses positions et est dans
Francfort et aux environs, ce que l'on regarde comme
nne manœuvre fort avantageuse.
On disoit même qu'il y avoit de la brouillerie entre
le prince Ferdinand et le ministère anglois, parce (juc
le nouveau roi d'Angleterre devoit épouser la sœur du
duc héréditaire de Brunswick, et que la mère du Roi a
rompu ce mariage pour lui faire épouser une princesse
vu. 28
326 JOURNAL DE BARBIER.
de Saxe-Gotha, qui est de la maison de la mère du jeune
Roi. Cependant, le prince Ferdinand n'a point quitté
le commandement des troupes alliées , comme on le
croyoit.
On dit ici que M. le maréchal prince de Soubise doit
commander l'année prochaine, sur le Rhin, une armée
de trente mille hommes, en qualité de généralissime,
accompagné de M. de Chevert, bon lieutenant général.
Cela a surpris et indisposé le public, ainsi que les offi-
ciers qui seroient de cette armée ; ce qui a donné lieu
à un bon mot : « Que le prince de Soubise commenceroit
la campagne avec de grandes forces, parce que toute la
France est à l'armée^. »
Le bruit a couru à Paris, comme chose sûre, de la
mort du roi de Prusse, qui aurait élé écrasé par une
mine qu'il faisoit essayer; cela étoit fondé sur une fausse
lettre, car tout le monde est convenu qu'il n'en est rien.
L'année finit sans aucun changement dans le mini-
stère. M. le maréchal de Belle-Isle et M. le duc de Choi-
seul ont toujours grande part au gouvernement.
M. îe duc de Bourgogne est presque toujours déses-
péré, et il ne se soutient que par les bons remèdes qu'on
lui donne, et change successivement.
Malgré la rareté d'argent, le mauvais état des finances
et la misère publique, le gros de Paris va toujours à
l'ordinaire pour les spectacles, plaisirs et magnificences.
1. Le prince de Soubise était brave de sa personne, mais tout à fait inca-
pable de la moindre combinaison stratégique. Il était extrêmement vaniteux,
et, de plus, jaloux de tous les otQciers, quels qu'ils fussent, qui partageaient
le commandement avec lui. On conçoit que la France ait été alarmée de le
voir iivesti du titre de généralissime.
ANNEE 1761.
Janvier.
Assemblée chez le duc d'Orléans au sujet de la convocation des pairs de
France. ■ — Démarche du prince de Conti auprès du Parlement. — Le Par-
lement délibère sur l'absence des pairs. — Arrêté sur les droits de la pairie.
— Débat entre le gouvernement et la Cour des Aides. — Mort du maré-
cLal de Betle-Isle. — Détails sur sa famille et sa fortune. — La duchesse
de Modène est enterrée au Val-de-Giâce. — Grande faveur du duc de
Choiseul.
Au sujet de l'invitation faite aux princes du sang ot
aux pairs de France, de la part du Parlement de Paris,
de se trouver à l'assemblée générale des Chambres le
vendredi 9 janvier, par rapport à l'affaire du Parlement
de Besançon , samedi 3 janvier, il y a eu le matin au Palais-
Royal, chez M. le duc d'Orléans, comme premier prince
du sang, tous les princes et tous les pairs, pour déli-
bérer sur ce qu'il y avoit à faire sur cette invitation. M. le
duc d'Orléans a fait un discours; on dit que d'abord il
leur a dit que le Roi ne prétendoit pas les gêner ni rien
changer au droit qu'ils avoient de prendre séance aux
assemblées du Parlement, mais qu'ensuite il leur a fait
entendre que cette démarche ne feroitpas plaisir au Roi;
sur quoi on a délibéré. On dit aussi que M. le prince de
Conti, dans toutes les occasions porté pour le Parlement,
a fait un beau discours pour faire valoir et les droits de
la pairie, et la nécessité qu'il y avoit, dans cette occasion,
de se rendre au Parlement le 9 de ce mois, mais qu'à la
pluralité des voix il a été arrêté que les princes et les
pairs ne s'y rendroient point.
On verra dans l'assemblée de vendredi prochain, sur
le récit qui sera fait à la compagnie par M. le premier
président, comment la Cour prendra cet arrêté particu-
328 JOURNAL DE BARBIER.
lier des princes et des pairs. Il n'y a pas eu de défenses
publiques de la part du Roi d'y aller, mais une espèce
d'ordre indirect de laisser le Parlement s'assembler sans
eux.
Du vendredi 9 janvier. Le Parlement s'est assemblé
à dix heures du matin. Les pairs et princes n'y sont
point venus; mais M. le prince de Conli a envoyé une
lettre aux Chambres assemblées, par M. le marquis do
Chabruyant , son premier gentilhomme de chambre.
M. le comte de La Marche, son fds, a envoyé aussi une
lettre par M. le marquis de Saint-Simon, son premier
gentilhomme, mais moins longue. En général, celle dé-
marche de la part de M. le prince de Conli n'a pas été
approuvée. Le parti de n'y i)oint aller avoit été arrêté
dans l'assemblée chez M. le duc d'Orléans; c'éloit à ce
premier prince du sang à en informer le Parlement.
M. le prince de Conli marque qu'il auroit usé volon-
tiers des droits de la pairie, reconnus et consolides par
le Roi même en 1758, mais que, ne présumant assez de
ses lumières et de celles de M. de La Marche pour qu'elles
fussent de quelque utilité, étant seuls, il à cru devoir
se dispenser de se rendre à leur invitation, mais qu'ils
ne doivent pas moins être persuadés de l'étendue de
l'estime et de la considération avec laquelle il est, etc.
Après avoir lu les lettres de MM. les prince de Conti
et comte de La Marche, il a été délibéré sur l'absence
des princes et pairs et sur leurs droits; la Cour a fait' ...:
Que le défaut d'exercice des fonctions essentielles de
la pairie ne peut nuire ni préjudicier à la dignité ni à
l'intégrité des droits de la pairie ^ droits respectifs entre
1. Ici se trouvent deux mots illisibles.
2. Droit national qui appartient à l'État et à la couronne duJlt seigneur
Boi, et qui ne peut admettre aucune dérogation ou altération forcée ou volon-
taire, droit dont l'exercice pourroit avoir été interrompu par des voies di-
rectes ou indirectes d'autorité, ou des insinuations aussi efficaces, ou une
conséquence de systèmes qui ont tait quelquefois mcconnoîlre ou même atta- '
JANVIER (7G1. 329
la Cour des pairs et les princes et pairs, qui consistent
clans la correspondance réciproque et des princes cl des
pairs aux invitations de ladite Cour, lorsqu'elle juge la
présence de tous ses nicnibres utile, et de ladite Conr,
au zèle des princes et pairs, lorsque leur fidélité pour
leur souverain les engage à se rendre d'eux-mêmes en
ladite Cour; droits consignes dans les ordonnances du
royaume, solennellement reconnus par le Roi et ses pré-
décesseurs, et notamment par\... Déclare, ladite Cour,
que dès le commencement et institution de la Cour de
Parlement, à Paris, au nombre de ses conseillers furent
mis et ordonnés les pairs de France et autres seigneurs
du sang royal ; que du corps de la Cour, dont le Hoi est
le chef, sont les pairs do France; que la Cour est la
Cour naturelle des pairs de France. Le tout à ce que les
ordonnances et maximes dn royaume, comme étant la
constitution ancienne de la monarchie, demeurent dans
leur intégrité.
Au sur[)lus, ladite Cour a arrêté que, sui' la dispersion
des membres du Parlement de P>esançon,ellc continuera
de porter audit seigneur Roi le témoignage de fidélité
de ladite Cour des Pairs, ainsi qu'elle s'en acquiltoit
avant l'invitation du 28 novembre dernier.
Et l'assemblée remise au lendemain 10, pour entendre
le compte que doit rendre M. le premier président, tou-
chant l'alTaire de Besançon, et pour en délibérer.
Du samedi 10, la Cour assemblée a arrêté qu'il seroit
fait au Roi de nouvelles et itératives remontrances; à ce
sujet il a été nommé des commissaires pour se rendre
lundi 12, ajirès midi, chez M. le premier président pour
arrêter les objets des remontrances.
Mardi 12, on a vendu au Palais un cahier imprimé,
non-seulement de l'arrêté de la Cour, (jui est fort étendu,
qucr, à l'cgard des pairs et de la pairie, des principes et des devoirs égale-
ment essentiels et incontestables. (Ajuulé à la maryc)
1. Ceci a été laisse en blauc par Barbier.
28.
330 JOURNAL DE BARBIER.
sur les droits de la pairie, et les deux lettres des prince
de Conti et comte de La Marche, mais encore les récla-
mations et mémoire au Roi, du mois de février 1756,
des droits de la pairie, pour les princes du sang et les
pairs, sur les défenses qui leur auroient été faites par le
Roi de se rendre au Palais, à l'invitation du Parlement,
poiu" remettre ces faits passés il y a cinq ans sous les
yeux du public.
Voici maintenant une nouvelle affaire entre le Roi et
la Cour des Aides. Cette Cour, par deux arrêts, l'un du
9 juillet et l'autre du 12 septembre 1760, déclare que les
rôles de la capitation^ et des vingtièmes seroient déposés
au grefte des Élections. Le Roi avoit cassé successive-
ment ces deux arrêts, par deux arrêts du Conseil, des
20 août et 13 octobre 1760, par lesquels Sa Majesté a fait
défense à son procureur général en ladite Cour de re-
quérir, et aux officiers de rendre de semblables arrêts à
l'avenir, comme aussi à tous receveurs et préposés de la
capitation et des vingtièmes de déférer auxdits arrêts,
et ordonné aux officiers des Élections de se conformer
au dernier arrêt ci-dessus, à peine de désobéissance.
Nonobstant ces deux arrêts du Conseil, la Cour des
Aides, les Chambres assemblées le 7 de ce mois de jan-
vier, a rendu un arrêt, par lequel il a été donné acte au
procureur général de sa plainte sur l'inexécution des
précédents arrêts de ladite Cour; ordonne qu'il en sera
informé ; et elle a décrété d'ajournement personnel, tant
les sieurs Harnouin et Lcdoux, receveurs des tailles, de
l'Éleclion de Paris, que le sieur de Saint-Waast, receveur
des vingtièmes pour Paris, à l'eifet d'être interrogés sur
les faits de ladite plainte.
Ce qui a donné lieu à un nouvel arrêt du Conseil, du
10 de ce mois, par lequel Sa Majesté, après avoir cassé
l'arrêt de la Cour des Aides, du 7, fait itératives et ex-
1. Pour le plat pays, car c'est à l'Hôtel de Ville que se règle la capitation
de Paris. (JYo<e de Barbier.)
JANVIRR 1761. 331
presses défenses aux officiers de ladite Cour, de rendre
de semblables arrêts, comme aussi aux sieurs Harnouin,
Ledoux et de Sainl-Waast d'obéir aux décrets prononcés
par ladite Cour, que Sa J^Iajesté a annulés, à peine de
privation de leurs offices, et leur enjoint de continuer
leurs fonctions et leurs recouvrements comme aupara-
vant; Sa Majesté fait défense à son procureur général
de faire aucunes poursuites ni procédures, en vertu dudit
arrêt, à peine de désobéissance, et à tous huissiers, de
mettre ledit arrêt à exécution à peine d'interdiction et
d'emprisonnement, môme d'être poursuivis extraordi-
nairement; ordonne Sa Majesté, que le présent arrêt sera
signifié de son ordre et exprès commandement à son pro-
cureur général, à sadite Cour des Aides, ensemble aux
sieurs Harnouin, Ledoux, et Saint-Waast, à ce qu'ils
aient à s'y conformer sous les mêmes peines; et publié
et affiché partout où besoin sera.
Il s'agit de savoir à présent si la Cour des Aides fera
quelques démarches, apparemment des remontrances.
Quoi qu'il en soit, voici des affaires pour le ministère,
car l'arrêté du Parlement du 9 de ce mois contient des
termes et des expressions qui, peut-être, ne plairont
pas au gouvernement, et les remontrances seront sans
doute dans le même goût.
Du vendredi 23. Les trois Chambres de la Cour des
Aides ont été assemblées depuis 9 heures du matin
jusqu'à 5 heures après midi. 11 y a eu bien des débats.
M. le procureur général a refusé de prendre des con-
clusions, et de déposer au greffe la signification qui lui
a été faite du dernier arrêt du Conseil. En général, ils
voudroient bien convertir le dernier décret en décret de
prise de corps, mais les receveurs ne sortiront pas de
leurs maisons.
Comment exécuter ce décret? La Cour des Aides n'a
pas dans le public la même autorité que le Parlement,
surtout quand il s'agit d'agir contre les ordres du sou-
332 JOURNAL DE BARBIER.
verain; en sorte que l'assemblée s'est retirée sans avoir
pris aucun parti , se repentant peut-être d'avoir été trop
en avant. Cependant, l'assemblée a été remise à un
autre jour.
A l'égard des remontrances sur l'affaire du Parle-
ment de Besançon , et le refus des pairs d'avoir assisté à
la convocation , on y a travaillé ; mais on n'en parle plus.
Cela en restera là suivant les apparences.
M. Fouquet, duc de Belle- Islc , marécbal de France,
est mort, lundi 26, à Versailles, sur les deux heures
après midi, d'une fièvre putride. On le faisoit mort de-
puis trois jours auparavant; le public le souhaitoit. On
le rendoit responsable du dérangement des affaires. Il
avoit soixante-dix-soptà soixanlc-dix-huitans^. Mais bien
des gens disent qu'il faut attendre trois mois pour savoir
si on ne le regrettera pas.
Comme depuis la mort du duc de Gisors, son fds
unique, il avoit traité avec le Boi de son duché de Gi-
sors, de Vernon et de son château de Bisy", où il avoit
fait faire des bâtiments considérables, du prix desquels
biens il avoit payé et remboursé toutes ses dettes, ses
ennemis avoient fait courir le biuit qu'il avoit obtenu
un brevet du Boi pour être enterré à Saint -Denis,
comme M. le maréchal de Turenne, d'autant plus qu'on
le connaissoit grand et ambitieux; mais il n'y avoit rien
de vrai dans tout cela, car M. le maréchal de Belle-
Isle, duc et pair, prince de l'Empire, chevalier des
ordres du Boi et de la Toison d'Or, ayant le gouverne-
ment de Metz et du pays messin , est mort à Versailles,
d'où il a été transporté pour être enterré dans son châ-
teau de Bisy^.
1. n n'en avait que soixante-seize.
2. Cliàleau situé près de Vernon, à l'extrémité du faubourg du même nom,
et qui a été démoli pendant la révolution. De La Villegille.
3. Le maréchal de Belle-Isie, sa seconde femme et son fils avaient été
inhumés dans J'église collégiale de Notre-Dame de Veruon. Milliu a donné
le dessin de leur tombeau dans les Anliquilcs nationales, n" xxvi. [Idem.)
JANVIER 1761. 333
Il a quelque éloge dans la Gazette de France du 31
de ce mois. Il ne laisse aucun parent de son nom. Il y a
M. le comte Fouquet , maréchal de camp, mais c'est une
famille de Bretagne qui n'a rien de commun. M. le
maréchal de Belle-Isle étoit fils du duc de Belle-Islc,
homme qui n'a point été connu, petit-fils de M. Fou-
quel' , procureur général du Parlement et surintendant
des finances, l'ennemi de M. Colberl , et qui est mort en
son exil, au château de Pignerol, lequel étoit fils de
M. Fouquet, maîlre des Requêtes et conseiller d'État;
et celui-ci étoit fils, selon les uns, d'un maîlre d'hôtel de
Henri IV, homme de fortune; selon les autres, du doyen
du Parlement qui étoit à Tours, et qui fut réuni à celui
do Paris, sous Henri IV, mais cela ne va pas plus loin.
Le maréchal, par ses talents, son esprit et son activité,
étoit parvenu au plus haut degré d'illustration et de ri-
chesses, jouissant de plus de six cent mille livres de
rentes, et tout est fini par sa mort.
On parle beaucoup de son testament, dont on ne sait
pas encore bien les détails. On sait seulement qu'il a
donné son hôtel magnifique, au bout du Pont-Royal^,
pour servir de logement au secrétaire d'État au dépar-
tement de la guerre; qu'il a fait de grandes dispositions
en faveur de ses domestiques, et qu'il a fait légataire
principal M. le marquis de Castries, lieutenant général
des armées du Roi, dont il étoit parent apparemment
par sa mère, qui étoit de la maison de Lévy.
Madame la duchesse de Modène a été enterrée au
Val-ile-Grâce, le 23 de ce mois, sans grande pompe,
ainsi qu'elle l'avoit ordonné; grand deuil pour M. le
comte de La Marche et M. le duc de Penthicvre, ses
gendres.
1. Fouquet (Nicolas), marquis de Belle-Isle, dernier suriiilendant des fi-
nances sous Louis XIV, ne en IGlb, d'une bonne famille de Bretagne. Sou
père, François Fouquet, vicomte de Vaux, avait été maître dos requêtes fous
Louis Xltl et conseiller d'Klot.
2. L'hôtel de Choiseul-Praslin, rue de Lille, n" 54. De La ViLLtGii.LE.
334 JOURNAL DE BARBIER.
Le 30 de ce mois, le Roi et la Cour ont pris lo deuil
pour onze jours, à cause de la mon de l'archiduc
Charles, âgé de seize ans , laquelle a été notifiée par
M. de Starembcrg, ambassadeur de l'empereur.
A l'égard du deuil pour madame la duchesse de Mo-
dène, on attend le retour du courrier, pour que la mort
soit notifiée par le ministre ou l'agent de M. le duc de
Modène.
11 est dit dans la Gazette de France du 3 février,
qu'après la mort du maréchal de Belle-Isle, le Roi a or-
donné à M. le duc de Choiseul , de se charger du dépar-
tement de la guerre, conjointement avec celui des affaires
étrangères, jusqu'à la conclusion de la paix, qui doit
terminer la présente guerre.
M. de Choiseul, qui n'a que quarante et un ans envi-
ron, est dans la plus haute faveur. Ceci feroit quasi pré-
sumer qu'on travaille sérieusement à la paix, du moins
cela nous feroit présumer qu'on gardera pour général
M. le duc de Broglie, qui est le meilleur que nous ayons;
qui n'étoit pas des amis du maréchal de Bolle-Islc, et qui
se trouve très-proche parent du duc de Choiseul par les
femmes.
■"cvpicr.
Délibérations de la Cour Jes Aides. — Refus de sacrements. — Nouvelles de
l'armée d'Allemagne. — La maison du Roi reçoit l'ordre d'entrer en cam-
pagne. — Mort de l'électeur de Cologne. — Succès du maréchal de Broglie.
— L'ennemi reçoit des renforts. — Le maréchal bat en retraite. — Paroles
du duc de Choiseul à M. de Slareniberg. — Réûexions sur la nécessité de
la paix. — La reine de Hongrie est accusée de trahir la France.
La Cour des Aides doit continuer, au commencement
de ce mois, leurs assemblées, au sujet des arrêts du
Conseil dont il a été parlé ci-dessus. On dit même que
M. de Malesherbes, premier président, a parlé assez vive-
ment à M. de Lamoignon, chancelier, son père, sur ce
qu'on avoit amusé la compagnie depuis longtemps, en
lui promettant des lettres-patentes sur les arrêts du
FÉVRIER 1761. 335
Conseil, car tout ceci ne roule que sur la forme; on ne
sait pas comment ils s'en tireront.
A l'égard du Parlement de Paris, les commissaires
ont travaillé à leurs remontrances , et il y a assemblée
indiquée pour le samedi 10 de ce mois, pour les lire et
les arrêter. Le cas qui a été fait de celles de Rouen ne
doit pas leur donner grandes espérances pour celles-ci.
Du vendredi 6 de ce mois. Assemblée des Chambres.
Il y a eu un refus de sacrement sur la paroisse de Saint-
Leu, rue Saint-Denis, à un vieil ecclésiastique, bon
appelant et réappelant, par le desservant de cette pa-
roisse, à qui on a présenté, à la vérité, un billet de con-
fession, mais du curé de Saint-Gervais, doyen des curés
de Paris, et le dernier des curés de Paris décédés jansé-
nistes. On dit même que M. l'archevêque l'avait interdit
d'aucunes fonctions au delà de sa paroisse, en sorte qu'il
ne devoit pas confesser sur la paroisse de Saint-Leu.
Sur le refus du desservant, il y a eu des sommations, et
M. le premier président avoit ordonné de son chef de
l'administrer; ce qui a été exécuté par un prêtre do
Saint-Leu, et le desservant s'est absenté. C'est cette af-
faire que l'on a examinée vendredi, et la Cour a décrété
de prise de corps le desservant de Saint-Leu. On verra
ce qui s'enensuivra après les délais.
M. de Jarenle,évêqued'Orléans,ayantlafeuilledes bé-
néfices, a été fait par le Roi commandant de ses ordres.
Malgré la saison, M. le duc de Rroglie a fait faire
un mouvement à un détachement, et on a enlevé douze
cents hommes au prince Ferdinand et i\n magasin.
Il est certain aujourd'hui que la maison du Roi a
ordre de se tenir prête à marcher, au mois d'avril, sur
le Bas-Rhin, ce qui ne leur fait pas grand plaisir à
cause de la dépense, même en leur payant ce qui leur
est dû.
Mercredi 11 février. Le Roi a pris le deuil pour ma-
dame la duchesse de Modène, pour douze jours.
336 ^ JOURNAL DE BARBIER.
L'électeur de Cologne, frère de l'empereur Charles de
Bavière et de l'évêque prince de Liège , est niorl à Co-
blentz le 6 de ce mois. Il est dit dans les gazettes, que
ce prince ne sera enterré qu'à la fin de mars prochain ,
et que le chapitre de Cologne a indiqué l'assemblée géné-
rale au 6 avril , pour procéder à l'élection d'un nouvel
archevêque et électeur de Cologne.
Dans le courant de ce mois, il y a eu différents mou-
vements de troupes en Allemagne, dans les armées du
prince Ferdinand et de M. le maréchal de Broglie; et
dans trois ou quatre affaires assez importantes, les
troupes de France ont eu l'avantage. Le prince Ferdi-
nand a été repoussé. On a fait des prisonniers et pris
des magasins, en sorte que M. le maréchal est resté dans
ses quartiers de Cassel et de Gottingen, ce qui le met-
trait à portée d'entrer, la campagne prochaine, dans le
pays de Hanovre ; ce que l'on regarde comme entreprise
nécessaire pour la paix , surtout avec les Anglois, pour
avoir des compensations de restitutions à faire.
Mais, depuis ce temps, le roi de Prusse a envoyé un
corps de dix-huit mille Prussiens, pour renforcer le
prince Ferdinand, ce qui l'a rendu supérieur en forces
à M. le duc de Broglie, et ces troupes ont passé pour
leur route devant les troupes de l'armée de l'Empire,
commandées par le prince des Deux-Ponts, et devant
celles de la reine de Hongrie, commandées par le géné-
ral Haddik , qui sont chacunes en quartier d'hiver, et
qui n'ont fait aucun mouvement, quoique M. de Bioglie
eût, dit-on , averti le général autrichien de la marche de
ces troupes, pour l'engager à s'y opposer.
En sorte que le maréchal de Broglie, se trouvant plus
foible que le prince Ferdinand , et ne voulant pas enga-
ger une affaire, a été obligé de quitter ses quartiers de
Cassel et de Gottingen, de se replier et de reculer plus
de vingt lieues, du côté de Francfort et de Hanau, après
avoir fait même brûler quelques-uns de nos magasins,
FÉVRIER 1761. 337
pour ne les pas laisser à l'ennemi , et on a laissé des
garnisons dans Gottingen et Cassel , dont le prince Fer-
dinand fera apparemment les sièges, si les choses ne
changent pas ; et les prisonniers de ces garnisons feront
encore une diminution dans nos meilleures troupes.
Ces nouvelles ont affligé Paris. On dit même que
M. de Choiseul, ministre de la guerre et des alTaircs
étrangères S a parlé tout haut, à ce sujet, à M. de Sla-
remberg, ambassadeur de la reine de Hongrie, au sujet
de l'inaction du général Haddik, et qu'il lui a dit, de
la part du Roi , que si les troupes de France étoient
obligées de repasser encore une fois le Rhin, ce seroit
pour la dernière fois, et qu'elles ne le repasseroient plus
pour rentrer en Allemagne. La nouvelle de ce propos
de M. le duc de Choiseul est générale.
Tout le public politique pense aussi généralement que
la France est trahie i)ar la reine de Hongrie, et même
depuis longtemps, et que le projet du conseil aulique
est d'épuiser la France d'hommes et d'argent, comme
elle l'est aussi bien de marine, laquelle est totalement
détruite, sauf à faire valoir, par la suite, des projets et
des prétentions ultérieures; en sorte que si les choses
continuent d'avoir d'aussi mauvais succès qu'elles ont
depuis un temps, la politique la plus sûre de la France
seroit, à la fin, de faire une paix désavantageuse telle
qu'elle soit, pour rétablir nos forces militaires et nos
finances peu à peu, attendu les grandes ressources de
1. On conçoit que ces paroles, empreintes d'une certaine Gerté, aient fait
sensation dans le public. On n'avait point l'habitude, sous Louis XV, d'en-
tendre les ministres parler ainsi, et peut-être ne rend-on pas en général suf-
fisante justice au duc de Choiseul. Il fit les plus grands efforts pour mettre un
terme aux scandaleuses dilapidations de. l'armée, en enlevant les fournitures
aux capitaines chargés de la solde et de l'entrelien de leurs compagnies, qui
gagnaientde grosses sommes en faisant figurer sur les contrôles des soldats pua-
tichcs nommés passe-volaiiis, qu'on présentait aux inspecteurs, et qui, l'in-
spection terminée, sortaient des rangs. Il réorganisa la Hotte comme l'armée,
cl lorsqu'il quitta le ministère, la France possédait soixante-quatre vaisseaux
et cinquante frégates ou corvettes.
VII, - 29
338 JOURNAL DE BARBIER.
ce royaume, et pour réparer toutes les fautes que nous
avons faites par le défaut d'ordre et de subordination
dans tous les États, ce qui ne pourra se faire que par
un grand ménagement dans les dépenses et une grande
sévérité dans le gouvernement intérieur. Heureusement
que les Ânglois ne sont pas dans une meilleure position
que nous pour les finances, et que le peuple anglois
désire la paix autant que nous; encore faut-il penser
qu'ils se rétabliront bien plus tôt et plus aisément que
nous, par le grand commerce qu'ils seront en état de
faire, après nous avoir dépouillés de la plus grande partie
de nos possessions; et qu'ils seront en état de nous
aircler, à mesure que nous prendrons des mesures poli-
tiques pour nous rétablir de l'état d'impuissance où nous
sommes, et d'oîi nous ne pouvons sortir que par le
temps. Tous ces événements, au surplus, dépendent de
la Providence et des circonstances qui arrivent.
Le public prend le deuil comme la Cour. — Bureaia d'abonnement pour
les deuils. — Le gouvernemont no paye pas Ips rentes et double les impôts
sur les rentiers. — Renionlrances du Parlement à ce sujet. — Discours du
Roi à M. de Miroménil. — Le conseil d'I^lat casse un arrêté du Parlement.
— Mort du duc de Bourgoi^ne, — Victoire remportée par le duc de Broglie.
— Futiérailles du duc de Bourgogne. — Prétentions de la maisonde Rohan ;
cette maison veut jeter l'eau bénite; on l'en empècbe. — Cérémonies de la
chambre ardente.
Mercredi 10 de ce mois, le Roi a fait la revue, dans la
plaine des Sablons, de ses deux régiments des gardes
suisses et françoises, où il y avoit, comme à l'ordinaire,
un très-grand concours de monde, carrosses et peuple,
lesquelles troupes partiront pour l'Allemagne, les 25,
27 et 29 de ce mois; d'autant qu'à présent on fait la
guerre en Allemagne, comme au mois de mai. Le prince
Ferdinand fait faire le siège de Cassel, où nous avons
huit mille hommes de garnison, dit-on, qui sont autant
de troupes perdues. Cette ville doit être prise à présent.
MARS 1761. 339
M. le maréchal de Broglie est, à ce que l'on dit, retiré
à Francfort, sur le Rhin, en attendant des secours; mais
on n'en reçoit aucun ni de l'armée de l'Emiiire, ni de
l'armée autrichienne. Ce qui fait crier, à Paris, sur cette
guerre présente, par le soupçon que l'on a de trahison
de la part de la reine de Hongrie, avec laquelle on dit
même qu'on sera obligé d'avoir, à la fin, la guerre, après
que nous sommes épuisés d'hommes et d'argent.
Vendredi 13, la Cour a pris le deuil pour la mort du
prince de Bavière , électeur et archevêque de Cologne,
et grand-oncle du Roi, pour quinze jours.
Comme cette mort avoit été notifiée le 5 de ce mois,
quoiqu'elle soit déjà ancienne, le public avoit cru qu'on
prendroit le deuil le dimanche 8 de ce mois. Il y avoit
un schisme pour l'habillement : la moitié du monde à
la promenade étoit en deuil, et l'autre, mieux instruite,
n'y étoit pas, parce que le Roi l'avoil différé jusqu'après
la revue, et cette bigariure a paru fort extraordinaire,
d'autant que cela n'arrivoit point parmi les gens du
bon air.
En conséquence, comme il y a toujours des gens em-
pressés à donner des facilités au public pour gagner de
l'argent, il s'est formé un bureau pour instruire les par-
ticuliers des deuils, même de leur durée, et des jours
que l'on prendra les bas blancs pour les petits deuils,
moyennant trois francs par an à ])ayer en se faisant
inscrire.
Jeudi et vendredi 12 et 13, assemblée des Chambres
du Parlement, au sujet d'un arrêt du Conseil, du 6 fé-
vrier dernier.
11 faut savoir que sur les gages, appointements, pen-
sions de tous les officiers, par titre ou commission et
de judicature principalement, le ministère des finances
faisoit retenir la capilation de l'officier sur ses gages,
par compensation ; or, depuis un temps, le Roi ne paye
pas les gages, du mohis exactement, et, par un édit
340 JOURNAL DE BARBIER.
enregistré en février 1760, on a imposé sur tous les
sujets un doublement de capilation, que ees officiers
comptoient ne devoir payer de même que par la voie
de compensation; mais, comme on a besoin d'argent,
le ministère a, quoique ne payant pas les gages, voulu
toucher actuellement ce doublement comme étant une
taxe et un secours extraordinaire, et, pour y parvenir,
l'arrêt du Conseil défend à tous trésoriers et payeurs
même de rentes sur la Ville de ne payer les arrérages
même des rentes viagères , ce qui regarde, en général,
tous les rentiers, qu'en justifiant de la quittance de ce
doublement de capilation.
Cet arrêt du Conseil a été dénoncé aux Chambres
comme paroissant dur et injuste. Il y avoit des voix
pour, nonobstant ledit arrêt, obliger les payeurs des
rentiers à payer, à peine de concussion ; mais cela eût
été trop roide, et cela n'a pas été ainsi arrêté. On a été
assemblé jusqu'à près de deux heures; il a été arrêté
que l'on feroit une députation au Roi ; pour cet efl'et, on
a chargé les gens du Roi de partir dans le jour pour
Versailles, pour demander jour et heure, attendu que
cela est instant à cause des fêtes.
Dimanche 15 mars, jour des Rameaux, jour indiqué,
M. le premier président et deux présidents à mortier,
ont eu audience du Roi après la messe, pour lui repré-
senter non-seulement l'injustice, mais encore les incon-
vénients et l'embarras de cet arrangement, tant pour les
payeurs des rentes que pour tous les particuliers, surtout
pour les renies viagères et de tontine, qui sont en grand
nombre.
Le Roi a répondu à ces représentations qu'il persistait
dans ses arrêts du Conseil. On ne sait pas bien la ré-
ponse en entier, mais on dit qu'elle contient une cri-
tique de leur démarche, comme y ayant un intérêt per-
sonnel de la part du Parlement; cependant on dit, d'un
autre côté, qu'avant de prendre aucun parti le Parle-
MARS 1761. 341
ment s'était arrangé pour payer, chacun en particulier,
le donl)lement de sa capilation pour l'année 1760.
Lundi 16, assemblée des Chambres. En conséquence,
arrêt dans lequel il n'est point parlé d'arrêt du Conseil,
qu'on ne connoit point, mais d'ordres donnés à tous
trésorier et payeurs : r la Cour ordonne que les tréso-
riers et payeurs payeront les rentes sur les revenus du
Roi comme par le passé, et que les rentiers ou parties
prenantes ne seront tenus de fournir de certificats du
payement du doublement de la capitation, que dans les
cas où l'on étoit obligé de fournir des certificats de paye-
ment de la capitation, c'est-à-dire pour les rentes per-
pétuelles sur l'Hôtel de Ville, et non pour les rentes
viagères, comme cela se faisoit ; voilà ce qui regarde les
particuliers.
2° A l'égard des officiers ayant des gages , la Cour
ordonne qu'ils rapporteront un certificat du payeur de
leurs gages, pour constater qu'il leur est seul payé jus-
qu'à concurrence du montant du doublement de leur
capilation de l'année 1760, et que ceux dont le montant
de ce qui leur est dû de leurs gages ne rempliroient pas le
doublement de leur capilation, ils seront tenus de payer
l'excédant dudit doublement à leurs payeurs de leurs
gages, dont ils rapporteront un certificat dudil payement
dudit excédant au delà de ce qui leur est dû et échu de
leurs gages; lesquelles quittances ils rapporteront aux
payeurs des rentes de l' Hôtel de Ville.
3° La Cour ordonne que le présent arrêt sera lu,
publié, affiché et signifié dans le jour aux syndics des
payeurs des rentes, et enregistré au bureau de l'Hôtel
de Ville de Paris.
Par cet arrêt, l'arrangement de M. le contrôleur gé-
néral et l'arrêt du Conseil n'ont plus lieu ; le Parlement
admet et ordonne la compensation jusqu'à concurrence
des gages dus aux officiers, et dispense les rentiers via-
gers et de lonlinu de justifier le payement tant de la ca-
23.
342 JOURNAL DE BAliBlER.
pitation ordinaire (|ue du doublement d'icelle ; et cela
nonobstant la réponse du Roi , qu'il persistait dans
rexéciilion desdils arrêts du Conseil; ce que l'on peut
regarder comme un coup d'autorité.
Le lendemain, mardi saint, le Parlement a cessé ses
fonctions. Il s'agit de savoir comment cet arrêt sera pris
par le Conseil, et s'il n'y aura pas à cet égard quelque
chose de nouveau à la rentrée de la Quasimodo.
L'on voit dans la Gazette de Hollande du 17 mars la
réponse du Roi à M. de Miroménil, premier président
du Parlement de Rouen, député par la Compagnie, au
sujet du Parlement de Besançon du 1" mars.
Le Roi lui a répondu : « 1" Que tous les Parlements
doivent lui être également attachés et s'occuper de l'ad-
ministration de la justice et du maintien de l'ordre pu-
blic, chacun dans l'étendue de son territoire, sans se
mêler de ce qui se passe hors de son ressort; 2" qu'il est
très-mécontent de l'abus qu'on veut faire du terme de
classes, employé depuis quelque temps pour appuyer des
maximes nouvelles et contraires à l'autorité qui réside
en sa seule personne ; 3» que Sa Majesté a fait entendre
plusieurs fois que l'affaire de Besançon étoit étrangère au
Parlement de Rouen, et que mal à propos persistent-ils
à prendre la défense de magistrats qu'il a jugé à propos
d'éloigner; 4" qu'il recommande à son Parlement de
Rouen de se renfermer dans le soin de rendre exacte-
ment la justice à ses sujets, sans entreprendre d'étendre
sa juridiction sur ceux que Sa Majesté charge de ses
ordres particuliers^ dans ce qui regarde leur exécution.
Au surplus, que Sa Majesté aura soin de mettre ordre et
de réformer les abus dont elle aura connoissance. »
Du 17 mars. Arrêt du Conseil, qui casse et annule
l'arrêt du Parlement du 16, comme étant attentatoire à
l'autorité du Roi; ce faisant, ordonne que les arrêts des
G février et 4 mars derniers seront exécutés; enjoint aux
1. laloudauts des provinces. (JSole de Barbier.)
MARS 1761. 343
trésoriers et payeurs de s'y conformer exactement, et
que le présent arrêt sera signifié, de l'ordre de Sa Ma-
jesté, aux syndics des payeurs des rentes de l'Hôtel de
Ville de Paris, enregistré au bureau dudit Hôtel de Ville,
lu, publié et affiché.
L'arrêt du 4 mars, pour faciliter aux officiers ayant
gages ou appointements, ordonne que Icsdits officiers
remettront aux payeurs des rentes perpétuelles ou via-
gères un extrait du rôle de leur capitation, pour con-
stater ledit doublement , le montant duquel lesdits
payeurs pourront retenir sur ce qu'ils auroient à leur
payer ; en sorte que le Roi exclut toujours toute idée de
compensation.
H s'agit de savoir à présent ce que le Parlement fera
à la rentrée après la Quasimodo, et s'il abandonnera un
projet d'autorité, entrepris d'office, sur une partie de
l'administration en fait de finances.
Du dimanche 22 mars, jour de Pâques, est mort à
Versailles, sur les trois heures du matin, M. le duc de
Bourgogne , qui souffroit depuis si longtemps. Ce prince,
qui étoit l'aîné de nos princes et l'héritier présomptif de
la Couronne, étoit âgé de neuf ans, six mois et neuf
jours. Le concert spirituel qui étoit annoncé et affiché
à l'ordinaire pour le jour de Pâques, aux Tuileries, n'a
pas été exécuté. On a amené le prince de Versailles aux
Tuileries, sur les dix heures du soir. Les gardes de la
porte, les cent-suisses et les soldats des régiments des
gardes françoises et suisses sont venus prendre leurs
postes sur les six heures du soir, dimanche ^
Lundi 23, on a ouvert le corps de M. le duc de Bour-
gogne sur les dix ou onze heures du matin, en présence
des médecins et chirurgiens du Roi; on dit qu'on n'a
point trouvé vestige du scorbut, mais un abcès à la
cuisse qui s'est formé depuis une chute qu'il a faite; ce
1. Le Roi, la Reine et la famille royale iie sont point sortis de Versailles.
{.\ole de Barbier.)
344 JOURNAL DE BARBIER.
qui a corrompu le sang et endommagé la poitrine. On
compte toujours qu'il y a de la faute des médecins qui
n'ont pas bien soigné son mal.
Le prince a été exposé dans un lit de parade, à visage
découvert, lundi matin, pendant quelques heures; on
l'a mis ensuite dans le lit de deuil dans les salles par
bas du château, lesquelles étoient tendues de blanc avec
des armoiries. Il y a eu un concours nombreux de peuple
à l'ordinaire pour entrer dans ces salles, ce qui se faisoit
avec ordre.
Il est dit dans la Gazette de France an samedi 28 mars,
qu'on a pris en Cour le deuil pour M. le duc de Bour-
gogne'' le vendredi 27, pour deux mois.
Il y est dit aussi que M. le maréchal de Broglie a
remporté un avantage assez considérable sur les troupes
du prince héréditaire de Brunswick, le 21 mars; qu'on
a fait deux mille prisonniers, pris treize canons et dix-
neuf drapeaux, et que la déroute a élé entière, et qu'on
en attend les détails pour en rendre grâces à Dieu. M. de
Broglie y étoit en personne, avec M. le comte de Stain-
ville, lieutenant général, frère de M. le duc de Choiseul,
qui avoit été chargé de ce détachement, et quelques ma-
réchaux de camp. Cela pourroit avoir des suites. 11 y a
longtemps que nous n'avons vu de drapeaux.
Ce n'est que le vendredi 27 que la chambre ardente
a été arrangée pour recevoir les visites de cérémonie,
pour jeter de l'eau bénite sur le corps de M. le duc de
Bourgogne, comme M. l'archevêque de Paris à la tête
1. Il était né en 1751. <i Cet enfant montrait un heureux naturel. Comme
il jouait avec des enfants de son âge, un d'eux le renversa étourdiment; le
jeune prince annonça par ses cris que sa chute avait été très-douloureuse ; mais
en voyant le repentir et le désespoir de son compagnon, il eut la force de se
contenir et de garder un secret inviolable sur cet accident. Il lui survint une
tumeur dont ses parents s'alarmèrent, les médecins l'attribuèrent à un vice de
sang et ordonnèrent une opération chirurgicale que le duc de Bourgogne sup-
porta avec beaucoup de constance. Il s'efforçait de sourire, surtout lorsque
son imprudent ami était eu sa présence, n Lacrbtblle, Hisl. du diX-hV/l'
lième siècle. Paris, 1830, t. iv, p. 52.
M Ans 1761. Mb
du chapitre de NoUo-Danie, les couvents de religieux,
les princes du sang, les ducs et pairs, l'Université, les
Cours souveraines, les ambassadeurs, etc.
M. le Dauphin a obtenu qu'on suivroit le grand céré-
monial que l'on vouloit éviter, à cause de la dépense,
qui montera, dit-on, à huit cent mille francs, et qu'on
n'est pas trop en état de faire.
MM. les princes du sang sont venus ensemble ven-
dredi malin, avec deux carrosses chacun, et sont entrés
d'abord dans l'appartement par bas de M, Bonlemps,
gouverneur des Tuileries, pour s'arranger en grands
manteaux de deuil.
On sait que M. le prince de Rohan-Soubise , aujour-
d'hui maréchal de France, a prétendu, lors du mariage
de sa fille avec M. le prince de Condé, prendre le titre
et rang de prince étranger pour lui et pour les princes
de la maison de Rohan, à l'instar et à la suite des princes
du sang, pour précéder les autres ducs et pairs et avoir
un rang séparé, de manière que le prince et maréchal
de Soubise n'a pas de cordon bleu, parce qu'ainsi que
M. le duc de Bouillon, les princes de Piohan voudroient
être reçus de droit à un certain âge; les princes du sang
ne sont reçus qu'à vingt-sept ans.
On s'est douté que MM. de la maison de Rohan fe-
roient quelques tentatives pour jeter de l'eau bénite sé-
parément après les princes du sang^, ce qui est arrivé ;
les princes étant entrés et passés, MM. de Rohan et de
Guéménée se sont présentés poiu' entier dans la cham-
bre ardente; mais sept ou huit ducs et pairs, savoir: M. le
duc de (IJievreuse, le duc de Villcroy, le comte de Lau-
raguais-Brancas, comme ayant les honneurs de duc ou
grand d'Ks[)agnc, et autres, se sont emparés de la porte
de cette chambre et en ont bouché l'entrée, en disant
aux premiers qu'ils ne passeroient pas; cela a fait alter-
I. Ou dit que M. le duc do Bouillon et MM. les princes de Kohan ont fait
des protestations. IS'ole de liarbicr.)
346 JOURNAL DE BARBIER.
cation. M. le marquis de Dreux, grand-maître des céré-
monies, a dit qu'il ne prendroit rien sur lui, attendu que
ce point de rang n'étoit point décidé ; et ils ne sont entrés
ni les uns ni les autres.
Les ambassadeurs se sont plaints aussi de ce qu'ils
n'avoient pas été avertis du grand cérémonial ; ils étoient
venus deux ensemble dans un carrosse, et que les prin-
ces du sang sont venus chaccn avec deux carrosses; ils
auroient dû venir avec le même cortège.
Lundi 30 mars, fête de la Vierge, sur les huit heures
du soir, M. le duc de Chartres a conduit le cœur de
M. le duc de Bourgogne à l'abbaye du Val-de-Grâce,
avec M. le duc de Lauraguais, gouverneur des enfants
de France, et autres seigneurs de M. le duc de Bour-
gogne ; il y avoit plusieurs carrosses, des pages, des of-
ficiers à cheval, des valets de pied et un détachement de
gardes du corps. Ce détachement, en sortant des Tuile-
ries, a pris par le quai du Louvre, le Pont-Neuf, la rue
Dauphine, etc., pour gagner le faubourg Saint-Jacques.
Le mardi 31 mars, jour de la rentrée du Parlement,
toutes les Cours souveraines ont été, le matin, jeter de
l'eau bénite aux Tuileries : le Parlement , la Chambre
des Comptes, la Cour des Aides, la Cour des Monnoies
et l'Université, les trésoriers de France et l'Hôtel de
Ville.
Tous ces différents corps sont arrivés dans des car-
rosses, chacun séparément, en robe noire, et chacun en
grand nombre ; il y avoit au moins vingt carrosses pour
le Parlement, et ainsi des autres en proportion. Les
carrosses du Parlement , et par conséquent des autres
corps, n'entrent point dans la cour Royale. Ils descen-
dent dans la cour des Suisses et sont conduits par le
grand-maître des cérémonies, soit dans l'appartement
de M. Bontemps, soit dans d'autres pièces, pour attendre
leur rang pour aller à la chambre ardente.
AVRIL 1761. 347
Avril.
Le corps du ilnc de Boiirfjogne est contiuit à Saint-Denis. — Mort de M. de
Feu, le dernier des eiirés jansc'nistes. — BanqHeroiitc et procès des irsuites.
— Le père de La Valette. — Refus de sacrements à fioiilogne-sm-Mer. —
Succès du duc de Drojjlie en Alleniaj;ne. — Attaque infiuctueuse des An-
glais contre Belle-Isle. — On annonce un con|;i'ès à Aufjsbourfj. — Le
maréclial de Soubise se rond à l'arnire du Bas-Kliiu. — L'alibé Chanveliu
dénonce les statuts des jésuites. — Les jésuites sont sommés de remettre
leurs statuts ii la Cour. — Supplice du cadavre d'un suicidé. — Mémoire
contre les jésuites. — On dit que l'affaire du Parlenu^nt de Besançon a étô
arrangée par le Roi.
Mercredi l^r avril, on a transporté de Paris à Saint-
Denis le corps de M. le duc de Bourgogne; il y a été
conduit et présenté par M. le prince de Condé. Le con-
voi est parti des Tuileries à sept heures et demie du
soir, a passé le long de la rue Saint-Honoré, rue de la
Ferronnerie et ensuite par la rue Saint-Denis. On a arrêté
le corps devant chaque église, dans son passage, sur la
porte de laquelle les prêtres ou moines se présentent et
chantent quelque prière. Le cortège étoit nombreux ;
une partie du guet à cheval qui forme une belle troupe,
soixante pauvres, les mousquetaires noirs, les mous-
quetaires gris, soixante de chaque compagnie avant les
pauvres, un carrosse drapé, à six chevaux, apparem-
ment M. le marquis de Dreux, grand-maître des céré-
monies, les chevau-légers , beaucoup de valets de pied,
de pages du Roi, de la Reine et de madame la Dauphine,
et des officiers à cheval; quatre carrosses de la Cour,
drapés, à huit chevaux caparaçonnés d'étoffes blanches,
un petit détachement de gendarmes , les hérauts d'ar-
mes, des gardes du corps devant et derrière le char qui
étoit fort haut et couvert de satin blanc, avec des écus-
sonsdont quatre aumôniers à cheval tenoient les coins,
des cent-suisscs, d'autres gendarmes, deux carrosses de
M. le prince de Condé et fort peu d'autres. Toutes les
troupes, et ce qui étoit à cheval et à pied, avoicnt des
flambeaux à la main. M. le prévôt des marchands et les
348 JOURNAL DE BARDIEfî.
échevins ont allendu et reçu le corps à la porte de Saint-
l^enis.
Au surplus, le passage de la marche étoit garni d'un
monde étonnant et toutes les fenêtres remplies, et un
peuple étonnant qui alloit jusqu'à la chapelle, ainsi que
des carrosses remplis de spectateurs. Le corps restera
déposé dans l'église de Saint-Denis jusqu'au service qui
s'y fera.
Nos succès se succèdent en Allemagne. M. le comte
de Broglie, frère du maréchal, a fait des sorties si avan-
tageuses de la ville de Cassel\ que le prince Ferdinand
a été obligé d'en faire lever le siège. D'un autre côté,
M. de Bclzunce, qui commande dans Gottingen, aussi
assiégée, a fait des sorties où il a fait des prisonniers,
en sorte que tous les projets du prince Ferdinand qu'il
avoit entrepris, même pendant l'hiver, se trouvent dé-
rangés.
Du dimanche 5 avril. On a chanté un Te Deum à
Notre-Dame, où toutes les Cours ont assisté. Le Roi,
dans sa lettre à M. l'archevêque de Paris, fait de grands
éloges des talents et de l'aclivité de son cousin M. le
1. Broglie (Charles-François, comte de), né en 1719, rnort en 1781.
Nommé en 17 52 ambassadeur de France auprès de l'électeur de Saxe, roi de
Pologne, et revêtu des plus grands pouvoirs, il correspondait directement avec
Louis XV et informait ce monarque des projets et de la politique des puis-
sances rivales de la France. Mais à la suite de différentes intrigues, toutes
les mesures qu'il avait prises pour mettre la Pologne à l'abri des révolutions
furent renversées, et sans crédit à la Cour, il fut rappelé. A son retour en
France, le comte de Broglie fut employé à l'armée d'Allemagne. Il obtint le
grade de lieutenant général en 1760, et se fit remarquer par la belle défense
de Cassel en 1761 . Après la guerre, Louis XV lui confia la direction du mi-
nistère secret qui avait pour objet de correspondre directement avec le Roi,
de lui proposer des places et de l'éclairer sur l'état de l'Europe. Les conseils
que le comte de Broglie faisait parvenir à ce prince étaient quelquefois oppo-
sés aux vues de ses ministres. Cette position pour le comte était difficile et em-
barrassante. Il fut exilé par ordre du Roi, et par un second ordre du même
prince continua ses correspondances du fond de son exil. Rappelé ensuite à
la Cour, il se montra avec ardeur dans le parti qui fil exiler le duc de Clioi-
seul. Il fut exilé de nouveau quelque temps après la mort de Louis XV. —
[Biographie universelle de Michaud.)
AVRIL 1761. 349
maréchal de Broglie, ainsi que de loiites les troupes,
et ces éloges se trouvent répétés dans le uiandemenl do
M. l'archevêque, qui est fort hien écrit.
11 n'y a point de feu d'artifice devant l'Hôtel de Ville,
ni d'illuminations ordonnées dans la ville, peut-être
pour éviter les dépenses; mais plutôt par rapport à la
mort de M. le duc de Bourgogne, dont le corps est
exposé dans une chapelle de Saint-Denis jusqu'au ser-
vice.
Le 7 avrd, M. de Feu, curé de la paroisse de vSaint-
Gervais, est mort, âgé de quatre-vingt-dix ans; c'étoit le
doyen des curés de Paris et le dernier curé janséniste
déclaré qui restât. Cette cure se trouve à la nomination
de M. le comte de Clermont, comme abbé de Saint-
Germain-dcs-Prés.
Les jésuites ont un procès considérable à la Grand'-
Ghambre du Parlement de Paris, qu'ils ont choisie eux-
mêmes pour juge, ayant l'attribution de toutes leurs
affaires au Grand-Conseil.
Les jésuites ont une maison de mission au fort Saint-
Pierre, dans l'île de la Martinique. Us y ont des établis-
sements et des habitations qu'ils font valoir; depuis
quarante ans, ils font un commerce considérable de su-
cres, soit de leurs fonds, soit de ceux qu'ils achètent
dans le pays ; ils envoyoient leurs marchandises à leurs
correspondants pour leur compte et tiroient des lettres
de change.
Jusqu'ici ce commerce s'étoit fait tranquillement; le
père de La ValletteS supérieur de la maison de la Mar-
1. Il y avait, depuis 1747, à la Martinique, un jésuite nommé La Valette,
supérieur des missions, et dont l'emploi devait être de convertir des nègres :
II aima mieux les faire travailler à ses intérêts que prendre soin de leur
salut, r.'ctait un génie vaste et entreprenant pour le commerce. Il s'associa
avec un Juif nommé Isaac, établi à l'île de la Dominique, et eut des corres-
pondances dans toutes les principales villes de l'Europe. Le plus grand de ses
correspondants était le jésuite Sacy, procureur général des missions, demeu-
rant dans la maison professe de Paris. Le monopole énorme que faisait la
>"• 30
350 Ji)URNAL DE BARBIER.
liniqne, tiroiltles lettres de change sur le père de Sacy,
jésuite de Paris au collège de Louis-lc-Grand, qui acquit-
toit les lettres de change au moyen des fonds qui lui
éloient remis par la vente des marchandises.
Depuis la guerre, le père de La Vallette a tiré pour
quinze cent mille livres de lettres de change sur le
sieur Lioncy, gros négociante, Bordeaux; de plus, le
père de La Vallelte a acquis du sieur Gazot^, employé
dans la marine depuis vingt ans à la Martinique, et qui
a voulu se retirer à Paris, une habitation de cent
quarante mille livres, dont il a tiré des lettres de
change; il en a encore fait d'autres au profit de
quelques particuliers, et, en même temps, le père de
La Vallette avoit envoyé des marchandises en France
sur cinq vaisseaux.
Mais malheureusement ces cinq vaisseaux ont été
pris par les Anglois; le père de Sacy, n'ayant point de
fonds, n'a point accepté les lettres de change qui ont été
protestées.
On a agi contre les négociants de Marseille, de qui
cela a occasionné une banqueroute entière qui intéresse
bien des personnes ; on a écrit au général des jésuites,
à Rome. Enfin , faute de satisfaction , les créanciers se
sont unis, et ont fait assigner en la Grand'Chambre,
non-seulement toutes les parties principales, mais toute
la société des jésuites en général, pour être condamnées
Valette le fit rappeler par le ministère, sur les plaintes des habitants des îles,
en 1753 : mais les jésuites obtinrent qu'il fût renvoyé dans son poste. Il n'en
coûta à La Valetle qu'une promesse par écrit de ne se mêler plus que de ga-
gner des âmes, et de ne plus équiper de vaisseaux. Ses supérieurs le nom-
mèrent alors visiteur général et préfet apostolique ; et avec ces titres il alla
continuer son commerce. Les Anglais le dérangèrent ; ils prirent ses vaisseaux.
La Valette et Sacy firent une banqueroute plus considérable que la somme
qu'ils avaient perdue ; car les effets dont les Anglais s'étaient emparés ne
furent pas vendus douze cent mille francs de notre monnaie, et la banqueroute
des jésuites fut d'environ trois millions. Voltaire.
1. Lisez : Cazulle.
AVRIL 176t. 351
solidairement à rembourser les sommes qui vont à plus
de deux millions.
Les jésuites ont reconnu la Graud'Chambre, et y ont
obtenu, par défaut, un arrêt d'appoinlemcnt, auquel les
créanciers ont formé opposition ; sur cet incident on a
fait des mémoires respectifs, et on a plaidé pendant plu-
sieurs audiences, d'autant que, dans les mémoires con-
tre les jésuites, on a rapporté les dispositions des statuts
des jésuites, qui prouvent la supériorité et la puissance
despotique du général qui est à Home sur toutes les
maisons de jésuites dans l'Europe et sur cbaqiie jésuite
en particulier ' .
1. Voici les principales dispositions de ces statuts, extraits du compte
rendu au Parlement de Bretagne, en 1701, par La Chalotais. Nouvelle édit.,
1762, in-12.
« Le général des jésuites pouvait conférer tous les emplois selon son bon
plaisir, et il avait tout droit de commander. — Le pouvoir législatif était
entre les mains du Pape, de la société et du général. — Les généraux étant
les maîtres de distribuer les places et les emplois, ne convoquant point de
congrégation générale, il n'était pas possible que le pouvoir législatif ne restât
pas entre leurs mains. — Quand la congrégation est assemblée, elle repré-
sente la société ; mais elle ne s'assemble presque jamais, si ce n'est pour élire
le général. C'est dans la société que réside tout pouvoir; elle est au-dessus
du général, et peut même le déposer en certains cas ; mais elle ne peut exer-
cer son pouvoir si elle ne s'assemble pas. — Il dépend du général seul de
rassembler, et la congrégation générale ne peut jamais être composée que
des créatures du général. — Dans toute autre circonstance, le général est le
seul et unique représentant de la société et de la congrégation générale. C'est
en lui que réside l'ordre entier et toute son autorité. — 11 a le droit d'ordon-
ner et de régler tout dans la société. — U joint à une administration pleine
et entière la juridiction sur tous les membres, la toute-puissance sur la so-
ciété. — Toute l'autorité des provinciaux et des autres supérieurs découle du
général, et il eu donne à ctiacun d'eux la portion qu'il juge à propos. — Au-
cun membre ne peut, sans sa permission, accepter aucune dignité bors de la
société — 11 a toute autorité pour faire des règles, des ordonnances et des
déclarations sur les constitutions. — La société et le général peuvent faire
toutes constitutions particulières qu'ils aviseront pour le bien de la so-
ciété. Ils peuvent les changer, les altérer, les casser et en faire de nouvelles
sous telles dates qu'il:; jugeront à propos, et dès lors elles seront censées
confirmées par l'autorité apostolique, — Il faudra toujours porter au général
le respect et l'obéissance, comme à celui qui tient la place de Jésus-Christ. —
C'est à lui seul à nommer les provinciaux et les recteurs, à moins qu'il
n'eu donne la comiuibsiou. C'est cgalemeul à lui qu'il appartient d'admettre
352 JOURNAL DE BAUDIER.
Comme l'on prévoyoit que la qimntilé des parties cl
des avocats pourroient donner lieu à un appointemcnt ,
et que l'affaire une fois appointée ne seroit jugée au
fond , de très-longtemps , surtout par le crédit , à
l'audience du lundi 6 de ce mois, les avocats des sieurs
Gazot et autres se sont désistés de leur opposition et en
ont expliqué les motifs, pour simplifier l'affaire , ce qui
a occasionné un applaudissement général du public par
des battements de mains, attendu que la Grand'Chambre
étoit pleine à n'y pas entrer.
Du mardi 7, à l'audience, M. Gerbier, qui est le pre-
mier plaidant du Palais, qui plaide pour les sieurs de
Lioncy contre les jésuites, a établi leurs droits, et, en
même temps, a critiqué adroitement et avec éloquence,
au nom de tous les défenseurs, les applaudissements
publics des jours précédents, en disant qu'ils étoient ré-
servés pour les spectacles, et qu'on devoit attendre avec
respect et modération les oracles de la justice, ce qui a
imposé silence à tous les auditeurs.
dans le corps de la société, à moins qu'il ne communique celte faculté. — I! a
pour reavoyer de la société le même pouvoir que la société entière. — Il a la
dispensation des grades et des oflices. Il peut créer, suivnnt sa volonté, les
profés et les coadjuteurs spirituels et temporels. — Il a le gouvernement et
la disposition entière des collèges. — Le général, en ordonnant au nom de
Jésus-Christ, peut obliger sous peine de péché mortel ou véniel. — Il peut
instituer des missions dans toutes les parties du monde, changer les mission-
naires, et, dans certains cas, révoquer les missions ordonnées. — Il peut
envoyer les membres même chez les infidèles. — C'est à lui que les correc-
tions et les révisions des livres de la société appartiennent. — Il doit
connaître à fond les consciences de tous ceux qui lui sont soumis, et particu-
lièrement des supérieurs majeurs. — Pour que tout soit concentré dans le
géuéial par une correspondance universelle et suivie, les provinciaux de toutes
les provinces de l'Europe doivent écrire chaque mois; les recteurs supérieurs
des maisons et les maîtres des novices tous les trois mois. — Quand les pro-
vinciaux écriront au général, ils auront soin de bien détailler l'état de leurs
maisons, de leurs collèges, en sorte que le général connaisse aussi parfaite-
ment les affaires, les personnes, les provinces que si tous ces objets étaient
sous ses yeux. — Un jésuite ne peut appeler au Pape des ordonnances du
général, à moins que le Pape ne lui en accorde la permission. — Il n'est pas
besoin d'une dispense du Pape pour être délie de ses vœux, l'autorité du gé-
néral sufGt. »
AVRIL 1761. 353
La Cour a été ensuite aux opinions pendant plus d'une
heure, et l'arrêt qui a ordonné la plaidoirie de la cause
a été suivi d'un applaudissement général, ce qui prouve
bien l'aniinosité du public contre ces révérends pères.
On compte que cette affaire sera plaidée incessam-
ment, d'autant plus que tous les matériaux sont prêts.
On prononcera difficilement la solidarité; mais celte af-
faire pourra donner lieu à quelque règlement. Les jé-
suites ont à présent plusieurs établissements à la Marti-
tinique, qu'ils augmenteront toujours, ce qui empêchera
l'émulation et le commerce de plusieurs particuliers;
d'ailleurs, les profits considérables qu'ils en retireroient
passeroient en pays étranger, entre les mains du géné-
ral à Rome, comme maître absolu de tous les biens des
maisons de la société, ce qui est contraire à la police du
gouvernement.
Du mardi 7, après l'audience, le Parlement s'est as-
semblé pour l'affaire de Besançon, mais on n'a rien fait,
et il a été question d'une autre affaire.
A Boulognc-sur-Mer, en Picardie, un bon janséniste
appelant et réappelant est tombé malade, car il y en d
partout. Il a demandé les sacrements ; le curé a voulu l'in-
terroger; il n'a pas voulu répondre, et il en a fait de môme
à l'évêque, M. de Pressy, qui est un prélat sage. Le pro-
moteur a rendu plainte ; il a été informé, et il est intervenu
sentence de l'officialité, qui a excommunié ledit jansé-
niste qui, en conséquence, est mort sans sacrements.
Celte sentence a été dénoncée aux Chambres. 11 s'agit
de savoir si M. le procureur général interjettera appel
comme d'abus. On a dénoncé le fait ci-dessus, et la Cour
a ordonné qu'il seroit apporté en la Cour les pièces et
procédures faites à l'officialité de Boulogne.
Du jeudi 9 avril, on a dénoncé à l'assemblée des
arrêts du Conseil du 17 mars, qui a cassé l'arrêt du Par-
lement du 16; arrêté qu'attendu l'exécution notoire de
ce qui éloit porté et ordonné par l'arrêt de la Cour, il
30.
354 JOURNAL DE BARBIER.
n'y a lieu à délibérer; et arrêté en même temps que la
Cour continuera de maintenir les lois enregistrées par
ladite Cour, et donnera ses soins pour empêcher les abus
qui pourroient se commettre contre lesdites lois.
En effet, depuis Tarrêt du Parlement du 16 mars, les
payeurs de rentes se sont comportés comme par le passé,
dans le payement des rentes viagères et autres sur la
justification du payement de la capitalion.
Depuis les différents succès remportés en Allemagne
par M. de Broglie, on parle de plus en plus de paix, et
on dit qu'il y aura un congrès incessamment dans la
ville d'Augsbourg, surtout depuis un courrier de Hol-
lande arrivé vendredi matin 10, lequel a donné lieu à
un Conseil de trois heures. Le Roi qui devoit, dit-on,
aller à la chasse n'y est point allé.
Suite de succès. Le 8 mars, les Anglois ont tenté de
faire une descente dans Belle-Isle, où commande M. de
Sainte-Croix, avec, dit-on, quatre mille cinq cents hom-
mes; la flotte angloise étoit composée, dit-on, de cent
quinze voiles, ils ont été repoussés, on leur a tué huit
cents hommes et fait plus de trois cents prisonniers '.
La tenue d'un congrès dans la ville d'Augsbourg, ville
libre et impériale d'Allemagne, pour travailler au réta-
blissement de la paii entre toutes les parties belligé-
rantes, est aussi annoncée dans la gazette; c'est, dit-on,
pour le mois de juillet, mais les hostilités se continueront
toujours comme à l'ordinaire.
M. le maréchal prince de Soubise est parti pour se
rendre à Tannée du Bas-Rhin; les gendarmes et les clie-
vau-légors sont partis et les mousquetaires partent le 18
ou le 19 de ce mois.
La grande cause des jésuites contre les sieurs de Lyon-
cy, négociants de Bordeaux, s'est déjà plaidéc au fond,
lundi et mardi 13, et 14, et doit se continuer lundi 20
en la Grand'Chambre toujours avec un grand concours,
1. Gazelle de France du 18 avril.
AVRIL 1761. 35â
Du vemlredi 17 avril, assemblée des Chambres pour
la réception d'un conseiller. M. l'abbé Cliauvelin a dé-
noncé les statuts des jésuites dont il est parlé dans la
cause, comme contenant des clauses très-singulières
dans l'ordre public dont la Cour devroit prendre con-
noissance; un conseiller deCrand'Chambreavoulu dire
qu'ayant à juger cette affaire, ils jugeroienl aussi sur les
statuts, mais un conseiller des Enquêtes a répondu qu'ils
ne la jugeroient peut-être pas ; qu'en tout cas la Grand'-
Chambre jugeroit la cause, et eux les personnes.
Arrêt qui a ordonné que les jésuites remettroient leurs
statuts au greffe de la Cour pour lui en être rendu
compte par les gens du Roi.
Du mardi 21, assemblée. Messieurs les gens du Roi
ont dit que les jésuites, en obtempérant à l'arrêt du ven-
dredi 17 qui leur avoit été signifié le jour même, avoient
ap[)orté le samedi IS au grelTe de la Cour leurs statuts,
en deux volumes in-folio, dont ils prendroient commu-
nication et rendroient compte à la Cour le 2 juin pro-
chain.
On a ces jours-ci traîné sur la claie et pendu par les
pieds un notaire de province, véhémentement soup-
çonné d'avoir fabriqué un certain arrêt du Conseil des
Dépêches du mois de février 1726, qui auroit, dit-on,
condamné solidairement les jésuites à rendre aux héri-
tiers d'Ambroise Guys une somme de huit millions, pour
les effets que les jésuites de Brest auroient volés à cet Am-
broise Guys, lequel arrêt n'a été signifié aux jésuites de
Paris que l'année 1759. Ce notaire ayant été arrêté, le
Roi a donné une commission aux Requêtes de l'hôtel,
pour le juger, comme une suite d'un arrêt du Conseil
de 1759, qui déclare ce prétendu arrêt de 1726 faux et
supposé. La preuve n'étant pas apparemment entière, il
a été condamné par les maîtres des Requêtes aux ga-
lères perpétuelles ; après le jugement, il a été conduit
dans les prisons, où il a pris fantaisie à cet homme, pour
356 JOURNAL DE BARBIER.
se tirer mieux d'affaire, de se couper les deux artères des
deux ijras, et est mort. 11 a été décidé au parquet des
gens du Roi, du Parlement, que le procès au cadavreS
pour crime de suicide, n'appartenoit plus aux Requêtes
de l'hùtel, mais aux juges ordinaires, ce qui a été exé-
cuté le 21 ou le 22 de ce mois.
i. La punition du suicide remonte à une époque très-éloignée. Quoique
l'antiquité ait proclamé qu'il était permis de se tuer : 3Iori licel, la liberté
sur ce point n'était cependant pas entière. Le Digeste distingue les causes
légitimes de suicide et celles qui ue le sont pas. Les prisonniers qui se
donnent la mort par crainte d'une condamnation infamante sont décla-
rés indignes du deuil. L'esclave qui se suicide est un mauvais esclave ; la
vente dont il a été robjet est rescindée. Un voit de plus, par le règlement
d'un coUi'ge funéraire établi à Lanuvium, que la compagnie ne s'occupait
pas de la sépulture des suicidés, quelle que fût d'ailleurs la cause de leur
mort.
Le sentiment chrétien, dès les premiers temps, se montre hostile à la mort
volontaire. Saint Augustin, dans la Cilé de Dieu, la condamne formellement,
et les conciles, entrant dans cette voie, décident que les suicidés seront pri-
vés, au moment de leurs funérailles, de commémoration, de messe, du chant
des psaumes. Bie3itôl, à ces cliâliments religieux, la loi civile ajoute les peines
temporelles. Chez les Anglo-Saxons, les suicidés sont assimilés aux criminels,
aux voleurs, aux homicides et traités comme tels. La confiscation des biens du
défunt, l'exécution de son corps par la justice apparaissent dans les établisse-
ments de saint Louis, dans la Somme rurale de Boulhillier, etc. Dès le
quatorzième siècle, on trouve une pénalité barbare en vigueur contre ceux qui
ont attenté à leur vie, et la réforme religieuse n'adoucit point à cet égard les
usages établis. A Bordeaux, le cadavre du suicidé est pendu par ies pieds; —
à Abbeville, il est traîné sur une claie à travers les rues ; — à Lille, on le
traîne aux fourches et on le pend, si c'est celui d'un homme; on le brûle, si
c'est celui d'une femme; — à Zurich, si le défunt s'est frappé d'un poignard,
on lui enfonce dans la tète un coin de bois; s'il s'est noyé, on l'enterre dans
le sable; s'il s'est précipité, on l'ensevelit sur une montagne; — à Metz,
il est pendu, ou enfermé dans un tonneau et abandonné au cours de la
Moselle.
Aboyez : r.echerches sur les opinions et la législation en matière de
mort volontaire pendant le moyen A'je, par M. F. Bourqueiot, dans la
Bibliothèque de l'École des Charles, t. m, p. 539; t. iv, p. 242 et 456. —
On aurait tort, du reste, de s'étonner qu'on eût fait le procès des cadavres, et
qu'on eût usé contre eux de toute la rigueur des lois, quand on voit, sous l'an-
cienne monarchie et à une époque très-rapprochée de nous, les tribunaux
intenter des procès aux chenilles, condamner des pourceaux au feu et brûler
des chiens comme coupables de sorcellerie, ce qui s'est vu eu Angleterre eu
plein dix-septième sièclç.
AVRIL 1761. 357
Il paroît depuis quelques jours dans le grand procès
des jésuites avec les sieurs de Lioncy, négociants, ou
plutôt leurs créanciers, dont la plaidoirie continuera
lundi 27 de ce mois et qui probablement ne sera pas
jugé avant les fêtes de la Pentecôte, un gros mémoire
in-4o contre les jésuites, en forme de consultation, si-
gné de douze avocats, et singulièrement de M. de La-
lourcé, qui fait beaucoup de bruit et est très-recher-
ché, on y prouve que le Père de La Vallette, principal
acteur dans celte afl'aire, supérieur général d'une maison
de missionnaires établie à la Martinique, y a fait un com-
merce immense pour le compte de la société en général,
sous les ordres du général qui est à Rome, pour établir
une condamnation solidaire contre tous les jésuites du
royaume de France. Il s'agit d'une somme de deux mil-
lions environ de lettresde change, acceptées par les sieurs
de Lioncy à qui on n'a pas remis les fonds, à la vérité
par un accident arrivé, il y a trois ou quatre ans, de deux
vaisseaux chargés de deux millions de marchandises pour
la France, pris sur mer par les Anglois, avant la décla-
ration de guerre, ce qui a causé la banqueroute des
Lioncy. Le premier objet du mémoire est d'un grand
détail sur toutes les correspondances que le Père de La
Valette avoit dans les dilTérentes places du royaume. Le
second objet est Thistoire de l'établissement des jésuites
en France, en 1562, sous Henri II; de l'arrêt de 1594
qui les a chassés du royaume; de leur rétablissemenl,
en 1C03, par Henri IV; des conditions sous lesquelles ils
ont été établis et même rappelés; et l'objet de tous ces
détails, très-nuisibles à la société, est de prouver que-
leur établissement n'a été que conditionnel; qu'il n'a
pas même été enregistré; qu'ils n'ont point un état fixe
en France, et que le Parlement seroit encore plus en droit
aujourd'hui de les chasser du royaume qu'en 1594.
Ces bons Pères pourront bien ne pas perdre pour la so-
lidarité, mais après l'examen de leur conduite et de leurs
358 JOURNAL DE BARBIER.
Statuts, au mois de juin prochain, il pourroit bien arri-
ver, si on ne peut pas les chasser, qu'on leur défende de
faire aucun commerce et qu'on changera les conditions
de leur établissement dans le royaume, car ils sont bien
haïs.
On dit assez généralement que l'affaire du Parlement
de Besançon a clé arrangée par le Roi ; M. Bourgeois de
Boynes, qui est la grande tête, rappelé à Paris, avec une
expectative de conseiller d'État; M. de La Corée\ maître
des Piequètes, intendant de Montauban, intendant de
Franche-Comté; M. de Montglar^, procureur général du
Parlement d'Aix, premier président du Parlement de
Besançon, et par conséquent, le rappel des trente con-
seillers exilés. Il y a cependant des gens qui doutent en-
core de cet arrangement; cela seroit pourtant à souhai-
ter, pour éviter ces grandes remontrances sur le droit
public, qui sont faites et qui poui roient produire de très-
mauvais effets. En attendant, on travaille toujours deux
fois la semaine à la vérification des autorités qui y sont
rapportées. Si elles ne servent pas maintenant, on les
gardera pour un autre objet ou une autre occasion^.
Tremblement de terre à Lisbonne. — Les élèves de l'École militaire. — Nou-
velle attaque de BiUe-lble par les Anglais. — Arrcl du Parlement contre
des convulsionnaires. — Service solennel à Siiiiit-Denis pour le duc de
Bourgogne. — Conclusion de l'cllcticr de Saiut-Faijn'au contre les jésuites.
— Ceux-ci sont condamnes solidaircmcnl. — Le public applaudit au pro-
nonce du jugement. — On parle de l'exil du duc de La Vauguyon. — Bruits
1. La nomination de M. de La Corée, à l'intendance de Franclie-Comté,
est dans la Gazelle de France du 17 mai, par la démission de M. de
Boynes ; mais il n'est point parlé d'un premier président.
{Note de Barbier.)
2. Lisez : de Montclar.
3. L'affaire de Besancon fut, en effet, arrangée comme le dit Barbier;
mais ce fut M. Fyot de La Marche, conseiller, garde des sceaux honoraire au
Parlement de Besançon, ancien ministre plénipotentiaire auprès de la répu-
blique de Gènes, qui fut nonuae premier président, et non pas M. de Mont<
clar. M. de Boynes eutca au conseil d'État. Pe L* YiLi,iieii.ni.
MAT 17G1. 350
Je Paris. — Les passe-ports de M. de Bussy. — Les Libertés de. la France
contre le pouvoir arbitraire de l'excommunicalion. — Lettre de made-
moiselle Clairon. — Les eomi'-diens ne doivent pas être excomiminii's. —
M. Huerne de La Motte est rayé du tableau des avocats. — M. de Ciioiseul
lui donne une place dans ses bureaux. — Tancréde et mademoiselle Clairon
sur le théâtre de Choisy-le-Roi. — Teneur de l'airèt contre les jésuites.—
Mécontentement de la Reine au sujet de cette affaire. — Le Roi veut
prendre connaissance par lui-même des statuts des jésuites — Le Parlement
collationne deux exemplaires des statuts des jésuites. — Il envoie des dépu-
tés à Marlv porter ces statuts au Roi.
Dans la Gazette de France du 2 mai, il est dit qne le
31 du mois de mars dernier, il y a eu à Lisbonne un
tremblement de terre^ qui a duré huit minutes, aussi
violent que l'un des trois qui ont détruit cette ville
en 1755; que les habitants se sont enfuis dans les places
et dans les champs, et qu'il a très-fort ébranlé les bâti-
ments nouvellement construits; cette secousse s'est aussi
répandue dans le même temps en d'autres endroits, et
l'on a remarqué des mouvements sur les eaux de la mer.
Cette ville est bien à plaindre.
M. le duc de Saint-Florentin a reçu en présence de
M. le duc de Berri trente-trois élèves de l'École militaire,
novices dans l'ordre de Saint-Lazare {même gazelte)^
cela donnera une grande considération à cette école
militaire ^.
Les Ânglois ont tenté une seconde fois une descente
dans l'île de Belle-Isle; on croyoit ces jours-ci que la
ville étoit prise. Cela ne se confirme pas par les der-
1. Ce tremblement s'est aussi répandu dans les autres villes du royaume;
la ville de Villa-Franca est totalement en ruines ; la terre s'est ouverte et il
en est sorti grand nombre de coquillages. [Sole de Barbier.)
2. Le duc de Berri était alors grand maître et cher général de cet ordre,
dont l'origine remontait au temps des croisades. En 1608, Henri IV réunit
Pordre de Saint-Lazare à celui de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, qu'il venait
d'instituer, et cette réunion fut successivement confirmée par Louis XIV et
par Louis XV. La croix se portait suspcndne à un ruban moiré de couleur
pourpre.
Les chevaliers de Saint-Lazare pouvaient se marier et posséder en même
temps des bénclices. 11 y avait des chevaliers et di'S novices.
De La ViLi.rciLLn.
360 JOURNAL DE BARRIER.
nières nouvelles de Brest, car on n'en peut pas avoir
directement de Belle-Islc; il n'en est point parlé dans la
gazette ci-dessus.
Arrêt du Parlement du 5 mai, en la Chambre de la
Tournelle, sur l'appel à minimâ de M. le procureur
général, de la sentence du Chàlclet, du 27 avril 1760\
1. La justice, on le 7011, ne se pressait pas dans ces sortes d'affaires. De
La Barre et les filles convulsionnaires, condamnés une première fois par la
sentence du Châtelet, du 27 avril 1760, avaient été arrêtés le 4 de ce même
mois, comme on le voit par la lettre suivaule de M. de Sartine :
a A Paris, le 4 avril 17C0.
a Je ne perds pas un moment, Monsieur, à avoir l'honneur de vous infor-
mer, qu'en conséquence des ordres du Roi, que j'avais reçus, je viens de
faire surprendre en plein exercice une assemblée de convulsionnaires. I-e
commissaire de Rochebrune, qui m'envoie un exprès, me marque que la
preuve est acquise, et qu'il dresse son procès-verbal, m'ajoutaiit que l'opéra-
tion s'est faite avec succès et beaucoup de tranquillité. l\ y avait trois sœurs
représentantes, savoir : deux qui venaieut d'être cruciûées, une qui recevait
les secours de coups de bûche, et le fameux secouriste La Barre, chez qui se
tenait l'assemblée. Il s'est trouvé une vingtaine de spectateurs. La Barre et
les trois convulsionnaires seront conduits à la Bastille. On a saisi leurs papiers
et ustensiles servant aux convulsions. Quand j'aurai le détail, je ne manquerai
pas de vous en faire part.
« Je suis avec respect, Monsieur, etc.
a De Sartine.
« A M. Joly de Fleury, procureur général. »
Voir : ArrH de la Cour de Parlement qui condamne Pierre de La
Barre au bannissement pour neuf ans , et les nommées Elisabeth de
Barre, dite sœur Rachcl^ Marie- Madeleine Hesse, dite sœur Madeleine,
Catherine Lefranc, dite sœur Félicité, et Marie des Marqucis, dite
sœur Marie, à être renfermées pour trois ans à l'hôpital général, pour
avoir tenu des assemblées défendues. Simon, 1 761, in-4'' de 4 pages.
En 1764, à l'expiration de la peine à laquelle avaieiit été condamnées les
quatre femmes, le procureur général donna ordre de les mettre en liberté,
ce qui semblerait indiquer que l'on ne s'en gênait guère pour garder les gens
en prison, même quand ils avalent fini leur temps. Pendant qu'elles étalent
détenues à la Conciergerie, les demoiselles liesse et de Barre demandèrent à
recevoir la communion. Le chapelain paraissait résolu de la leur refuser;
mais ses fonctions de vicaire à la paroisse de Saint-Barthélemi le mettant
quelquefois dans le cas d'envoyer à la prison un prêtre pour y dire la messe,
quatre convulsionnaires profitèrent de son absence pour communier pendant
la quinzaine de Pâques. — Ou volt, par ce détail, que le jansénisme ne se
tenait jamais pour ballu, même en prison.
\
MAI 17fil. 361
contre des filles convulsionnaires ; la Cour a infirmé la
sentence qui n'avoit condamné les accusés qu'à être ad-
monestés, et a condamné le sieur de La Barre, avocat
au Parlement de Rouen, pour avoir administré, tant chez
lui qu'en maison étrangère, aux quatre filles appelées les
sœurs ^ , les secours dont elles disoient avoir be-
soin dans leurs convulsions, à neuf ans de bannisse
ment de la ville et prévôté de Paris, en trois livres d'a-
mende envers le Roi; et les quatre filles, ouvrières et
ci-devant domestiques, à être enfermées trois ans à l'hô-
pital général, pour avoir demandé et reçu des secours;
renvoie de l'accusation Bailly de l'Épine, conseiller en
l'élection; déclare la contumace bien instruite contre le
nommé Cotlu ; ordonne qu'il sera plus amplement in-
formé; fait défense à toutes personnes de donner et re-
cevoir les prétendues sœurs à peine de punition corpo-
relle, comme aussi de tenir de pareilles assemblées à cet
effet, même d'y assister sous les mêmes peines ; enjoint
à tous propriétaires ou locataires d'en donner avis aux
officiers de justice.
Il y a des gens (pii ont encore trouvé ce jugement
trop fort, mais on les a un peu ménagés; il suffit au
surplus d'arrêter ce fanatisme indécent pour la religion.
Jeudi 7 de ce mois, on a fait à Saint-Denis le service
solennel pour M. le duc de Bourgogne. Le catafalque
et toute l'église étoicnt en blanc. M. Tabbc IMoreau,
évêque de Vence, a prononcé l'oraison funèbre. M. le
duc d'Orléans, le comte de Clermonl et le prince de
Conti, princes du sang, y ont assisté. Plusieurs évo-
ques, toutes les Cours souveraines, l'IIôlcl de Ville, le
Chàtclet, l'Université et l'Élection; ce qui n'a fini qu'à
quatre heures. Les hérauts d'armes, M. le duc de La Vau-
guyon, gouverneur du prineu, M. le duc de Chevreuse,
gouverneur de Paris, en grand cortège, et bien des offi-
1. Mut illisible.
Vil. 31
362 JOURNAL DE BARBIER.
ciers du Roi. M. l'arclievêque de Narbonne, grand aumô-
nier de France, a officié.
Vendredi 8. M. Pelletier de Saint-Fargeau , avocat
général , a porté la parole à la Grand'CImmbre, dans la
grande aiïaire des jésuites contre les sieurs de Lioncy,
négociants. Ses conclusions ont été contre ces pères, ce
qui été fort applaudi par le public, et le discours a été
par lui-même très-applaudi aussi. La Cour a ordonné
ensuite un dclibéié. On a fait sortir le monde de la
Grand'Chanibre, qui éloit plus que pleine. Enfin, M. le
])remier président a prononcé l'arrêt, qui condamnoit
tous les jésuites au payement des lettres de cbange dont
il s'agit, solidairement^ sur tous les biens qu'ils possè-
dent en général , à l'exception des biens de fondation de
cbaque maison en particulier.
On n'a pas encore le dispositif précis de l'arrêt qui
leur donne, dit-on, du temps; mais on sait qu'ils sont
condamnés, en outre, à quarante mille francs de dom-
mages-intérêts envers les sieurs de Lioncy, et à tous les
dépens.
La joie du public, qui étoit en très- grand nombre,
étoifc excessive, même quasi indécente. On a reconduit
M. le premier président jusqu'à la petite porte, en cla-
quant des mains ' , et cela a fait dans le jour la conver-
sation et la satisfaction de tout Pans ; ce qui prouve
l'auimosité du public contre cette société. S'il n'y en-
troit pas là-dedans du jansénisme, il n'y auroit que
demi-mal.
1 . Le prononcé fut reçu du public avec des applaudissements et des batle-
meuls de mains incroyables. Quelques jésuites, qui avaient eu la hardiesse et
la simplicité d'assister à l'audience, furent reconduits par la populace avec
des huées. La joie fut aussi universelle que la haine. On se souvenait de leurs
persécutions; et eux-mêmes avouèrent que le public les lapidait avec les
pierres de Port-Royal, qu'ils avaient détruit sous Louis XIV. Voltaire.
On trouve sur ce procès fameux des détails très-circonstanciés dans les
IS'ourcUcs eLclciiasliqucs, n"" des 10 et 1" juillet, 4, 11, IS et 2b septembre
1701.
MAI 17 (il. 363
Le lendemain du service de M. le duc de !5oiiigogiie,
à Saint-Denis, et jours suivants, il s'est répandu un
bruit assez généraUque M. le duc de LaVauguyon éloit
exilé, ou du moins renvoyé de sa place do gouverneur
des enfants de France, et que M. le duc de Nivernois,
homme de beaucoup d'esprit, qui a été ambassadeur à
Rome, étoit à sa place. Les uns disoient, parce qu'il
avoit caché la chute ancienne de M. le duc de Bour-
gogne, ce qui avoit été cause de sa mort; d'autres,
parce qu'il avoit sollicité trop vivement à la Grand'-
Chambre pour l'affaire des jésuites. On avoit aussi com-
pris dans celte nouvelle le déplacement de M. le comte
de Saint-Florentin, qu'on faisoit duc; qu'on mettroit
M. Berryer, à présent ministre de la marine, à sa
place, et M. le duc d'Aiguillon, ministre de la marine;
mais toutes ces nouvelles de Paris ne sont pas confir-
mées.
Les passe-ports d'Angleterre sont arrivés pour M. de
Bussy, chef de btu^eau des alTaires étrangères, très-liabile
pour les négociations, et ayant déjà été en Angleterre,
à Vienne, à Hanovre, etc. Mais il ne partira pas que le
ministre du roi d'Angleterre ne soit arrivé ici^ Ces deux
ministres resteront respectivement, dit-on, en France
et en Angleterre, pendant la tenue du congrès, pour le-
quel on travaille en chaque pays aux instructions des
plénipotentiaires.
11 a paru, il y a environ deux mois, une petite bro-
chure intitulée : Libertés de la France contre le pou-
voir arbitraire de V excomrniinicalion. Ce petit ouvrage
contient d'abord une lettre de mademoiselle Clairon ^ ,
1. Lord Stanley. Les négociations pour la paix avaient commencé le 26 mars.
Elles furent saus résultat et se terminèrent par le rappel réciproque des pléni-
potentiaires le 21 septcmbra.
2. clairon (Claire-Joseph-Hippolyte Leyris de La Tude), connue au théâtre
sous le nom de mademoiselle Clairon, née à Saint-Wandcs de Condc, morte à
Pariseu 1803. Voltaire a célébré ses talents et ses succès. Mademoiselle Clairon
était très-petite; au théâtre elle paraissait de la taille la plus imposante. Plus
3G4 JOURNAL DE BARBIER.
actrice de la Comédie fi ançoise , qui a pousse le talent
de la déclamation tragique à un degré de supériorité
au delà de ce qu'on a vu jusqu'ici dans ce genre, et qui
a tout nouvellement fait l'admiration du public, dans
une tragédie de M. de Voltaire, intitulée : Tancrède, où
elle s'est surpassée. Cette actrice fait sentir, dans celte
lettre, adressée à M. Huerne de la Motte , avocat au
Parlement de Paris, sa délicatesse à continuer celte
profession, attendu l'excommunication à laquelle elle
est sujette. Il y a ensuite un mémoire en faveur des
comédiens fiançois, pour prouver qu'ils ne sont point
dans le cas de cette censure de l'Église, et cet ouvrage
finit par une consultation signée : Huerne de la Motte S
qui décide que les comédiens françois ne doivent pas y
être sujets.
Dans ce mémoire, qui est, ainsi que la consultation,
de M. Ihierne do la Molle, et qu'il a fait imprimer sur
sa minute, il y traite, à fond, la question de l'excommu-
nication. Quoiqu'il ne soit pas très-bien écrit, il est as-
sez curieux par ses rccherclies. L'auteur remonte à l'ori-
gine de l'excomunuiicalion, à l'abus que lÉglise en a
fait souvent. On y fait voir la différence que l'on doit
faire des farceurs et des bateleurs qui ont été excommu-
niés par les anciens canons, avec la comédie telle qu'elle
est aujourd'hui, l'excellence de la tragédie pour expri-
mer les grandes actions et les sentiments, l'utilité de la
jolie que belle, sa figure n'en prenait pas moins sur la scène le caractère le
plus noble et le plus majestueux; sou organe était sonoreettrès-beau. Quanta
ses qualités morales, aucune actrice n'en a possédé de plus brillantes et n'en a
tiré un si grand parti. Son esprit était supérieur, son intelligence prodigieuse;
le travail qu'elle lit sur tous ses rôles étonne l'imagination. — LE-.uzuniEn,
Galerie historique des acteurs du Thédtre-Frunçais. Paris, 18 10, iu-S°,
t. Il, p. 75-119. — Voir Mémoires de mademoiselle Clairon, écrits par
elle-mènij; nouvelle éditio.i, précédée d'une notice sur sa vie, par Andrieux.
Paris, IS'29, in-S".
1 . Huerne de la Motte est a'. leur d"uii roman en deux parties iutilu'é :
Les Promenades et rendez-vous du parc de \ ersaillcs, qui parut en 1 76 i.
Dr La Villegillu.
MAI 17GI. 3G5
comédie pour la correction des mœurs, et la iiccessilc
de ce spectacle pour occuper les jeunes gens, dans un
siècle où la France l'eniporle sur Alhcnes pour le goût
des lettres et de la poésie. On y fait valoir la qualité de
comédiens du Roi, pensionnés par le souverain, pour
représenter une ou deux fois la semaine , en Cour, de-
vant la famille royale; nne espèce d'association qu'il y
a eue, entre les comédiens François et l'Académie Fran-
çoise, par un banc qui éloit destiné et affecté à la comé-
die françoise, pour un nombre de ses membres, parmi
les(piels il y a des cardinaux et des évêques; et enfin la
différence qu'il y a entr(3 les comédiens François, pour la
pureté du spectacle, et les comédiens italiens, dont le
jeu est beaucoup plus libre, et qui néanmoins, en vertu
d'une bulle du pape, ne sont point sujets à l'excommu-
nication, condition sous laquelle ils sont venus en
France il y a quelques années.
Cependant , il Faut convenir que cet ouvrage a été très-
imprudent et très-déplacé de la part de l'auteur, qui, au
travers des grands moyens en Faveur des comédiens,
parle avec peu de respect et même d'indécence , de la
sévérité de l'Église de France, surtout de M. le cardi-
nal de Noailles, ci-devant arcbcvôque de Paris, dont il
traite de scandale le reFus qu'il a Fait du sacrement de
mariage et de la sépulture de l'église aux comédiens Fran-
çois; ce qui est contre l'usage qui s'observe, à l'égard
des gens de spectacle, même dans les États du pape.
Enfin , cette brocbure ayant Fait du bruit dans Paris,
surtout dans les ecclésiastiques, M. le procureur général ,
par (léFérence, en a parlé à M. Dains, bâtonnier des avo-
cats, pour savoir le parti que l'on prenoit. En consé-
quence, il y a eu plusieurs assemblées de l'ordre, où
l'on a rendu compte de l'ouvrage; il a été arrêté que
l'on rayerait du tableau M. Huerne de la Motte, et que
le bâtonnier dénoncerait à la Grand'Cliambre cet ou-
vrage.
31.
366 JOURNAL DE BARBIER.
Ce qui a été le 22 avril. Après le discours de M. le
bâtonnier, M. Joly de Fleury, premier avocat général,
a parlé, et sur ses conclusions, arrêt qui condamne le
livre en question à être lacéré et brûlé, par la main de
l'exécuteur de haute justice, et ordonne en outre que
ledit Huerne de la Motte sera et demeurera rayé du ta-
bleau des avocats, qui est au greffe de la Cour; l'arrêt
lu , publié et affiché, après quoi M. le premier président
a fait un petit compliment au bâtonnier et à l'ordre, sur
leur zèle pour tout ce qui intéresse l'ordre public et la
discipline du barreau.
L'arrêt et la radiation du tableau ont paru un peu
trop forls aux gens qui aiment les lettres et les talents.
Mais depuis l'arrêt, mademoiselle Clairon, fâchée de
ce qui étoil arrivé à son occasion à M. Huerne de la
Molle, homme de plus de cinquante ans, qui perdoit
son état dans lequel, au surplus, il avoit très-peu d'em-
ploi, et qui éloit mal à son aise, a été trouver M. le duc
de Choiseul, ministre de la guerre et des affaires étran-
gères, pour lui demander sa protection pour cet avocat,
et lui donner un emploi pour subsister.
M. de Clioiseul, homme d'esprit, de grande qualité,
tenant le premier rang pour le crédit dans le ministère,
moins scrupuleux sur l'objet de la question, a accordé
à mademoiselle Clairon sa protection, et en lui disant
poliment, qu'apparemment ceux qui avoient condamné
cet ouvrage n'avoient jamais été à la comédie, pour lui
dire qu'ils ne connaissoicnl pas la supériorité de ses ta-
lents, et ce qu'ils méritoient.
En effet, M. de Choiseul a formé un bureau particu-
lier dans les affaires étrangères, dont il a fait chef
M. Huerne de la Motte, homme capable d'application
et de travail, avec 3,800 livres d'appointements, et un
logement dans Versailles qui ne lui coûte rien. C'est
bien là l'application àefelix culpâ pour le sieur Huerne,
d'autant plus que les gens qui le connoissent bien,
MA! 17GL 367
assurent que c'est un homme qui n'a pas de jugement,
et que les recherches curieuses hii ont été administrées
par un tiers. Si cehi est, cela ne fera pas honneur à
M. le duc de Choiseul.
Quoi qu'il en soit, le public désapprouve en quelque
sorte cette générosité trop marquée, huit jours environ
après l'arrêt, comme étant une petite nargue et une
insulte au Parlement, par dérision.
11 y a plus, le Uoi et toute la Cour sont depuis quelques
jours au château de Marly, pour six semaines, et le Roi
fait toujours ses petits voyages. 11 y a à Choisy un fort
joli théâtre, mais qui n'étoit pas achevé, à beaucoup près;
depuis le commencement de ce mois, il y a eu des ordres
secrets pour le faire pré[)arer, du moins pour pouvoir y
représenter une comédie; on a même été obligé de faire
venir des décorations de Fontainebleau, et on y a tra-
vaillé hier, mardi 19 de ce mois. Le Roi s'y est rendu,
madame la marcjuise de Pompadour avec quatre femmes,
madame la duchesse do Choiseul, la comtesse deCram-
mont et deux autres, et quehjues seigneurs, ainsi que le
duc de Choiseul, M. de Sainl-Fiorcntin , le marquis de
Marigny, et l'on y a représenté la tragédie de Taiicrède.
Mademoiselle Clairon a joué supérieurement, et, aujour-
d'hui 20, elle doit y jouer encore dans Hypermneslre^. Il
semble que cela ait été fait exprès, pour justifier la pro-
tection que M. le duc de Choiseul a accordée à l'avocat
consultant de mademoiselle Clairon. Je ne serois point
étonné si, de celte aventure, les comédiens oblenoient
d'être établis en académie royale, pour les soustraire à
l'excommunication.
On a quitte le deuil de M. le duc de Bourgogne, mer-
credi au soir 27 mai.
On a imprimé l'arrêt du Parlement contre les jésuites,
c'est-à-dire sans permission et sans nom d'imprimeur;
il ne se vend cependant que dans la grande salle du
1. Tragédie de Lemière,
368 JOURNAL DE BARBIER.
Palais. L'arrêt ^ condamne le supérieur général et, en sa
personne, la société des jésuites, à acquitter, tant en
principal qu'intérêts et frais, dcms un an^ à compter de
la signification de l'arrêt, les lettres de change tirées par
le Père de La Vallette, jésuite de la maison de Saint-
Pierre de la Martinique, sur les sieurs Lioncy frères,
négociants à Marseille, qui ne sont point acquittées;
ordonne que, faute de les acquitter dans un an, le-
dit supérieur général et ladite société demeureront
garants et responsables des intérêts, tels que de droit,
et des frais de toutes poursuites (|ui pourroient être faites
contre lesdits sieurs Lioncy et le syndic de leurs créan-
ciers, sinon permis auxdits Lioncy et Gouffre et leurs
créanciers de se pourvoir pour le payement des con-
damnations ci-dessus, sur les biens appartenant à la
société des jésuites dans le royaume, à la réserve de ceux
de fondation par des donateurs, ou affectés à. l'utilité de
quelques villes.
Condamne le supérieur général et, en sa personne, la
société des jésuites en cinquante mille livres de dom-
mages-intérêts envers les sieurs Lioncy frères et Gouffre ;
faisant droit sur les conclusions du procureur général
du Roi, fait défense au Père de La Vallette, jésuite, et à
tous autres, de s'immiscer directement ni indirectement
dans aucun genre de trafic interdit aux ecclésiastiques
par les saints canons, ordonnances du Roi, arrêts et
règlements de la Cour; les jésuites et le supérieur gé-
néral condamnés en tous les dépens envers toutes les
parties.
La Reine et toute la famille royale, protectrices des
jésuites, ont été fâchées de celte triste aventure pour
eux. On disoit qu'ils vouloient se pourvoir en cassation
au Conseil ; mais il n'y a pas d'apparence, et ils seroient
mal conseillés, d'autant que le Roi, dit-on, a répondu à
1. n y avoit trente-doux juges à la Grand'Chambre, l'arrêt a été rendu
tout d'uue voix. iNolc de Barbier.)
MAI 17G1. 369
M. le chancelier que celte aiïaire lui paroissoit bien
jugée. Et, en effet, ils feront plus sagement de se mettre
en état de payer, ce qu'ils auroient dû faire avant le
procès.
11 s'agit présentement de savoir ce qui se passera,
mardi 2 juin, à l'assemblée des Chambres, sur le rap-
port que les gons du Roi doivent faire des statuts de
ladite société.
Il n'est parlé de Belle-Isle, dans la Gazette de France
du 30 de ce mois, qu'à l'article de Londres. Les Anglois
paroisscnt vouloir tenter de prendre cette île par la
famine, sans rien hasarder au siège de la citadelle,
attendu que nous ne pouvons pas y envoyer du secours.
Du samedi 30 mai, autre affaire. Le Parlement a reçu
ce matin une lettre de cachet du Roi, portant que le
Roi, en voulant prendre communication par lui-même
des statuts et constitutions des jésuites, remis par eux
au greffe du Parlement, en vertu d'un arrêt des Cham-
bres assemblées, du 17 avril dernier, lui a ordonné de
lui renvoyer lesdits statuts, demain 31 de ce mois, par
le premier président, un président et les gens du Roi.
Sur celte lettre de cachet, reçue par le premier pré-
sident, il a convoqué sur-le-champ l'assemblée des
Chambres. La Cour a fait entrer les gens du Roi sur les
onze heures et demie, et leur a dit, c'est-à-dire le pre-
mier président, qu'elle avoit nommé des commissaires
pour dresser un procès-verbal de la lettre de cachet,
apparemment pour la décharge du greffe; que le procès-
verbal dressé, les gens du Roi eussent à en prendre
communication, pour prendre sur icelui des conclusions
qu'ils appdrleroient aux Chambres, à cinq heures du
soir, que la présente assemblée a été continuée.
Dans l'inlervaHe, c'est-ii-dire à la fin de l'assemblée
du malin, un particulier (on ne sait pas dans le public
de qui cela vient) a envoyé aux Chandjrcs un exemplaire
double des statuts des jésuites, de la même forme, eu
370 JOURNAL DE BARBIER.
deux volumes, même impression, même édition, même
date, et en tout conforme aux deux volumes remis par
les jésuites au greffe de la Cour, le 18 avriP.
A l'assemblée de l'après-midi, cinq heures, les gens
du Roi sont venus apporter leurs conclusions tendant
à ce que le Parlement ne peut pas se dispenser d'obéir
aux ordres du Roi.
Eux retirés, le Parlement a envoyé chercher le pro-
cureur du Roi seul; mais les avocats généraux ont voulu
l'acconipagnei', et on a consenti qu'ils entreroient.
Alors on a déclaré aux gens du Roi que le Parlement
avoit entre les mains un double des statuts des jésuites.
Le Parlement a nommé six commissaires et ordonné que,
conjointement et en présence des gens du Roi, il seroit
fait par les six commissaires un procès-verbal de colla-
tion des deux exemplaires, à l'eflet de quoi on a constaté
non-seulement la même forme et la même édition, mais
on a rapporté les premier et dernier mots de chaque
page pour constater qu'ils éloient semblables en tout.
Les gens du Roi retirés, arrêt qui a ordonné que le
premier président et les gens du Roi se transporteroient
à Marly, dimanche matin 31 mai, pour reporter au Roi
les deux tomes des statuts des jésuites ^ remis par eux
au greffe de la Cour, le samedi 18 avril dernier, et en
même temps que l'autre exemplaire desdits statuts, en-
semble le procès-verbal de collation, seroit représenté
aux Chambres assemblées, le mardi 2 juhi, pour y être
statué ce que de raison.
Cette affaire est conduite en règle; mais elle est et
1. Ce fut l'abbé Chauvelin qui, le premier, dénonça l'institut des jésuites
comme ennemi de TÉtat. (Voltaire.) — La Société de Jésus comptait alors
vingt mille membres, dont quatre mille en France. Cette Société avait déjà été
bannie de Russie en 1717, et, comme on l'a vu plus haut, elle l'avait été en
Portugal en 1759.
2. Ils obtinrent, par leurs intrigues, que le Roi lui-même se réserverait
dans son Conseil la connaissance de ces constitutions. En effet, le Roi ordonna
par une déclaraùou qu'elles lui Tussent apportées. Voltaire.
MAI 1761. 371
peut avoir des suites. On s'est bien doute que le Roi, eu
demandant les statuts, les vouloit garder pour faire
échouer le projet de l'assemblée, du mardi 2 juin ; mais
un ange ^ ou quelque âme charitable a substitue à la
place un pareil exemplaire pour mettre le Parlement en
état, après avoir obéi au Roi, de suivre le plan de ses
opérations, par rapport à ces statuts, et rendre par là
la lettre de cachet inutile.
Mais il s'agit de savoir comment le ministère prendra
ce qui s'est passé et l'arrêté du 30 mai.
Du dimanche 31 mai, le premier président, deux pré-
sidents à mortier et les quatre gens du Roi se sont
transportés à Marly. On leur avoit préparé une pièce
pour attendre. Ils ont su qu'il y avoit eu quelque alter-
cation entre M. le chancelier et les ministres, au sujet
de l'afl'aire des jésuites; quelques-uns même des ministres
sont venus causer avec eux, connue pour leur insinuer
apparemment que le S-'arlement neferoit rien à cet éyard.
Ces messieurs ont répondu à ces muiistres qu'Us ne
savoient pas le parti que le Roi prendroit à ce sujet;
mais que, pour le Parlement, il n'abandonneroit pas de
vue des statuts qui étoicnt contre les règles, le droit
public, l'intérêt de l'État et les canons.
Le Roi est entré dans son Conseil pendant que ces
messieurs attendoient, ensuite on les a fait entrer et ils
ont été bien reçus. Le Roi, à qui M. le procureur gé-
néral a remis les statuts en question, a dit qu'il feioit
examiner incessamment dans un Conseil les statuts des
jésuites, et que Sa Majesté comploit que son Parlement
ne statueroit rien à cet égard, jusqu'à ce que le Roi leur
eût fait connoitre ses intentions. Apiôs quoi, ils se sont
retirés,
1. Ou croit qu • c'est l'alibé ("hauvelin. (Sole de Barbier.)
372 JOURNAL DE BARmER.
Juin.
Délibérations du Parlement au sujet de l'affaire des jésuites. — Le diamant
tic la naujhinc. — Vol commis par madame lîiuet do Boispiroux. —
Passage de Vénus par le disque du soleil. — lielle-Islc se rend aux Anglais.
— On craint pour les côtes do Bretagne. — On parle de nouveaux impôts.
— M. de Sainte-Croix, défenseur de Belle-Isle. — Commissaires nommés
par le Roi pour examiner les statuts des jésuites. — Le Parlement décide
qu'il suppliera le Roi de retirer les nouveaux édits bursaux. — Les demoi-
selles Chéret à Saint-Sévcrin. — Mesdames Adélaïde et Victoire vont aux
eaux de Plombières.
Du l'^juin, assemblée desGhambios lundi.
M. le premier président leur a rendti compte de ce
qui s'étoit passé à Versailles et de ce que le Roi avoit
dit : On a délibéré. Messieurs des Enquêtes principale-
ment ont arrêté que le terme dont le Roi s'étoit servi
[qu'il comptait) n'étoil point un ordre; en conséquence,
on a envoyé chcrclier les gens du Roi, et il leur a été
ordonné de se rendre demain, mardi 2 juin, à l'assem-
blée des Chambres pour y rendre compte desdits statuts,
ainsi qu'il avoit été arrêté.
Cela est encore vif; maison croit que, comme M. Joly
de Fleury, premier a\ocat générai, ([ui doit y parler, a
été véiitablcment indisposé , il s'excusera demain là-
dessus, ainsi que sur l'étendue du travail, pour demander
une remise à un autre jour, mais on croit aussi que cette
remise sera mal reçue des Enquêtes, qui veulent aller
en avant.
Du mardi 2 juin, assemblée des Chambres. M. Joly
deFleuiy, premier avocat général, a dit qu'en vertu de
l'arrêt du 17 avril, ils avoient pris communication des
statuts des Pères jésuites, pour en rendre compte à la
Cour, mais que c'étoit un ouvrage considérable; qu'avec
leurs occupations ordinaires, ils n'avoient pu examiner
que le premier tome ; que d'ailleurs il falloit voir en quoi
ils pouvoienl être contraires aux lois du royaume ; de
plus, l'établissement de cette Société dans le royaume,
et de quelle manière elle y avoit été tolérée. Pour raison
JUIN 1761. 373
de quoi ils demandoient un nouveau délai à la Cour pour
achever leur travail ; sur quoi la Cour ayant délibéré, a
ordonné que les gens du Roi se rendroient à l'assemblée
des Chambres le 3 juillet prochain.
Aiïaire de l'intérieur de la Cour de Versailles. Il y a
deux mois au moins que madame la Daupliine a été volée
et qu'elle a perdu un assez beau diamant en pendeloque
de la valeur de 6,000 fr. environ, ce qui a fait du bruit
parmi les officiers de celte princesse, hommes et femmes ;
il y a même, dit-on, longtemps qu'on s'est aperçu de
diflérents vols dans l'appartement de cette princesse en
argent ou nippes. On avoit du soupçon sur deux valets
de chambre ou de garde-robe qui avoient été chassés, et
dont l'un en est même devenu fou.
Il faut savoir que, suivant l'étiquette, la nourrice de
M. le Dauphin est de droit première femme de chambre
de madame la Dauphine, et le mari contrôleur général
de la maison de M. le Dauphin. La nourrice étoit ma-
dame Dufour; le mari et la femme sont morts actuelle-
ment.
Mademoiselle Dufour, leur fille, a été mariée à M. Binet
de Boisgiroux, fds du premier valet de chambre de M. le
Dauphin, et ayant aujourd'hui cette charge de son père,
ou du moins la survivance ; et madame Binet de Bois-
giroux, sa femme, a eu la place de la dame Dufour, sa
mère, de première femme de chambre de madame la
Dauphine, dont la place rapporte soixante mille livres
de rente; femme laide et mal faite, mais ayant, dit-on,
beaucoup d'esprit et qui amusoit iM. le Dau|)hin et ma-
dame la Dauphine; femme au surplus qui aimoit fort le
jeu et qui avoit des galants qu'elle payoit.
11 se trouve, par l'événement, que c'est cotte madame
de Boisgiroux qui a volé b^ diamant en question, ainsi
que les vols précédents dont elle n'étoit [)oint soup-
çonnée.
Voici comme cela a été houieuscineul découvert :
VU' 32
374 JOURNAL DE BARBIER.
Madame de Boisgiroux a vendu ce diamant à un juif de
Bordeaux qu'elle connoissoit, et à qui elle avoit vendu
déjà des habits, linge et autres choses, et elle lui a vendu
comme un de ses diamants dont elle se dossaisissoit à
rinsu de son mari. Prix fait de cinq mille livres, le juif
n'avoit pas sur lui cette somme à Versailles et vouloit
venir à Paris; madame de Boisgiroux, qui éloit appa-
remment pressée, a reçu du juif, en argent, trois mille
deux cents livres, avec son billet de mille huit cents
pour restant du prix d'un diamant brillant. Il est re-
venu à Versailles, a retiré son billet, sur lequel il a fait
mettre au dos, par madame de Boigiroux : Pour acquit,
signé : Boisgiroux. Ce juif a vendu ce diamant à un juif
de Paris, et celui-ci à un joaillier.
M. Leblanc, joaillier, ayant besoin d'assortir un dia-
mant d'une belle force, s'est donné du mouvement dans
Paris. Une courtière de diamants (car ce sont des femmes
qui se mêlent volontiers de ce commerce) lui a apporté
ce diamant, dont on vouloit sept à huit mille livres ; le
sieur Leblanc l'a trouvé cher et a demandé le diamant
pour quelques jours, pour savoir s'il conviendrait pour
le prix à ceux qui l'avoient chargé.
Le sieur Leblanc a examiné ce diamant; il lui a trouvé
beaucoup de ressemblance avec celui de madame la
Dauphine, pour lequel on avoit fait courir des billets
chez tous les joailliers et orfèvres. 11 a été sur-le-champ
en rendre compte à M. le comte du Saint-Florentin, mi-
nistre de Paris et de la maison du Roi, qui a su de lui
de qui il le tenoit, et de l'un à l'autre jusqu'au juif pre-
mier acquéreur, qui étoit à Bordeaux, lequel y ayant
déclaré qu'il avoit acheté le diamant de madame de
Boisgiroux, le ministre a fait venir le juif à Paris, qui a
été entendu avec madame de Boisgiroux, qui jusque-là
avoit nié la chose et qui même hardiment traitoit le juif
de fripon ; mais elle a été convaincue par la représenta-
tion de sa quittance. ^L le Dau[)hin et madame la Dau-
JUIN 1761. 375
phine étoienl si furieux, que dans le premier mouvement
ils vouloienl qu'elle fût pendue comme elle le mériloit;
mais, réflexion faite, cela n'ctoit guère convenable, et
elle a clé traitée ainsi que de raison, les uns disent à la
Bastille, d'autres aux Madeloiineltes et à la correction^
A présent, toutes les personnes de service auprès de
madame la Daui)lnne disent tous les faits dont elles se
sont aperçues au sujet de dilTérents vols dont on n'avoil
pas parlé, à cause de son crédit; on dit même que sa
mère, madame Dufour, avoit de son temps bien volé
aussi madame la Dauphine.
Le 6 juin, on a vu ici le passage de Vénus par le disque
du soleil. Il faisoit un temps fort sombre à six heures
du malin, et l'on n'a point aperçu le satellite qui devoit
l'accompagner et que l'on ne connoissoit point encore.
On verra si quelqu'un de nos astrononies, qui ont été à
Vienne et d'autres en Russie exprès pour cela, auront
eu une découverte plus heureuse. Il est dit dans la
Gazette de Hollande qu'on a vu ce passage de Vénus en
1639, qu'on a dû le voir le 6 juin 1761, qu'on le verra
le 3 juin 1769 et le 9 décembre 1874.
Du 7 juin. M. le chevalier de Sainte-Croix, qui est
chevalier de Malte, après une vigoureuse défense, a élé
obligé de rendre aux Anglois la citadelle de Belle- Isle,
par l'impossibilité où on a été apparemment de lui faire
passer quelques troupes de renfort. La capitulation est
assez honorable, on en a ici des copies : la garnison sort
avec les honneurs de la guerre, trois canons, point de
prisonniers de guerre et point de conditions. Nous som-
mes au 17 du mois, et on n'a eu encore aucune nouvelle
de cette perte ni dans les gazelles de Hollande ni dans
celle de France du l3; cependant la nouvelle est géné-
rale. Toute la garnison a élé conduite à Vannes dans les
vaisseaux anglois.
1. Elle est à Guingamp, couvent eu Bretagne qui est une espèce de maison
de force par lettre de cachet. (A'o(e du Barbier.)
376 JOURNAL DK DARBIER.
On craint à présent sur les côtes de Bretagne, dont
cela interrompt absolument le commerce, et les Bretons
crient fort contre M. le duc d'Aiguillon, qui y com-
mande, de n'avoir point envoyé du secours. Il y a eu là
du malentendu, mais cela ne peut rendre que la paix
plus difficile ou plus désavantageuse; on en prévoit déjà
les conditions.
On parle aussi d'édits nouveaux pour la continuation
du troisième vingtième et du doublement de capilation
pendant deux ans après la paix, quoique ce ne fût que
pour la présente année 1761, ce qui ne réjouit pas le
public, et même d'un nouvel emprunt. Il y a peut-être
à cela de la politique, à la veille du* congrès pour la
paix, pour faire entendre aux étrangers qu'avec ces nou-
veaux secours le ministère sera en élat de continuer la
guerre. Ces édits sont actuellement entre les mains du
Parlement; il y a apparence qu'ils y souffriront quelques
difficultés.
La capitulation de BcUe-Isle, rendue le 7 de ce mois,
est tout au long dans la Gazette de France du 20 de ce
mois; il y a même, de la part des Anglois, des louanges
de la belle défense du chevalier de Sainte-Croix, briga-
dier des armées du Roi.
On dit que le Roi a nommé six conseillers d'État
commissaires pour examiner les slatuts des jésuites, et
M. de Séchelles, maître des Requêtes, pour rapporteur ; on
croit que cela ne relardera pas les opérations du Parle-
ment à ce sujet, qui doit s'assembler le 3 du mois prochain.
Du lundi 23 juin. Il y a eu assemblée du Parlement
au sujet des nouveaux édits pour la continuation du
troisième vingtième et du doublement de capitation ; il
a été arrêté que Sa Majesté serait très-humblement sup-
pliée de retirer ces édits, à l'effet de quoi il seroit fait
au Roi de très-humbles représentations, pour lesquelles
il a été nommé des commissaires qui y travaillent
actuellement.
JUIN 1761. 377
Les troupes ne font que comuicnecr à se mettre en
mouvement ; il n'y a encore aucune nouvelle des aimées
de M. le maréchal de Broglie et de M. le maréchal de
Souhise, dont l'armée est cependant considérahlc; on
dit que nous sommes supérieurs au prince Fei'dinaud, et
cependant ou n'avance rien.
Lundi 29 juin, fête de Saint-Pierre-Saint-Paul, le vi-
caire de Saint-Séverin ofdcioit en l'ahsence du curé; la
veille, dimanche, il avoit officié de même et donné la
communiou à la grand'messe à l'ordinaire; les demoi-
selles Chéret, filles qui ont un système singulier de reli-
gion, y avoient reçu la communion. Le lundi, le vicaire
n'avoit rien fait préparer pour donner la communion;
les demoiselles Chéret, qui communioicnt tous les jours,
trouvèrent cela extraordinaire ; quelques esprits inquiets
de la paroisse, en femmes, s'en plaignirent apparem-
ment à quelque conseiller au Chàtclet, qui fit agir aussi
le procureur du Roi; enfin, sommation au vicaire de
comparoltre au Chàtelet. Sur quoi il a été trouvei
M. l'archevêque qui lui a dit qu'il se chargeoit de cela,
et lui a défendu de se rendre au Chàtelet, sinon qu'il
l'interdiroit. La procédure a continué, et l'on croit qu'il
est ou sera décrété de prise de corps. Ce vicaire est ma-
lade dans son lit de cette avenluie, au reste fort aimé
dans la paroisse et fort tranquille ; d'ailleurs il n'y a
point ici de refus particulier de connnunion, puisqu'il
n'y en a eu pour personne, mais on cherche l'occasion
de causer quelques troubles; on verra ce que cela de-
viendra.
Maidi 30 juin, Madame Adélaïde et Madame Victoire,
filles de France, sont parties pour aller prendre les eaux
de Plombières, et voir, eu même temps, à Nancy, le roi
Stanislas, duc de Loirainc, leur aïeul ; on dit que ce sera
un vovage de trois mois.
32.
378 JOURNAL DE BARBIER.
Juillet.
Rapport de M. Joly de Fleury sur les statuts des ji'-suites. — Mesdames Louise
et Sophie viennent à Paris pour la première fois. — Elles se promènent
sur les boulevards. — Service à Noire-Dame pour la reine d'Espagne. —
Le diner de l'archevêque. — Les nouvelles de l'armée sont plus favo-
rables. — Le Roi récompense le chevalier de Sainte-Croix. — Le public lui
fait une ovation aux Tuileries. — Le Parlement décide que les jésuites
demanderont des statuts au Pape et au Roi. — L'abbé Chauvilin fait l'his-
toire de cet ordre célèbre et en exjiose les doctrines. — liépiitalidu auprès
du Roi au sujet des édits bursaux. — Le Roi dit qu'il a besoin d'argent. —
Le Parlement enregistre la continuation des impôts pour 1762. — Le Roi
est prié de fixer la somme des acquits au comptant. — Il se décide à tenir
un lit de justice. — Ce lit de justice a lieu au Palais j marche du cortège
du Roi. — Enregistrement des édits pour les impôts et pour un emprunt.
— Le Parlement proteste contre ce qui s'est fait au lit de justice. —
Dataille de Fillinghauseu. — Busse jalousie de deux officiers généraux.
Du 3 de ce mois, les Chambi^es ont clé assemblées,
l)0!ir eiitentire le ra[)|ioil de MM. les gensdu Roi sur les
statuts et conslilulions des jésuites; comme cela est
long, M. Joly de Fleury en a eu au moins pour quatre
séances de deux heures chacune; l'assemblée des Cham-
bres a continué les jours suivants. On dit qu'ils veulent
llnir celte affaire, et l'on ne sait pas encore quel sera le
résultat de ces assemblées.
Du 6 juillet, pendant que Mesdames Adélaïde et Vic-
toire sont aux eaux de Plombières, les deux autres prin-
cesses Louise et Sophie sont occupées ici à des cérémo-
nies; elles ne sont jamais venues à Paris.
Aujourd'hui elles sont venues entendre la messe à
Notre-Dame', y recevoir les honneurs qui leur sont dus,
et elles ont été après à Sainte-Geneviève; cette démar-
che religieuse étuit nécessaire et [iréalable à une céré-
monie solennelle qui doit se faire jeudi 9 à Notre-Dame,
qui est le catafalque et le service en forme pour la reine
d'Espagne, décédée il y a déjà quelque temps, et auquel
ces deux princesses assisteront.
1. Avec un assez beau cortège, trois beau^ carrosses du Roi et une dou-
zaine de gardes du corps. ^Note de Barbier.)
JUILLET 1761. 379
Après la station à Sainte-Geneviève, les princesses ont
été diner au chcàteau de La Muette, dans le bois de
Boulogne ; elles sont revenues à six heures et demie au
Petit-Cours changer de carrosses et monter dans les
beaux carrosses du Roi , pour aller à la promenade
des boulevards, dont elles avoienl bien entendu parler,
où elles ont eu un spectacle magnifique, et où ily avoit,
de la part de la police et de M. de Roquemont, com-
mandant du guet, un ordre parfait, malgré l'alfluence
du monde.
Depuis la porte Saint-Honoré, qui est le commence-
ment des remparts, jusqu'à la porte Saint-Antoine, ce
qui fait un très-long trajet, il y avoit deux fdes de car-
rosses ai rèlés et placés le long des arbres, garnis d'éipii-
pages de grand goût et remi>lies de jolies femmes de
Paris; on n'y soulTroit point les fiacres. Les princesses
étoicnt suivies de M. le duc de Chevreuse, qui avoit dans
son carrosse M. le prévôt des marchands et M. le lieute-
nant général de police, et deux autres équipages m.agni-
liques pour ses pages et ses officiers. Elles se >ont pro-
menées tout le long de cet espace, au milieu de celte
allée où il n'y avoit aucun carrosse allant et venant; le
peuple les a vues aussi tranquillemenl et sans embar-
ras, et elles sont revenues dans le même ordre reprendre
leur carrosse de voyage au Petit-Cours, pour retourner
à Versailles.
Du mercredi 8. Les princesses ont été souper avec le
Roi à Saint-Hubert, où il est jusqu'à vendredi, et lui
conter leur belle [>romenade.
Du jeudi 9 juillet, il y a eu un grand service à Notre-
Dame pour la reine d'Espagne, décédée il y a déjà
quelque temps, fille du roi de Pologne, électeur de Saxe,
et sœur de madame la Dauphine. Toutes les cours sou-
veraines y étoient à l'ordinaire, ainsi que l'Hôtel de Ville
et l'Université'; le chancelier et le conseil n'assistent
1. Le CLàtelet et la Cour des Monnojes n'y étoicut point. (.Y. de B,}
380 JOIJKNAL DE BAP.DIER.
point aux cérémonies funèbres. L'oraison funèbre a été
prononcée par M. de Roquelaure, évêque de Senlis. Pour
la cérémonie et les révérences, M. le Dauphin donnoit
la main à madame la Dauphine, le duc de Chartres à
madame Sophie cl M. le comte de La Marche à madame
Louise; elles étoient accompagnées de toutes les dames
de cour de leur suite, et chaque princesse avoit trois
seigneurs de la Cour pour porter la queue.
Après ce service, c'est-à-dire à près de quatre heures,
M. le Dauphin, madame la Dauphine et les autres princes
et princesses ont été diner à l'archevêché avec M. l'ar-
chevêque, qui donne ce jour à diner à toute leur suite,
peut-être à trois cents personnes.
A six heures du soir, M. le Dauphin, avec sa suite,
dans six carrosses, et madame la Dauphine et Mesdames
de France, dans le même carrosse, et leur suite, ont
passé au pas le Pont-Neuf, le quai du Louvre, le quai
des Tuileries, le tout garni de soldats aux gardes, et on
a repris les équipages de voyage à la demi-lune du Petit-
Cours, pour retourner à Versailles.
Le public avoit cru, et on Favoit dit, que les prin-
cesses viendroienlse promener aux Tuileries; mais comme
elles étoient en grand deuil, et qu'il auroil fallu faireune
loilette longue et embarrassante, soit à l'archevêché, soit
au château des Tuileries, elles n'y sont point venues.
Les nouvelles de l'armée sont un peu plus favorables
que par le passé ; les détachements de l'armée de M. de
Broglie ont eu quelque avantage sur le prince Ferdi-
nand, qui se retire un peu; mais cela ne décide encore
rien; il faudroit ou prendre Hanovre ou gagner une
vraie bataille pour accélérer la paix.
Le Roi a nonmié M. le chevalier de Sainte-Croix', qui
1. Le chevalier de Sainte-Cro'K, nommé commandant général des troupes
françaises aus îles du Vent, mourut à Saint-Domingue le 18 août 1762. —
Voir, sur la défense de Belle-lsle, Sismondi, Hist. des Fr«nffliS, t. xxit,
p. 253, 2'i i.
JLILLI'.T I7G1. 381
a fait une belle tléfense à Bellc-Isle et qui ne l'a rendue
que parce qu'il n'avoil plus aucune munition de guerre
"■ ou de bouclie, maréchal de camp^ avec six nulle livres de
pension et la promesse du gouvernement de Belle-Isle, si
on y rentre; cet officier avoit eu tous les lioimeurs ima-
ginables de la part des Ânglois, en sortant de Bcllc-Isle,
puisque la flotte angloise lui a donné le salut royal.
Il en a reçu aussi de noire nation, le jeudi 9 juillet,
aux Tuileries, où il se promenoit et où il y avoit grand
monde ; on l'a aperçu, on a claqué des mains, ce qui a
continué bien vite dans toute l;i grande allée. Le momie
s'est amassé; on l'a suivi et entouré de façon que, pru-
demment, il s'est échappé le mieux qu'il a pu, pour s'en
aller et sortir des Tuileries, eu sorte qu'on peut dire qu'il
a été chassé bien bouorablemeut de la promenade; cela
est bien glorieux pour un homme qui a été obligé de
capituler, et de rendre une place, et en même temps
bien humiliant [lour ceux qui ne lui ont point envoyé à
temps les secours nécessaires pour la conserver malgré
les Anglois.
Par rapport au Parlement, M. Joly de Fleury,dans les
quatre ou cinq séances, a lendu un compte très-exact
et très-délaillé des statuts des jésuites, avec beaucoup
d'éloquence, et les gens du Pioi ont laissé leurs conclu-
sions, par lesquelles : attendu que les jésuites n'ont été
reçus jusqu'ici en France que provisoirement; qu'ils n'y
ont point d'établissement revêtu des formalités ordi-
naires, ils seront tenus de se retirer respectivement vers
le pape et le roi de France, pour avoir des statuts à
l'effet d'être enregistrés en la Cour, si faire se doit, et
jusqu'à ce, (piil leur soit fait défense de recevoir aucun
novice.
Après que, les gens du lloi ont été retirés, M. l'abbé
Cliauvelin a pris la |)ar()le; il a beaucoup loué le zèle
i . Il n'est parlé, dans la Gazette de France du 10, que du grade de ma-
rcebal de camp. [\otc de Darbkr)
382 JOURNAL DE BARBIER.
et le travail de MM. les gens du Roi, et, en particulier,
le discours de M. Joly de Fleui y, et, en môme temps, il
a dit que les statuts des jésuites donnoient lieu à des
réflexions plus importantes; que l'ancien système de la
cour de Kome étoit que le pape étoit maître de disposer
des couronnes et de déposer les rois ; que, de là, il s'en-
suivoit qu'un roi déposé étoit regardé comme un tyran;
de Icà, la conséquence que ses sujets étoient dégagés de
tout serment de fidélité et même qu'il étoit permis de le
tuer ; que cette doctrine abominable a été enseignée et
soutenue par le corps des jésuites, dans tous les temps et
dans toutes les écoles qu'ils ont eues chez toutes les na-
tions. M. l'abbé Chauveliu est entré ensuite dans le dé-
tail de toute Ihistoire de cette compagnie, de tous les
livres qu'ils avoient publiés h cet égard et même de
toutes leurs actions personnelles, et enfin il est parvenu
insensiblement et par gradation jusqu'à l'assassinat du
Roi en 1757, dont il a fait une description si pathétique
qu'il a tiré les larmes des yeux de presque tous les au-
diteurs^.
Sur quoi il a été arrêté dans cette assemblée que les
discours de M. Joly de Fleury, ensemble celui de
M. l'abbé Chauvelin, seroient insérés dans le procès-
verbal qui seroil inscrit dans les registres; et la Cour a
remis l'assemblée au vendredi 17 de ce mois de juillet.
On compte que ce procès-verbal sera imprimé, pu-
blié et vendu , pour juslitîer apparemment la Cour de ce
qu'elle ordonnera.
L'on entend que tout ceci se fait au préjudice et sans
égard au travail que font ou doivent faire les conseil-
lers d'État, nommés par le Roi commissaires pour
l'examen des statuts des jésuites ; et que si la Cour sta-
tue quelque chose à leur é^rd, cette affaire peut avoir
de grandes suites, soit par rapport au gouvernement,
1. Nou pas par application persoiiuellf, mais cuiuaie l'effet et une suite de
leurs pernicieux principes. (ISok de Barbier.)
JUILLET 1761. 383
soit par rapport au clergé de France , même par rap-
port à la cour de Rome.
Messieurs les gens du Roi ont été, dit-on , à Versailles,
samedi 11 de ce mois, pour supplier Sa Majesté de reti-
rer ses édits, pour la continuation du troisième ving-
tième et du doublement de capitalion.
La réponse du Roi a été qu'il connoissoit bien toutes
les charges de son peuple, mais qu'il avoit besoin d'ar-
gent et qu'il vouloit être obéi promptement.
Du dimanche 12. Assemblée des Chambres sur la
réponse du Roi. Il a été arrêté qu'il seroit fait de très-
humbles remontrances, et il a été nommé des commis-
saires pour y travailler.
Du jeudi 16 juillet. On a levé la grande audience à
neuf heures et demie, parce que le premier président et
deux présidents sont partis à dix heures, pour se rendre
à Saint-Hubert oîi est le Roi, suivant un ordre apporté
hier, à onze heures du soir. Il y a dix lieues de Paris.
Ces messieurs ont quatre relais pour revenir ce soir. On
ne sait pas le sujet de cet ordre. 11 y a apparence que
c'est par rapport aux édits, attendu le besoin d'argent.
La réponse a été vraisemblablement que le Roi persis-
toit dans l'enregistrement de ses édils.
Du vendredi 17. Assemblée des chambres. Après avoir
délibéré, il a été anêlé qu'on enregistreroit la continua-
tion des impôts dont il s'agit, pour un an seulement,
c'est-à-dire pour 1762, et que M. le premier président
et deux présidents iroient dans le jour informer Sa Ma-
jesté à Saint-Hubci t de l'arrêté du Parlement. Ils sont
partis à une heure. Le Roi leur avoit dit, ap[)arcmment
la veille, de lui apporter la réponse du Parlement.
Du samedi 18. Assemblée dans laquelle M. le premier
président a rendu compte de la réponse du Roi ; laipielle
a été qu'il feroit savoir là-dessus ses intentions à son
Parlement; ce qu'il faut attendre. On parle déjà d'un lit
de justice. Les gens plus sensés croient que le Roi accep-
384 JOURNAL DE BAnnîEr..
lera les oirrcs, sauf, si la paix ne so fait [las, à deman-
der, en 1762, une nouvelle continuation, soit du troi-
sième vingtième, soit du doublement de capitation.
Au moyen de ce que dessus, la grande affaire des jé-
suites, dont il devoit être question dans l'assemblée
indiquée le vendredi 17, est remise à un autre jour.
La première condition^ de l'arrêté du Parlement du
17 de ce mois étoit que Sa Majesté auroit la bonté de
fixer le montant des acquits au comptant du trésor royal ,
pour les affaires secrètes. Ce que la Chambre des Comptes
n'a pas pu encore obtenir, lesquels acquits montent à
des sommes considérables; ce qui peut donner lieu à de
grands abus dans les finances.
On dit que le roi Henri IV avoit fixé ces acquits, pour
dépenses secrètes, à douze cent mille livres; le roi
Louis XIII à dix-huit cent, et le roi Louis XIV à trois
millions.
La seconde condition éloit qu'il seroit déposé au
greffe des Élections, dans le ressort du Parlement*, un
état de l'imposition du vingtième, de la cai>itation,pour
savoir si tous les sujets sans excc[)tion payent , et s'il
n'y a point d'arlntraire dans les impositions.
Du dimanche 19 juillet. Le Roi n'a pas été longtemps
à faire savoir ses intentions. Le soir, M. le premier pré-
sident a reçu l'ordre de faire tout préparer, mardi, au
Palais, pour tenir par le Roi un lit de justice.
On dit aussi que M. le chancelier a écrit à M. le pre-
1. Ce sont ces conditions qui ont empêché le Roi d'accepter les offres de
l'cnrcgislremeut et qui ont déterminé à tenir le lit de justice.
(yote de Barbier.)
2. Le Parlement de Paris fut d'abord le seul qu'il y eût en France, et pour
lors son ressort s'étendait par tout le rojaunie; mais depuis l'établissement
des autres on leur a donné à chacun une étendue raisonnable.
Le ressort du Parlement de Paris ne s'étendait que sur l'Ile de France, la
Beauce, la Sologne, le Berry, l'Auvergne, le Lyonnais, Forez, Beaujolais,
Nivernais, Bourbonnais, Maçonnais, Poitou, pays d'Aunis, Anjou, Angoumois,
Picardie, Champagne, Maine, Perche, Brie et Tonraine.
PiGAMOL DE La Force.
JUILLET 17G1. 385
mier prcsitlcnt, de la part du Roi, do renvoyer les deux
déclaralions pour la continuation, soit du troisième
vinglième, soit de la capitation , deux ans après la paix.
Du lundi 20 juillet. Assemblée des Chambres au sujet
de cet ordre.
Il a été question d'abord de la lettre de M. le chan-
celier, à laquelle il a été décidé unanimement qu'on
ne devoit avoir aucun égard, tous les ordres au Parle-
ment devant venir directement du Roi; mais il a été
agité ensuite si l'on renverroit au Roi, dans le jour, les
deux déclarations en question , ou si la Cour les retien-
droit; et il a été arrêté, à la pluralité de plusieurs voix,
que la Cour les retiendroit.
Ensuite il a été question de savoir comment la Cour
sccomporteroitmardi, audit lit de justice. Arrêté que des
commissaires se rendront aujourd'hui , à quatre heures,
chez M. le premier président, pour régler quelle seroit
la conduite du Parlement; et ensuite, assemblée des
Chambres à six heures du soir, en la chambre de Saint-
Louis, attendu que la Grand'Chambre est embariassée
])ar les ouvriers, pour délibérer sur le rapport des com-
missaires.
On ne s'attendoit pas à cet événement; on no devoit
pas croire même que le Roi tiendroit encore un lit de
justice au Palais. A la vérité, ce qui s'est passé au der-
nier lit do justice, à Versailles, n'a eu aucune exécution
de la part du Parlement, et il s'agit de voir comment se
passera celui-ci, d'autant que le Parlement n'a pas plus
droit de délibérer dans un lit de justice, au Palais qu'au
château de Versailles.
Ce lit de justice a été ordonné avec bien de la préci-
pitation; on n'a donné les ordres que dimanche 19, et
on a travaillé toute la nuit, d'autant qu'il faut concilier
ce qu'il appartient de faire, par le garde des meubles
de la couronne, et par les intendants des menus.
1)11 mardi 21 juillet. Le Roi est parti de la Muette au
Vil. 33
386 JOURNAL DE BARBIER.
bois de Boulogne, où il avoit couché, et il est arrivé an
Palais à neuf heures trois quarts, plus tôt même que
M. le chancelier et les princes; il a passé le long du
quai des Tuileries, le Pont-Neuf et le quai des Orfèvres,
<à l'ordinaire; il n'avoit qu'un carrosse oîi étoit M. le
Dauphin, le capitaine des gardes du corps et autres, avec
des délachemenls de sa maison , mousquetaires, che-
vau-lcgers, gardes du corps et gendarmes, la faucon-
nerie; et la marche commençoit par le guet à cheval; le
chemin, depuis la porte de la Conférence, garni de déta-
chements des gardes françoises et suisses.
Grand concours de monde et de peuple à l'ordinaire,
mais on n'a pas beaucoup crié : Vive le Roi ! parce qu'il
s'agissoit d'impôts.
Le lit de justice assemblé de tous ceux qui doivent y
assister ', le Roi a dit deux mots :
« Je ne veux pas laisser soiiiïru' plus longtemps mon
« État de vos dernières démarches. Je viens y mettre
« ordre moi-même. »
Ensuite les discours do M. le chancelier, de M. le
premier président, des gens du Roi, et la lecture des
déclarations.
On a enregistré les deux déclarations pour la conti-
nuation du troisième vingtième et du doublement de
la capitalion pendant deux ans, 1762 et 1763, et un édit
pour un emprunt de trente nùllions, auquel on ne s'at-
tendoit pas.
Cela s'est passé assez tranquillement. I>e Roi est sorti
du Palais un peu avant midi et demi. Même route et
même cortège, et il n'y a point eu d'assemblée du Par-
lement après le lit de juslice.
Quoique ces impositions soient fortes, elles devien-
nent nécessaires dans les circonstances pour traiter la
paix. L'Angleterre ne peut continuer la guerre sans
mettre de nouveaux impôts, et il faut lui faire connoilre
1. Assemblé est ici pour composé.
JUILLET 1761. 387
que la France a encore des ressources. Le Roi est chargé
(le dettes considérables, d'autant plus que les derniers
emprunts sont exempts de vinglicuies; il faut qu'il soit
en état de faire face à toutes les renies que l'État doit,
et éviter qu'on ne soit oblige d'interrompre le payement
des rentes sur la ville, soit perpétuelles ou viagères, ou
de le retarder, attendu que c'est ce qui fait la grande
circulation de l'argent dans Paris. Si on a\oit le bonheur
de faire la paix cette année, on pourroit, au moyen de
ces secours pendant deux ans, et par une meilleure
administration, mettre de l'ordre dans les finances, et
léparer en quoli]ue sorte ce qui a été fait.
Si on imprime" le procès-verbal du lit de justice, on
en verra un plus grand détail ; on ne sait pas même posi-
tivement les conditions de ce nouvel emprunt de trente
millions.
Du mercredi 22 juillet. Assemblée du Parlement. Cette
assemblée a été employée à faire des protestations,
contre tout ce qui a été fait au lit de justice, et surtout
contre les imputations faites au Parlement, d'avoir
donné lieu , par ses refus d'enregistrer les édits, au dis-
crédit des finances, et ù rem[)runt que le roi est obligé
de faire, de trente millions.
On dit que l'arrêté fait en cette assemblée est en termes
très-forts.
Au surplus, cet emprunt ne produira pas d'argent au
Roi; ce sont pour des rentes licréditaires à trois pour
cent, remboursables par année, par forme de loterie,
sur lo i)ied de six cent mdie livres par an. Personne ne
placera, dans ce temps-ci, d'argent à trois pour cent; mais
on pense que c'est pour faire des contrats comme il y
en a déjà eu, pour payer les fournisseurs, soit des
troupes, soit de la maison du Roi, ce qui ne paroit pas
un bon arrangement.
A l'égard de l'armée, M, le maréchal de Broglie a eu
un échec, en voulant attaquer un poste du prince Fer-
388 JOURNAL DE DAP.BIER.
dinand ^. Nous avons eu environ 4,000 hommes tués ou
blessés, et surtout un grand nombre d'officiers même de
marque. Les mesures avoient été bien prises entre M. le
maréchal de Broglie et M. le maréchal deSoubise, dont
les deux armées sont jointes; mais on compte dans
le public, que MM. de Voyer et du Mesnil, lieutenants
généraux dans l'armée de Soubise, et ennemis de M. de
Broglie, ont détourné et empêché M. de Soubise de
secourir à temps M. le maréchal de Broglie, ainsi qu'il
avoit été convenu entre eux; en sorte que le secours
n'est arrivé que quand M. de Broglie a été obligé de se
retirer dans son camp et après la perte. Si on ne punit
pas ces inimitiés particulières, on perdra tout malgré
notre supériorité des troupes et leur valeur. Des lettres
de l'armée font le détail de cette mésintelligence.
On ne sait sur quoi compter par les nouvelles de
Paris ; les uns disent que le marquis de Voyer et le mar-
quis du Mesnil sont arrivés ici à la Bastille; d'autres, au
contraire, qu'on a augmenté à l'armée le conunande-
ment du mai quis de Voyer. Ce qui se dit le plus géné-
ralement, est qu'on a retiré de l'armée de Soubise trente
ou trente-cinq mille hommes, pour joindre à l'armée du
maréchal de Broglie.
M. Mole, premier président, a été indisposé, ce qui a
interrompu l'assemblée des Chambres, soit pour une
all'aire criminelle de MM. Titon père et fils, conseillers
au Parlement, pour fait de chasse dans une terre qu'ils
ont contre Soissons, soit pour l'affaire des jésuites.
Août.
Nouveaux détails sur le combat de Fillingliausen. — Lettre du Roi relative
aux ji'siiites. — Le Parlement enregistre, avec des restrictions, les lettres
du Roi. — Arrcis foudroyants contre les jésuites. — Exécution de l'arrêt
contre les jésuites. — Affaire de chasse de MM. Titon. — Le Roi ordonne
de suspendre les arrêts contre les jésuites.
• La Gazette de France du 1" de ce mois parle de l'at-
1. Il s'jgit ici de la bataille de Fiiliwgliauscn, livrée le 10 juillet.
AOUT 17 01. 38'J
taque faite par M. le maréclial de Broglie, le 15 juillet,
comme d'une petite aiïaire dont les gazettes étrangères
et les ennemis de la France ont parlé comme étant con-
sidérable. Que le prince Ferdinand a perdu autant de
monde, au moins, que M. de Broglie, et que cela ne fait
que relarder de quelques jours les opérations des armées
françoises; et elle ne dit rien contre la conduite soit de
M. de Soubise, soit de MM. de Voycr et du Mesnil, lieu-
tenants généraux.
On dit que M. de Broglie, avec son armée renforcée,
marche en avant.
Malgré les lettres de plusieurs officiers de l'armée, le
bruit général à présent est à la décharge de M. le maré-
chal de Soubise et de MM. Voyer d'Argenson et du Mes-
nil; et l'on dit que M. le maréchal de Broglie a fait son
attaque du 15 juillet plutôt qu'il n'avoit été convenu,
en sorte qu'à dire vrai, on ne sait rien de bien positif
sur cette afl'aire, et il n'est plus question ni d'un mé-
moire envoyé par M. de Broglie à M. le Dauphin, ni de
l'exil ou de l'arrêt de MM. de Voyer et du Mesnil.
Du lundi 3 août, le Roi a envoyé au Parlement une
déclaration avec leltros-palentes, par laquelle il ordonne
que les supérieurs de chacune des maisons de la société
des jésuites seront tenus dans six mois, pour tout délai,
de remettre au greffe du Conseil du Roi, les titres et
pièces de leurs établissements, pour, sur le vu d'iceux
et des constitutions des jésuites, ensemble sur les repré-
sentations des Cours ou mémoires des procureurs géné-
raux, être pourvu par le Roi, par des lettres-patentes, à
ce qui pourra concerner ledit ordre religieux et son éta-
blissement en France. Au surplus, ordonne Sa Majesté,
que pendant un an, il ne pourra être rien statué ni défi-
nitivement, ni provisoirement cslesdites Cours, surtout
ce qui pourra concerner lesdits instituts, constitutions
et établissements des maisons de ladite société.
Arrêté des Chambres (^ue ladite déclaration sera re-
33.
390 JOURNAL DE BARBIER.
mise aux commissaires chargés de l'examen des statuts
et constitutions des jésuites, pour rendre compte de tout
à la Cour.
On a bien prévu que l'objet de cette déclaration, par
le délai d'un an, étoit d'arrêter les opérations du Parle-
ment au sujet desdiles constitutions.
Du jeudi 6 août, assemblée des Chambres que l'on
croyoit devoir se tenir pour l'affaire de iMM. Titon père
et fils, mais qui avoit pour objet l'affaire des jésuites,
attendu que messieurs des Enquêtes s'étoient assemblés
dès sept heures du matin dans leur Chambre, avant de
se rendre à la Grand'Chambre ; laquelle assemblée a
duré depuis dix heures jusqu'à deux heures après midi
et j)his.
Arrêt dudit jour qui enregistre la déclaration du Roi,
pour être exécutée selon sa forme et teneur, mais avec
des explications, modiilcations et restrictions qui ren-
dent ces enregistrements très-longs :
1» Sans approbation de toutes prétendues constitu-
tions et instituts des Pères de la Société de Jésvs^ et sans
que la qualification d'ordre religieux donnée par ladite
déclaration, ni le titre d'établissement en France puis-
sent être tirés à conséquence;
2° Que pour juger de l'état que cette Société peut
avoir en France, ni de la légitimité de son institut, il
n'est pas nécessaire de changer préalablement ledit in-
stitut par de nouvelles lettres-patentes;
3" Que la Cour n'entend point s'interdire de statuer
sur ledit état, sur le vu des lelties- patentes obtenues par
ladite Société et arrêts d'enregistrement d'icelles;
4" Que la surséance d'un an ne regarde point les
objets pour lesquels le serment de la Cour, sa fidé-
lité, etc., ne lui permettroient pas d'user de demeure et
diiation suivant l'exigence des cas;
5" Que rap|)ort des titres des établissements des mai-
sons [)arliculicrcs de ladite Société sera fait au greffe
AOUT 1761. 391
fies dépôts de la Cour, dans le délai de six mois, pour en
ùlie, par la Cour, rendu audit seigneur Roi tel compte
qu'il appartiendra;
6° Que dans le même délai, les supérieurs de chaque
maison seront tenus de remettre au greffe du dépôt de
la Cour un état de tous les membres de ladite Société,
dans chaque maison, par nom, âge, pays de leur nais-
sance, grades et fonctions, ensemble des biens de chaque
maison à quelque titre que ce soit;
7° Qu'il sera très-humblement représenté au Roi que
son Parlement ne peut voir qu'avec peine que Sa Ma-
jesté semble annoncer, par sa déclaration, l'établisse-
ment d'un dépôt illégal et autre que celui de la Cour,
pour la rem.ise des actes dont ledit seigneur Roi juge
devoir être instruit pour le bien général de son état.
•Mais cet enregistrement n'a point empêché la Cour
de faire une bonne besogne, non pas sur les statuts,
mais sur le rapport de quelques conseillers, dans le mois
de juillet, et sur l'ouvrage des commissaires de la Cour,
par rapport à l'établissement des jésuites en France, et
surtout à leur doctrine meurtrière et atlentaloire à la
sûreté du souverain répandue dans nombre de livres im-
primés de l'aveu et approbation de ladite Société, sur
quoi la Cour a rendu le même jour, 6 août, deux arrêts
foudroyants contre les jésuites, tendant à détruire leur
existence.
Du 6 août, premier arrêt. La Cour a ordonné que plus
de vingt-quatre livres et ouvrages faits par dos jésuites,
imprimés depuis 1590, tous énoncés dans l'airôl, seront
lacérés et brûlés par le bourreau, comme séditieux, des-
tructeurs de la morale chrétienne, enseignant une doc-
trine meurlrière et abominable, non-seulement contre
la sùrelé et la vie des citoyens, mais môme contre celle
des personnes sacrées des souverains; enjoint à tous ceux
qui en ont des exemplaires, etc.
En second lieu, pour statuer définitivement sur ce
392 JOURNAL DE BAUBIEH.
qui résulte desdits livres et de la vérification faite sur
iceux, au sujet de renseignement constant et non inter-
rompu de ladite doctrine, dans ladite Société des soi-di-
sant jésuites ;
La Cour, avant de statuer sur l'appel comme d'abus,
interjeté cejourd'liui, par le procureur général du Roi,
de la bulle lirgimini^, et de tous actes concernant ladite
Société, défend par provision :
A tous sujets du Roi, d'entrer dans ladite Société à titre
de probation, noviciat ou autrement, et à toutes les mai-
sons de jésuites d'en recevoir.
A toutes personnes de ladite Société de continuer des
leçons publiques de théologie, philosophie ou huma-
nités dans leurs collèges ou séminaires, sous peine de
saisie du temporel, et ce, à compter du fer octobre pro-
chain, dans Paris, et dans les villes du ressort où il y
auroit d'autres écoles et collèges que ceux de la Société,
et du 1" avril prochain dans les villes où il n'y auroit
point d'autres collèges.
Défend à tous les sujets du Roi de fréquenter, après
l'expiration desdits délais, les écoles, pensions, sémi-
naires, missions dites de foi des jésuites.
Enjoint à tous étudiants, pensionnaires et novices de
vider les maisons, séminaires et collèges dans les délais
marqués, et à tous pères, mères, tuteurs, curateurs
chargés de l'éducation desdits étudiants, de les en re-
tirer comme de bons et fidèles sujets du Roi, zélés pour
sa conservation; leur défend i)arcillement d'envoyer leurs
enfants étudier dans les collèges de ladite Société hors
du ressort de la Cour, môme du royaume, le tout à peine
d'être réputés fauteurs de ladite doctrine impie, sacri-
lège, homicide, attentatoire à la sûreté de la personne
des rois, et comme tels, poursuivis selon la rigueur des
ordonnances.
Et quant aux étudiants, déclare ceux qui auront fré-
1. Il s'agit de leur établissement. [Nok de Barbier.)
AOUT 1761. 393
quenté lesdits collèges, séminaires, après lesdits délais,
en quelque lieu que ce i)uissc être, incapables de prendre
aucuns degrés dans les universités ou de posséder au-
cunes charges ou offices.
Voulant pourvoir à l'éducation de la jeunesse, ordonne
que dans trois mois, les maires et échevins des villes,
les olficiers des bailliages et les universités, dans les villes
où il n'y a point d'autres collèges, enverront des mémoires
à M. le procureur général, sur ce qui est à faire de con-
venable à ce sujet, pour ordonner par la Cour ce qu'il
appartiendra, le vendredi 8 janvier 1762.
Fait défense à tous les sujets du Roi de s'assembler
avec les prêtres, écoliers et autres de ladite wSociété, sous
prétexte de congrégations, confréries et conférences, et
auxdils prêtres ou écoliers, de se soustraire à la siipé-
riorilé et juridiction des ordinaires.
Le présent arrêt signifié à tontes les maisons de ladite
Société dans le ressort, publié et affiché.
Du 6 août. Autre arrêt au sujet de l'établissement des
jésuites.
La Cour reçoit M. le procureur général du Roi, appe-
lant comme d'abus de la huWe Rcgimini, donnée en oc-
tobre 1540 par Paul 111, et d'autres bulles de 1543, août
1550, décembre 1552, concernant la Société des prêtres
et écoliers se disant de Jésus.
Notamment, en ce que ledit institut de ladite Société
seroit attentatoire à l'autorité de l'Église, à celle des
conciles généraux et particuliers, à celle du saint-siégc
et des supérieurs ecclésiastiques, et à celle des souve-
rains.
Ce qui est suivi de la critique desdites constitutions
et des passages d'icelles, en notes.
Permet au procureur général de faire intimer le gé-
néral et Société des soi-disant jésuites sur ledit appel
comme d'abus, lors du jugement ducjuel appel seront
ra[)portés à la Cour tous édits, déclarations et lellrca-
394 JUURXAL DE BARBIER.
])alenles dûment vérifiés en icelle, concernant ladite So-
ciété, poui' cire, sur le tout conjointement, ordonné ce
qu'il appartiendra. Ledit arrêt signifié à toutes les mai-
sons de ladite Société dans le ressort, publié et affiché.
Du 6 août, deux arrèls do la Cour : l'un, que les gens
du Roi rendront compte demain à la Cour, dix heures
du matin, de la publication, affiche, impression et si-
gnification aux maisons des jésuites, à Paris, des deux
arrêts rendus ce jour par la Cour et vendredi 8 janvier
1761, de l'cxéculion du surplus desdits arrêts;
L'autre, que M. le premier président sera chargé de
porter au Roi une expédition, tant du récit fait à la Cour
le 17 avril dernier, par nn des conseillers ^, que du
compte rendu par les gens du Roi, le 3 juillet, et du se-
cond récit fait à la Cour le 8 juillet par un autre con-
seiller, à l'effet de mettre ledit seigneur Roi en état de
connoître par lui-même l'institut, les constitutions, la
doctrine et la conduite constante desdits prêtres, éco-
liers et autres de ladite Société se disant de Jésus, et la
nécessité indispensable où s'est trouvé son Parlement
de prendre l'anèté de ce jour, pour préserver les sujets
du Roi et surtout les étudiants, qui sont l'espérance et
le renouvellement de l'État , de l'enseignement d'une
doctrine aussi pernicieuse qu'exécrable.
Jeudi après midi, le premier arrêt a transpiré en sub-
stance à Paris et y a fait sensation. Les uns le trou voient
fort et attentatoire à l'autorité royale, de détruire un
corps de société établi depuis plus de deux cents ans,
dans lequel le Pioi et la famille royale ont des confes-
seurs, et un collège fondé par Louis XIV; d'autres, qui
sont le plus grand nombre, ont trouvé celte entreprise
généreuse et louable.
Du vendredi 9, assemblée des Chambres. L'arrêt n'a-
voil été porté à Simon, imprimeur, qu'à trois heures du
matin, et il avoil été fait une erreur dans l'impression
1. M. l'abbé Chauvelin. (Noie de Barbier.)
AOUT 17G1. 395
qu'il falloit rectifier; en sorte que M. le prociirovir gé-
néral, en rendant compte de ces faits, s'est justifie; sur
quoi la Cour a remis l'assemblée à cinq heures du soir.
On a envoyé chez Simon, qui a répondu que l'arrêt
ne pourroit être imprimé que le soir; cela a causé des
murmures dans la Chambre des Enquêtes, où l'oii a
soupçonné M. le premier président et le procureur gé-
néral d'avoir donné lieu à ce retardement, pour donner
le temps à la Cour de prendre un parti à cet égard, le
Roi étant au château de Choisy avec M. le Dauphin et
la famille royale, et n'ayant pu être instruit de cet arrêt
que le jeudi à huit heures du soir par M. le comte de
Saint-Florentin, et ne pouvant avoir de Conseil que le
vendredi, à Choisy, d'où le Roi ne devoit revenir que le
samedi 8 de ce mois.
On craignoit qu'il n'y eût quelque ordre de la Cour à
Simon portant défense d'imprimer.
Le vendredi 7, on ne délivroit point encore d'arrêt,
et l'empressement du public étoit singulier; à dix heures
du soir, il est venu plusieurs carrosses à la porte de
l'imprimeur.
Le vendredi 7 au matin, on a exécuté l'arrêt, et le
bourreau a brûlé au pied du grand escalier plus de
vingt-cinq livres ou ouvrages faits anciennement par
des jésuites, la plupart étrangers.
Du samedi 8, on s'attendait à quelque arrêt du Con-
seil qui casseroil ceux de la Cour, et que le Roi évoquc-
roit à lui cette affaire.
Rien n'a paru ; les colporteurs ont eu à la fin ces deux
arrêts, mais pas en aussi grande quantité qu'on l'auroit
voulu, quoicpi'on en ait imprimé loutes les nuits.
Aujourd'hui dimanche, 9 août, ou en délivre consi-
dérablement, et l'on ne sait point ce que l'on va faire à
Versailles, où le Roi est revenu hier au soir. 11 n'est plus
temps de donner un arrêt du Conseil, d'autant (pic ce
reuiêtle est usé et ne [)roduit aucun ellet.
396 JOURNAL DR BARBIF.R.
Mais, quelque paiti que prenne le minislèro, de dou-
ceur ou de violence contre le Parlement, cette compa-
gnie a porté le plus grand coup et irréparable contre les
jésuites : soit à Paris, soit dans les provinces, Ions les
citoyens grands et petits vont retirer les enfants et éco-
liers des collèges et maisons des jésuites; personne ne
se hasardera à leur y laisser faire les humanités, à cause
des suites et dans l'incertitude des événements. Ainsi,
voici arrivé le coup que les jansénistes souhaitent depuis
longtemps.
Du 15, jour de l'Assomption. Jusqu'ici, point d'arrêt
du Conseil; ce silence de la Cour inquiète les politiques
sur ce que l'on veut faire. Il y a eu quelques visites de
M. le comte de Saint-Florenlin, ministre, à M. le pre-
mier président, et aujourd'hui M. le premier président
a été mandé à Versailles auprès du Roi à six heures du
soir. Le parti à prendre est très-difficile pour empêcher
l'effet du premier arrêt du Parlement à la rentrée des
classes, le 1" octobre.
11 y a eu mercredi et jeudi derniers deux assemblées
des Chambres pour une affaire criminelle qui étoit à la
Tournelle, entre M. Titon, conseiller de Grand'Chambre,
M. Titon de Villotran, son fils, conseiller au Parlement,
sur une rixe au sujet de la chasse, contre le nommé
Philippart, fermier de l'abbé Clément, abbé d'une ab-
baye voisine de Villotran, du côté du Soissonnois, au
mois de mai 1760. Philippart étoit accusé, et les sieurs
de Château-Renaud et Mauvcrdun, amis de MM. Titon,
qui éloient avec eux, ont été témoins; or, depuis, Phi-
lippart a rendu lui-même plainte, tant contre MM. Titon
que contre les témoins, d'excès et de mauvais traite-
ments. Il s'agissoit de reflet de cette plainte contre deux
magistrats, et par arrêt, les Chambres assemblées, la
plaiulede Philippart a été reçue; ce qui sera suivi d'in-
formations, et MiM. Titon, ainsi que les témoins, sont
accusés; en sorte que MM. Titoji ne peuvent plus venir
AOUi 1761. 397
au Parlement. On verra quelle sera la suite par rapport
à ces deux magistrats.
Samedi 15 août. En exécution des arrêts de la Cour
du 6 de ce mois, M. le premier président a porté au Roi
les discours des deux conseillers aux Cliambres assem-
blées, sur lesquels ont été rendus les deux arrêts du 6
contre les jésuites; le Roi les a pris et a dit qu'il les
communiqueroit à son Conseil, apparemment aux com-
missaires du Roi qui travaillent à l'examen des statuts
et constitutions de la Société.
Lundi 17, M. le premier président, en rendant compte
aux Chambres de son voyage à Versailles^ a dit que le
Roi l'avoit reçu avec toutes sortes de bontés.
Les raisonneurs sont fort étonnés qu'il n'y ait point
encore d'arrêt du Conseil contre les arrêts du 6; l'on
convient qu'il seroit difticilc à rédiger, parce qu'en les
cassant au fond, ce seroit en quelque façon approuver
la doctrine tyrannicide, ce qui n'est pas possible ; en
sorte qu'on ne pourroit les attaquer que dans la forme,
comme ayant été rendus au préjudice de l'autorité royale,
et même contre les ordres du Roi de suspendre toute
délibération au sujet des jésuites, jusqu'après le rapport
des conmiissaires du Roi au Conseil.
D'autres disent qu'il y aura à ce sujet un lit de justice
avant le 7 septembre, qui est le dernier jour du Par-
lement.
Si on agissoit en bonne polilitpie, il n'y aiiroit quoi
que ce soit ;i cet égard de la part du gouvernement; on
attendroit à voir l'effet de cet arrêt jusqu'au 8 janvier,
qui est l'époque pour l'appel comme d'abus des bulles
des papes, et l'on sougeroit UMiqucmenl à l'ouvrage de
la jiaix. Ce n'est pas le temps à présent de causer des
mouvements et d'aigrir les esprits, tant dans le Parle-
ment de Paris que dans les autres; on doit voir qu'on ne
clieiche qu'à exciter des troubles.
Du samedi 29 août. Le Parlement a été assemblé jus-
vu, 34
398 Journal de barbier.
qu'à qualie heures et demie après midi sur l'affaire cri-
minelle de MM. Titon père et fils, et elle n'est point
encore finie; les Enquêtes, qui en veulent à M. Titon,
conseiller de Grand'Chambre, pour les affaires de jansé-
nisme, voudroient bien trouver de quoi forcer le père et
le fds à se défaire de leurs charges. Cette vengeance de
politique serviroit d'exemple aux membres de la com-
pagnie pour l'avenir.
Du même jour 29, il y a eu à Versailles un grand con-
seil de dépêches, au sujet des jésuites, où les six con-
seillers d'État, commissaires nommés pour l'examen de
leurs statuts, dévoient assister pour délibérer sur les
deux arrêls du Parlement, du 6 août, rendus d'office
contre les jésuites.
Il y a eu plusieurs avis, et le Roi a cherché le plus
doux avec raison. 11 n'a pas été décidé de casser les
arrêts, crainte de trouble; mais d'en suspendre l'exécu-
tion pendant un an, suivant en cela la déclaration du
Roi, du même jour 6 août.
M. le premier président s'est rendu à Versailles le
dimanche 30 de ce mois. M. le chancelier lui a remis
des lettres-patentes sans arrêt du Conseil, par lesquelles
le Roi n'imjirouve pas les arrêts de son Parlement, mais
ordonne seulement à son Parlement de suspendre l'exé-
cution de ses deux arrêts pendant une année.
Du lundi 31 août, le Parlement a été assemblé pen-
dant deux heures, sur les lettres-patentes ; on ne les a
point enregistrées. 11 a été arrêté, au contraire, que
M. le premier président se retireroit incessamment au-
près de Sa Majesté, et lui porleroit un extrait des prin-
cipaux livres condamnés au feu, contenant une doctrine
abominable et meurtiière, tant par rapport à l'autorité
des papes au-dessus des rois que pour le tyrannicide, et
feroit entendre à Sa Majesté que c'est celte doctrine qui
a engagé son Parlement à rendre ces arrêts, et qu'il
jiciuil liès-dang(3rcux, pour la tranquillité de l'Étal et
SEPTEMUI'.E 1761. 390
pour la sûreté de la personne du souverain, d'en sus-
pendre rexéculion pendant un an.
Sur cet arrêté, dos commissaires doivent travailler
dès aujourd'hui, chez M. le premier président, à rédige!'
ces extraits.
De cette façon, il est à présumer que ces lettres-pa-
tentes ne seront point enregistrées; d'où il résulte que
le Roi auroit encore mieux fait de ne rien dire, quant à
présent, d'autant que si le Roi veut soutenir ses lettres-
patentes, cela ne peut causer que du trouble, et cela ne
servira de rien aux jésuites pour la manutention de leurs
collèges, où qui que ce soit ne voudra hasarder de mettre
ses enfants ou de les y laisser.
Le premier président prendra la peine d'aller cher-
cher le Roi, qui part aujourd'hui pour aller coucher à
Bellevue jusqu'à mercredi, et mercredi ira à Choisy
jusqu'à samedi 5 septembre.
Septembre.
Suite de l'affaire des ji'suites. — Le roi d'Espaffiie, (jraïul inquisiteur. — Le
livre de l'abbé de Môsanguy. — L'histoire universelle du père Tiercelin.
— Le premier pr(<sident présente au Roi des extraits dos livres des jésuites.
— Débats à ce sujet. — Enrefiislrcmcnt des lettres-patentes du S 9 août.
— MiiriajTe du roi d'Anfileterre. — Nouvelles de la guerre. — Le plénipo-
tentiaire anfjlais quitte Paris. — Mesdames de France reviennent de Plom-
bières. — Le roi Stanislas à Versailles.
Les 2 et 3 de ce mois, il y a eu assemblée des Cham-
bres, soit pour lire les extraits des livres que le premier
président doit porter au Roi, en vertu de l'arrêté du
dernier août, soit pour condamner un livre du sieur
Tiercelin, que l'on avoit oublié dans la liste des livres
brûlés. Le public est toujours indisposé contre les jé-
suites, non-seulement à Paris, mais aussi à Versailles.
On ne sait point positivement la façon de penser à leur
égard, tant du Roi que de M. le Dauphin. On dit que
madame la marquise de Pompadour et M. Bcrrycr, mi-
400 JOURNAL DE BARBrER.
nistre d'État, sont contre eux; que M. de Flegselles,
maître des Requêtes, rapporteur pour l'examen des sta-
tuts, a été contre eux, ainsi que plusieurs conseillers
d'État, dans le grand comité du samedi 29 août, et l'on
compte que les lettres-patentes ne seront point enregis-
trées.
M. le Dauphin , madame la Dauphine , Mesdames et
autres dames et seigneurs sont à Choisy depuis mercredi,
et ne reviennent à Versailles que samedi 5 de ce mois;
cela est près du 7 septembre.
Tout paroît en brouillerie dans la sainte chrétienté.
Le roi d'Espagne a le titre de grand inquisiteur, et il a
un jacobin pour vicaire général de l'inquisition. 11 y a
eu un livre de morale, intitulé : Exposition de la doc-
trine chrétienne, fort estimé, de l'abbé de Mézanguy,
qui demeure à Paris, que don Carlos, étant roi de Na-
ples, a, dit-on, fait traduire en italien comme un bon
livre.
Ce livre a été condamné à Home, et le pape a envoyé
un bref de condamnation en Espagne, c'est-à-dire au
Roi, par son nonce. Le roi d'Espagne a défendu au noncf
et à son grand inquisiteur de faire imprimer ce bref.
Sans égard à celte défense, il a été imprimé et affiché
dans Madrid. Aussitôt le roi d'Espagne a fait arrêter et
mettre en prison le jacobin grand inquisiteur, et il a
renvoyé hors de ses États le nonce du pape.
Ainsi le pape est actuellement brouillé : 1° avec le roi
de Portugal, 2° avec l'Espagne, 3" avec la république
de Gênes, et peut-être bientôt avec la France, au sujet
de l'appel comme d'abus du procureur général du Par-
lement de Paris, des bulles des jésuites et des deux der-
niers arrêts rendus contre eux.
Du mercredi 3 septembre, assemblée.
Arrêt qui condamne une édition nouvelle, faite en
1731, d'un livre ancien, ayant pour titre: Histoire
universelle, tant sacrée que profane, du sieur Horace
SEPTEMltlŒ 17GL ÎOl
Tiercelin ^, à être brûlé par la main du bourreau, comme
tendant par tout son contexte et par l'exposition insi-
dieuse des faits, dont aucuns sont altérés, à inspirer aux
jeunes étudiants, pour lesquels ce livre a été composé,
des préjugés dangereux contre la nature et les droits de
la puissance royale, son indépendance pleine et absolue,
quant au temporel, de toute autre puissance qui soit
sur la terre, et la sûreté inviolable de la personne sacrée
des souverains.
Enjoint à tous ceux qui ont des exemplaires, etc.
Défend à tous imprimeurs, etc.
Défenses à tous professeurs et suppôts des universités
et à tous autres d'enseigner, dans les écoles publiques
ou ailleurs, ledit livre, le tout sous peine d'être, les con-
trevenants, poursuivis exlraordinairement et punis sui-
vant la rigueur des ordonnances.
Ordonne, en outre, que pour être véritiés et colla-
tionnés, tant sur les livres composés et publiés par lesdils
soi-disant jésuites et condamnés par ladite Cour, que sur
leurs autres livres mentionnés au compte rendu de la
Cour, toutes les Chambres assemblées, par l'un des con-
seillers en ladite Cour, les extraits des assertions dan-
gereuses et pernicieuses en tout genre, que lesdils soi-
disant jésuites ont dans tous les temps et persévéramment
soutenues, publiées et enseignées dans leurs livres avec
l'approbation de leurs supérieurs et généraux, il sera
nommé des commissaires de la Cour, qui s'assembleront
le mardi 15 décembre prochain, pour, lesdites vérification
et collation faites et rapportées, être conformément à
l'arrêt du 6 août dernier, [lar la Cour, toutes les Cham-
bres assemblées, le 8 janvier prochain, statué ce qu'il
1. Ce livre a été donné à tous les étudiants dans tous les collèges de Paris.
Indopendammeut de savoir ce qu'il contient au fond, on voit qu'il n'a aucun
rapport aux jésuites en particulier.
On ne voit pas que Horace Tiercelin, que l'on ne trouve pas dans les dic-
tioanaircs, fût un jésuite ; il y avoit dans l'arrêt : socielalis Jésus.
{Note de Barbier.)
34.
402 JOURNAL DE BARBIER.
appartiendra. Le présent arrêt publié et affiché et signifié
aux recteurs de l'Université.
Le vendredi 4 septembre, le livre a été brûlé daris la
cour du Palais,
Vendredi 4 septembre, M. le premier président s'est
rendu au château de Choisy, où étoit le Roi; il a pré-
senté à Sa Majesté les extraits ci-dessus avec la traduc-
tion d'iceux.
RÉPONSE DU ROI A M. LE PREMIER PRÉSIDENT.
« Je condamne ainsi que vous les maximes perni-
« cieuses contenues dans les propositions dont vous
« me remettez les extraits ; je m'en suis déjà fait rendre
« compte, et j'approuve les condamnations que vous
« en avez faites dans tous les tenips.
« Cependant, comme cette affaire est importante,
« pour prendre des mesures convenables, j'ai besoin du
« délai que j'ai ordonné. Vous direz à mon Parlement
« que je lui ordonne d'enregistrer sans délai mes lettres-
« patentes, et je vous charge de venir me rendre compte
« de l'exécution de mes ordres, dimanche matin, à
« Versailles. »
Du samedi 5 septembre au matin, assemblée des
(îhambres, depuis dix heures du matin jusqu'à midi,
dans laquelle on n'a rien décidé; arrêté seidement que
les commissaires de la Cour s'assembleront, à trois
heures, chez M. le premier président, pour aviser à ce
que l'on pouvoit faire, et qu'ils en rendront compte aux
Chambres assemblées, à six heures du soir.
On dit que les commissaires n'ont pas pu se con-
ciher.
Du samedi, six heures de relevée, assemblée des
Chambres qui a duré jusqu'à plus de neuf heures.
ARRÊTE DES CHAMBRES.
La Cour, toutes les Chambres assemblées, délibérant
sur les lettres-patentes du 29 août dernier :
SEPTEMBRE 17G1. 403
Que, pour aviser aux moyens de concilier, s'il est
possible, dans l'occurrence présente, le désir profondé-
ment gravé dans le cœur des magistrats de donner à
leur souverain, en toutes occasions, des preuves de leur
obéissance et de leur respect pour ses volontés, avec le
devoir de la fidélité, le sentiment d'amour le plus tendre
pour la personne sacrée dudit seigneur Roi, lorsqu'il
s'agit d'enseignements si pernicieux, la délibération sera
continuée à lundi 7 du présent mois, dix heures du
matin.
Du dimanche 6 septembre , M. le premier président
s'est rendu à Versailles et a remis au Roi l'arrêté ci-
dessus.
RÉPONSE DU ROI.
« Je persiste dans ma réponse du 4 septembre, et je
« vous charge de venir m'en rendre compte lundi, à
« trois heures de relevée, à Versailles ; j'ordonne à mon
« Parlement de rester les Chambres assemblées. »
Sur cet ordre, M. le premier président a envoyé chez
tous les magistrats, pour se rendre au Palais à six heures
du matin au lieu de dix heures, pour donner le temps à
M. le premier président de se rendre à Versailles. Les
Enquêtes se sont rendues, à six heures, dans leurs Cham-
bres, et, à luiit heures, à la Grand'Chambre pour l'as-
semblée.
Du lundi 7 septembre, assemblée des Chambres à huit
heures; c'est le dernier jour du Palais.
Cette affaire devient critique et pour le Roi et pour le
Parlement.
Le Parlement doit sentir que, s'il obéit au Roi pour
l'enregistrement des lettres-patentes du 29 août, ses
deux arrêts du 6 août perdent toute leur force, parce
que, dans l'intervalle d'une année entière, les circon-
stances changent et peuvent éluder l'effet des deux ar-
rêts, en sorte que leur projet ne peut avoir lieu qu'au-
404 JOURNAL DR BARBIER.
tant qu'ils n'enregistreront point, et qu'attendu la diffi-
culté de cette affaire, ils remettront la déclaration aprè^
la Saint-Martin , d'autant que les arrêts auroient leur
exécution par provision au 1"" octobre, tant pour les
classes que pour la réception des novices.
D'un autre côté, l'autorité du Roi est compromise
d'après ses réponses, si le Parlem.ent prend le parti de
refuser constamment d'enregistrer les lettres-patentes.
M. le premier président ne peut revenir de Versailles
qu'à six ou sept heures, quel parti prendra le Roi et le
ministère, et quel ordre le Roi donnera-t-il ce soir aux
Chambres assemblées?
Le Parlement a enregistré les lettres-patentes au
29 août, mais pour le délai de six mois au lieu d'un an
que le Roi demandoit, et même encore avec de longues
modifications et restrictions que l'on ne sait pas encore;
on dit, par exemple, que ce délai de six mois ne re-
garde que l'ouverture des classes , c'esl-à-dire que les
classes ne seront fermées à Paris, comme dans les villes
de province, qu'au 1" avril, ce qui n'avancera pas beau-
coup les jésuites, personne ne devant ou laisser ou
mettre ses enfants dans ce collège pour six mois seule-
ment. L'assemblée a fini avant midi.
M. le premier président s'est rendu à Versailles, à
trois heures, et a porté au roi ledit enregistrement, qui
a dit seulement à M. le premier président :
« Je ferai savoir mes intentions à mon Parlement
« après les vacances. »
M. le premier président est revenu à cinq heures à
Paris ; il a rendu la réponse du Roi aux Chambres as-
semblées, qui ont été contentes de l'acceptation de leur
enregistrement tel qu'il est.
L'assemblée n'a point été longue ; la grande salle du
Palais étoit remplie de monde, qui attendoit l'événement
qui a satisfait tout le public ; on chantoit pour ainsi dire
victoire,etl"ondisoit mêmequ'à la finie Roi voyoit clair.
SEPTËMBHË 1761. 405
Quoique la réponse du Roi ne signifie rien, bien des
gens disent, d'un autre côté, que l'autorité royale a en-
core plié , comme elle a déjà fait plusieurs fois : on en
jugera mieux par l'arrêt d'eiu'egistrement qui sera im-
primé avec les lettres-patentes. En tout cas, le ministère
a cherché à débarrasser le Roi et à procurer la tran-
quillité jusqu'à nouvel ordre, auquel cas il eût été plus
prudent de ne point envoyer de lettres-patentes, et de
laisser aller les choses dans les termes des arrêts du
6 août, sauf à laisser fermer les classes de Paris au
1" octobre.
Du mercredi 9 septembre , on a crié et vendu dans
Paris les lettres-patentes du 29 août, et l'arrêt d'enre-
gistrement du Parlement du lundi 7 septembre. Les
lettres-patentes sont très-simples ; le Roi dit qu'il est
dans la résolution de s'occuper avec l'attention la plus
sérieuse de tout ce qui peut concerner l'institut , les
constitutions et les établissements delà société et com-
pagnie des jésuites dans le royaume, comme d'un objet
très-important. A ces causes, il mande au Parlement de
surseoir à l'exécution des arrêts du 6 août.
11 n'est point question, dans ces lettres, de la doc-
trine. A l'égard de l'enregistrement de la Cour, il est
très-étendu.
La Cour accorde la sur.séanco jusqu'au 1" avril pro-
chain, sans approbation de la qualité de jésuite, mais à
la charge que celte surséance n'aura pas lieu : 1° pour
les vœux; 2» pour la juridiction ordinaire; 3° pour l'en-
voi des titres par lesdits prêlres, et pour les mémoires
des maires et échevins, pour établissement d'autres col-
lèges dans les villes; 4° pour la réception de novices;
5° pour toutes les congrégations et confréries; 6° pour
les procédures à faire sur l'appel comme d'abus de M. le
procureur général, des bulles; que M. le premier prési-
dent représentera à Sa Majesté que cet enregistrement
n'est que l'effet d'une parfaite soumission aux ordres,
406 JOURNAL DE BARBIER.
qui a même beaucoup coûté aux sentiments du cœur des
magistrats, d'autant que les arrêts du 6 août portent
sur des objets qui intéressent la sûreté de la personne
des souverains, la tranquillité des États, les principes
des mœurs, l'éducation de la jeunesse, l'honneur de la
religion; qu'en conséquence, le Roi sera supplié de se
persuader combien il est important pour sa personne
sacrée, pour sa postérité, pour l'État entier, que le zèle
de son Parlement n'éprouve désormais aucun obstacle
sur des objets d'une si grande conséquence.
L'on voit que cette surséance , non-seulement n'est
que de six mois au lieu d'un an , mais qu'elle ne porte
que sur la défense d'ouvrir les classes au l*"^ octobre,
pour le collège des Jésuites à Paris; d'ailleurs toutes les
défenses et opérations indiquées par les arrêts du 6 août
auront toujours leur effet. 11 sera curieux de voir quelles
seront les intentions du Roi à la rentrée du Parlement
au 26 novembre ; il est à présumer que le Roi ne chan-
gera rien à ce qui est, à moins que ce ne soit pour don-
ner un nouveau plan de société aux jésuites ; mais qui
sont ceux qui travailleront sérieusement à cette beso-
gne? et d'ailleurs il faut s'attendre que le Parlement se
prêtera difficilement à ces prétendus arrangements.
Le plus à plaindre est le souverain, qui, par trop de
bonté, est tombé dans des circonstances critiques trop
capables de troubler sa tranquillité.
Ce qui est singulier, c'est que les jésuites paroissent
tranquilles, malgré tous ces arrêts, disant toujours que
c'est l'aflaire du Roi, attendu l'entreprise sur son auto-
rité; cela n'empêche pas que les bons pères ne fassent
intérieurement toutes les démarches pour prévenir et
empêcher le grand projet du parti janséniste, qui est de
détruire entièrement la société; ceci fait une suspension
d'armes. On verra d'abord, après la Saint-Martin, si le
ministère manifestera et comment les intentions du Roi.
En attendant, tous les gens sensés pensent bien que
SEPTEMBRE 1701. 407
cette affaire n'est pas tinie, qu'elle peut même avoir des
suites fâcheuses, et l'on s'aperçoilbien que les derniers
arrêts du Parlement sont l'ouvrage d'un esprit de parti,
plutôt qu'un objet du bien de l'État et de la tranquillité
publique.
Le 8 de ce mois de septembre , la princesse de Mec-
klenbourg-Strélitz est arrivée à Londres avant dîner;
on a fait tous les arrangements pour la cérémonie. A
neuf heures du soir, elle a été conduite dans la chapelle
du Roi, accompagnée de deux cents des premières dames
de la Cour, richement parées en habits et en pierreries,
et l'archevêque de Cantorbéry a donné la bénédiction
nuptiale au roi d'Angleterre et à la princesse. A onze
heures du soir, on a soupe, et, à minuit, le Roi et la
Reine se sont retirés dans leur appartement. Le lende-
main et jours suivants, il y a eu à Londres de grandes
fêtes et réjouissances.
Ici, à Paris, il n'y aucune nouvelle intéressante, et
même depuis longtemps; nos armées du maréchal de
Broglie et du maréchal de Soubise, et celle du prince
Ferdinand et des alliés, changent alternativement de
position, des deux côtés de la rivière de la Lippe, sans
se faire d'autre mal que trois ou quatre cents hommes
prisonniers et quelques convois enlevés; il en est de
même des armées de la reine de Hongrie , des Russes,
de la Suède, de l'empire et du roi de Prusse. A propre-
ment parler, on ne parle ni de guerre ni de paix, car le
Congrès d'Augsbourg est toujours en suspens. On parle
toujours du traité d'alliance de l'Espagne avec la France^
et en même temps du projet des Anglois de descendre
dans les îles de la Martinique et de Saint-Domingue en
Améiique.
1. Cette alliance avait pour but de réiiiiir dans une seule et nicme puli-
tique toutes les brauchcs de la uiaison de Bourbon, qui régnaient en Espagne,
dans les Deux-Sicilcs, à Parme et à Plaisance. Ce traité, counu sous le nom
Ae pacte (le [amille, fut signé le lîj août 1761. L'Angletecre déclara immé-
diatement la guerre à Tlispiigne. liarbier parle plus loin du ^«c(c de lumiUe.
408 JOURNAL DE BARBIER.
On dit généralement que les propositions de paix sont
absolument rompues, et même que M. Stanley, minis-
tre d'Angleterre, ici à ce sujet, est parti, jeudi matin 24,
de Paris, pour retourner à Londres; cela vérifieroit quasi
le traité d'alliance avec l'Espagne, qui aura occasionné
cette rupture avec l'Angleterre.
Dans la Gazette de France du samedi 26, il n'est pas
dit un mot de toutes ces nouvelles, et elle est très-sèche
par rapport aux différents corps d'armée répandus dans
toute l'Allemagne.
Le départ de M. Stanley, ministre d'Angleterre, le
jeudi 24, à quatre heures du matin, est très-certain, et,
par conséquent, le retour de M. de Bussy de Londres à
Paris ; notre ministre a assisté, à Londres, à toutes les
fêtes du mariage d'Angleterre.
Dimanche 27, les deux Dames de France, Mesdames
Adélaïde et Victoire, sont revenues en poste des eaux de
Plombières; elles ont passé, à cinq heures après midi,
par les boulevards et la place Louis XV, pour prendre
des relais dans le Petit-Cours et aller tout de suite à
Versailles; leur suite n'éloit pas considérable ; il y avoit
beaucoup de monde pour les voir passer comme à l'or-
dinaire.
Le roi de Pologne Stanislas, leur grand-père, étoit à
Versailles depuis quelques jours pour les attendre; ces
deux dames sont, dit-on, de la famille royale, les plus
attachées aux jésuites; il y a apparence qu'il se tiendra
de grands comités sur les affaires présentes de ces bons
pères, et sur les suites qu'elles doivent avoir de la part
du Parlement à la rentrée, et, malheureusement pour
eux, dans la circonstance delà rupture de la paix.
Octobre»
Rornise clés hostilités. — Les jansénistes font courir de faux bruits. — Auto-
ilaté à Lisbonne. — Le père Malagrida. — Changements dans le niinislcre.
AL Berryer, nomuié garde des sceaux. — Le comte de Choiscnl, nommé
aiiuistre des affaires étranijèie^. — Tilt quitte le ministère. — ^Lmifeste
OCTOBRE 1761. 409
da roi de France. — Les y-siiites protpstcot par-tti-vant notaire do leur atta-
cliement au Roi.
Le 2 de ce mois, M. de Bussy, notre minislie, de re-
tour de Londres, a été présenté au Roi.
Il semble que les négociations de paix avoient inter-
rompu les opérations de la guerre; mais depuis qu'on
a su la rupture, on s'est mis en mouvement.
M. de Laudon, général de la reine de Hongrie, a pris
d'assaut, l'épée à la main, la ville de Chemnitz, que le
roi de Prusse tenoit en Silésie, ville considérable; il a fait
trois mille Prussiens prisonniers, pris cent pièces de ca-
non et des magasins considérables.
De notre côté, M. le prince de Condé s'est aussi em-
paré d'une petite place, en Allemagne, où il a fait des
prisonniers et pris des munitions. Le maréchal de Sou-
bise a aussi fait enlever, dans un autre endroit, des
magasins du prince Ferdinand très-considérables, et
le duc de Broglie met des contributions dans l'Eleclorat
de Hanovre et s'avance de ce côté-là ; en sorte que la
campagne, dans une saison déjà avancée, devient plus
avantageuse qu'elle n'a été depuis longtemps. H y a
apparence que M. le maréchal de Broglie entend la con-
tinuer encore longtemps. On dit que lui et le maréchal
de Soubise sont en très-bonne intelligence. La maison
du Roi ne revient point comme on le disoit, du moins
il n'y a aucun ordre pour cela.
Au commencement de ce mois, les jansénistes ont fait
courir une nouvelle dans Paris, qu'il y avoit eu vingt ou
trente jésuites exécutés à Lisbonne, ce qui divertissoit
assez le public, dans les circonstances où se trouvent à
pré.senl les jésuites, d'autant qu'à l'ouverture des classes
du collège de Louis-le-Orand, il n'y avoit que quatre-
vingts et tant d'écoliers, tant pensiormaires qu'externes,
ce qui n'est pas étonnant après les deux arrêts du Par-
lement. Mais la nouvelle de Lisbonne se trouve éclaircie
VII. 35
410 JOURNAL DE BARBIER.
dans la Gazette de France du samedi , 17 de ce mois,
dans l'arlicle de Madrid : Il y a eu à Lisbonne un auto-
da-fé ou jugement de Tinquisifion, où soixante-six per-
sonnes ont été condamnées, juifs, femmes, des domini-
cains et un franciscain , et entre autres le père Malagrida,
jésuite dont il a été parlé dans l'instruction du procès,
louchant la conspiration et l'assassinai du roi de Portu-
gal, en 1758.
Celle exécution de Tinquisition du Portugal s'est faite
à Lisbonne, le 20 septembre. Le père Malagrida a été
étranglé, et son corps jeté au feu , et il a été condamné,
dit la Gazette, comme hérétique et comme ayant voulu
se faire passer pour un prophète; en sorte qu'il n'est
question dans ce jugement, par rapport à lui, de com-
plicité ni dans la conspiration, ni dans l'assassinat du
roi, ni même de la doctrine meurtrière que l'on reproche
aujourd'hui à tout le corps des jésuites.
Que de contes n'a-t-on pas fait courir, par rapport au
père Malagrida; qu'il éloil complice de Damions, assas-
sin du roi de France, en 1757, et qu'il étoit venu dans ce
temps-là à Soissons, et que ce quidam, qui, dans le
procès de Damiens, lui auroit parlé sous le portique de
la Chapelle, quelques minutes avant l'assassinat, et
dont l'existence n'a pas été suivie et éclairée dans l'ins-
Iruction du procès de Damiens, étoit un valet de
chambre du duc d'Aveiro, coupable de l'assassinat du
roi de Portugal.
On dit même aujourd'hui que le roi de Portugal avoit
promis et donné des lettres de grâce au père Malagrida,
sur ce qu'il avoit révélé l'intrigue de la conspiration, et
(|ue le ministre Caravallo, pour se défaire de ce jésuite,
l'auroit fait dénoncer à l'inquisition com.me hérétique.
Quoi qu'il en soit, dans l'obscurité de tous ces faits,
le jugement de l'inquisition et l'exécution du père Mala-
grida font encore un mauvais effet dans le public, pour
les jésuites, dont la position est très-critique. On croit
OCTOBRE 1761. 411
pourtant qu'ils s'en tireront. Cela sera pourtant difficile,
vu le parti pris par le Parlement de les détruire; à
moins qu'il n'y ait quelque coup d'autorité de la part
du ministère, c'est ce qui se verra d'ici à deux ou trois
mois.
Changement dans le ministère. Le 13 de ce mois, le
Roi, à la fin, a tenu le sceau pour la dernière fois.
M. Berryer, secrétaire d'État, et qui étoit ministre
de la marine, a prêté, le 14 , serment entre les mains du
Roi, pour la charge de garde des sceaux de France;
c'est une belle fortune pour un homme dont le grand-
père étoit un simple sergent , qui a été poussé dans les
affaires par M. Colbert, ministre. On dit même, dans le
public, qu'il avoil été laquais ; mais j'ai toujours entendu
dire simple sergent.
M. Berryer est un homme d'esprit et grand travail-
leur, dur et difficile à ce que l'on dit; il est essentiel-
lement protégé par madame la marquise de Pompadour.
Il étoit question de lui ôter la marine, mais on ne vou-
loit pas le renvoyer simplement-, il na pas perdu au
change, il reste secrétaire d'État; et pour qu'il ait un
droit de signature, on a détaché pour lui le Roussillon,
et quatre villes comme Soissons, etc., ^ dont avoit été
chargé ci-devant M. le comte de Sainl-Florentin ; car
même on avoit dit d'abord qu'on lui donnoit le départe-
ment de Paris , mais M. le comte de Saint-Florentin le
1. Les miuistères, sous l'aiiciemie rnonaichii;, u'etaieut point distribués
comme de nos jours par atlributioiis distinctes, embrassant chacune tout le
royaume. Chaque ministre avait dans son ressort dilTérentes divisions territo-
riales et diverses spécialités. Ainsi, le ministre de lu jriierre était chargé des
postes, et il avait dans sis attributions le Dauphiné. Le ministre des Affaires
étrangères administrait la Guienne, la Normandie, le Berry et la Champagne;
et le ministre de la maison du Roi, le Languedoc, la Provence, la Bretagne
et Paris. Les hôpitaui, les prisons, les épidémies, le commerce de terre et
l'agriculture relevaient du contrôleur général des ponts-et-chaussées. — Ce
pèle-mèle d'attributions et cet enchevêtrement géographique expliquent la
phrase de notre auteur : On a détaché, pour SI. Kerryer, le Rousêillon
el quatre villes.
412 JOURNAL DE BARBIER.
garde toujours. Ces détails ont été mis depuis dans la
Gazette.
Les secrétaires du Roi et les officiers du sceau, qui
depuis deux ans et demi étoient accoutumés à travailler
au sceau avec le Roi, n'aimeront pointée changement.
Le Roi a donné le département des affaires étrangères
à M. le comte de Clioiseul, lieutenant général des ar-
mées du Roi , cordon bleu , cousin de M. le duc de Clioi-
seul , et qui étoit ambassadeur à Vienne.
Le Roi a donné le département de la marine à M. le
duc de Choiseul, qui conserve avec cela le département
du ministère de la guerre.
il n'y a jusqu'ici aucun changement pour la place de
M. le comte de Saint-Florentin, qui est toujours mi-
nistre pour la maison du Roi , pour Paris avec un grand
département de province, et [nesque tous les parlements
du royaume.
On dit ici une nouvelle qui n'est pas dans la Gazette
de France, que M. Pitt^, premier ministre d'Angleterre,
ennemi de la France et fort porté pour la continuation
de la guerre, après un grand conseil à Londres, où il a
proposé de déclarer la guerre à l'Espagne, a été remer-
cié et renvoyé par le roi d'Angleterre; on en lire des
espérances pour pouvoir parvenir à la paix.
Cette nouvelle est vraie. 11 est dit que M. Pilt s'est
retiré, que le roi a donné un titre de baronne à sa
femme. Dans un conseil, il aurait proposé de déclarer
la guerre à l'Espagne, apparemment à cause du traité
1. l'Ut (William), premier comte Je l'.hatham , l'un des plus grands
hommes d'État de l'Angleterre, né à Westminster en 170S, mort en 1773.
Membre du Parlement en 17 33, il fut nommé, par Georges II, vice-trésorier
d'Irlande, puis conseiller privé et payeur général des troupes. Il se démit de
tous ses emplois en 175 5, afin de combattre librement des actes qu'il désap-
prouvait, rentra au pouvoir en 17j6 avec le titre de secrétaire d'Etat, et fut,
peu de mois après, placé à la tête du ministère. Ce fut alors que commença
la glorieuse période, dite adviinistralion de Pilt.
BotlLLBT.
OCTOBRE 1761. 413
d'alliance dont on a parlé avec la France. Tous les
autres membres du conseil d'Etat se sont opposés à cet
avis, ce qui a dclerminc M. Pilt à demander à se reti-
rer, et M. d'Égremont a été nommé par le roi d'Angle-
terre à sa place de ministre des alFaires étrangères.
On a non-seulement imprimé au Louvre, mais vendu
publiquement un manifeste du roi de France, signé du
duc de Choiseul , qui contient tous les détails des négo-
ciations pour la paix , avec les mémoires respectifs de
M. Pitt, de M. de Cboiseul , et les lettres de M. Stanley,
qui étoit ici, et de M. deBussy, qui étoit en Angleterre.
Tout est à découvert par ce manifeste, qui justifie l'en-
vie que le roi de France avoit de faire la paix; car le
Roi abandonnoit toutes ses possessions en Améri(jue, en
Afrique et en Asie. Il consentoit même à la démolition
de Dunkerque, ce qui étoit bien Innniliant. Les condi-
tions de l'Angleterre et de M. Pitt étoicnt entortillées,
et d'un ton insolent à ne pouvoir pas s'accommoder.
Il est certain que les supérieurs des trois lUiiisons
de jésuites de Paris ont passé, à la fin de ce mois, une
déclaration authentique devant deux notaires, qui con-
tient des protestations de leur soumission et de leur fidé-
lité et attachement à la personne du Roi, et contre tout
ce qu'on leur impute dans les arrêts du Parlement. On
dit qu'ils en ont présenté une exposition à M. le Dau-
phin pour en faire usage dans le conseil. On croit (juo
les commissaires du Roi travaillent à la réformation de
leurs statuts pour en faire de nouveaux. Ils ont, dit-on ,
cent cinquante iiensionnaires dans leur collège, et une
quinzaine d'externes.
On verra dans peu ce que tout ceci deviendra. Il est
à craindre que le Parlement ne se soit engagé dans un
projet difficile, et que cela n'occasionne des troubles.
35.
414 JOURNAL DE BARBIER.
Wovonibre»
Nouvelles diverses et bruits de Paris. — Les livres du père Mariana. —
Petite poste établie à Paris. — Réforme des enseignes. — Rentrée du
Parlement. — Nouveaux débats au sujet du formulaire. — Refus de sacre-
ments. — Mémoire des évêques au sujet des jésuites.
Le Roi continue toujours ses voyages. Il est parti lundi
2 de ce mois, pour son dernier voyage de Fontainebleau,
La famiUle royale y va le 6 jusqu'au lundi 9. Le Roi
fera la Saint-Martin le 11, à Choisy, et reviendra le
jeudi 12, à Versailles.
La maison du Roi , tant cavalerie qu'infanterie, sera
de retour à Paris avant le 20 de ce mois. La gendarme-
rie reste, dit-on , en Allemagne.
On parle depuis quelques jours de faire un surinten-
dant des finances, et on nomme M. le duc de Choi-
seul; si cela étoit, il seroit premier ministre sans titre.
Cette nouvelle place seroit encore une charge pour
l'État.
Le Roi a pris le deuil le 11, pour dix jours, pour le
Margrave de Bade-Baden, proche parent de madame
la Dauphine, ainsi que de M. le duc d'Orléans.
Deux jours après la rentrée du Parlement, on a vendu
chez Simon , imprimeur, un cahier in-quarto de ce qui
a été rapporté aux Chambres assemblées, tant par un
conseiller, qui est M. l'abbé Chauvelin, que par MM. les
gens du Roi, aux mois d'avril et de juillet derniers, au
sujet des constitutions des jésuites et de leur doctrine,
et en même temps un extrait des assertions qui sont
dans les anciens livres des jésuites, surtout sur le tyran-
nicide, et à l'occasion de quoi sont intervenus les deux
arrêts du 6 août contre ces Pères.
Le Parlement, comme l'on voit, suit son projet en
faveur des jansénistes, et pour indisposer de plus en plus
le public contre la société de Jésus. On peut dire que,
cependant, il auroit été plus prudent de ne pas mettre
sous les yeux du public un extrait de l'ouvrage du père
NOVEMBRE 1701. 415
Mariana', jésuite espagnol, fait en 1603 par ordre du
roi d'Espagne, sur la question de savoir s'il est permis
de tuer un roi tyran, d'autant que peu de gens s'avi-
seront d'aller lire Mariana dans quelque bibliothèque, et
que de pareilles questions sont toujours dangereuses à
donner au peuple par une traduction Françoise; il
semble qu'on ne cherche qu'à alTecter et indisposer le
public, surtout dans les circonstances d'une guerre qui
est très-coûteuse et très-onéreuse au peuple, et qui durera
peut-être encore quelque temps, suivant les apparences.
On a établi depuis un an, dans Paris, une petite poste
pour la correspondance de lettres. Auparavant, ceux
qui n'avoient point de domestiques se servoient de
petits Savoyards qui étoicnt dans les rues, pour s'écrire
les uns aux autres. On croyoit d'abord que cela ne se
soutiendroit pas, mais cet établissement est tellement
perfectionné par M. de Chamousset, ci-devant maître
<les Comptes, qui en est l'inventeur, qui fait répandre
des avis au public, imprimés, que l'usage en est très-
commun et très-commode, et cela pour les grands
comme pour les petits. 11 n'en coûte que deux sols pour
faire tenir une lettre dans Paris, et trois sols dans tous
♦les villages autour de Paris, où il n'y a point de grande
poste. Il n'en coûte rien à celui qui reçoit la lettre. On
a des réponses le matin et l'après-diner. Il y a plus de
deux cents hommes employés pour recevoir les lettres et
les porter. Pour deux sols, on se dispense d'envoyer son
domestique au bout de Paris et de s'en priver. Il y a un
grand ordre pour l'exécution.
l. Mariaua (Jean), célèbre jésuite, iié à Tal.ivera en 1537, mort à Tolède
en 1624, enseigna la tliéulogie à Rome, puis à Paris (1569), et se relira, ea
1574, dans la maison dts jésuites, où il composa une Histoire d'Espagne,
'jui jouit d'une grande réputation ; un traité célèbre : De rege el régis ins-
lilulione, 1599, in-4°, où il examine si Ton peut tuer un tyran et se décide
pour l'affirmative. L'assassinat de Henri IV donna à cet ouvrage une célébrité
qu'il ne méritait pas, et qu'il n'aurait jamais eue sans ce funeste événement.
Il fut déféré au Parlement «t condamné au feu par arrêt du 8 juin 1610,
416 JOURNAL DE BARBIER.
Police dans Paris. Le bureau de la voirie de Paris a
obtenu une ordonnance des trésoriers de France, pour
l'aire réformer toutes les enseignes , qui sont en très-
grand nombre dans Paris, de manière qu'elles soient à
quinze pieds de liauteur du pavé des rues, et qu'elles
n'excèdent les murs des maisons que de deux ou trois
pieds, surtout dans les rues larges, sous prétexte qu'elles
seront moins exposées à se détacher dans les grands
vents et qu'elles incommoderont moins les fenêtres
voisines, mais aussi peut-être pour quelques raisons de
droits et de profits.
Les six corps des marchands de Paris se sont assem-
blés d'office, ont fait un Mémoire sur la dépense que
cela occasionneroit aux gens à enseignes, sur la difficulté
de mettre tout cela de niveau par l'inégalité des ensei-
gnes et autres raisons ; ils ont présenté un Mémoire à
M. le lieutenant général, de qui ils ont obtenu la per-
mission verbale de supprimer toutes les enseignes sail-
lantes et de les appliquer en tableau sur le mur, dans
les trumeaux des croisées, ce qui offusquera encore moins
les fenêtres du premier étage et la lumière des lanternes
le soir; toutes les autres communautés qui ne sont point
des six corps sont obligées de se conformer à ces arran-
gements. En sorte que, sans ordonnance de police pu-
bliée ni affichée, depuis un mois on ne voit que des
échelles dans les rues à boutiques, pour ôter les ensei-
gnes et les mettre en placard, et, pour éviter la confu-
sion, chaque corps et communauté fait faire à son tour
cette opération; cela ne sera plus si commode pour dé-
cou vrir l'enseigne de la boutique que l'on cherchera, mais
cela aura un coup d'oeil plus uniforme dans toutes les rues.
En tout cas, cela fera rei)entir le bureau de la voirie de la
réforme qu'il vouloit imaginer, par la perte des droits
que lui produisoient les changements et embellisements
continuels que l'on faisoit aux enseignes. Voici une nou-
veauté à ce qui se praliquoil de tout temps dans Paris.
NOVEMBRE t7Gl. 417
Le Parlement est rentré entièrement le 23 de ce mois,
lundi. Le Roi avoit dit qu'il lui fcroit savoir ses inten-
tions après la rentrée par rapport à l'afîaire des jésuites;
on dit que les commissaires du Roi ont travaillé sur les
statuts, qu'il y a eu des comités chez M. le chancelier,
et môme qu'il y a eu un Conseil des dépêches à ce sujet,
mais il n'a encore rien transpiré.
Au surplus, en attendant, il y a de nouvelles affaires
sur le lapis. Il a été question d'élire ces jours passés une
supérieure ou une prieure drms le couvent des Ursu-
lines de Sainl-Cloud ; M. l'archevêque de Paris y a en-
voyé des ecclésiastiques, grands vicaires et autres, pour
(aire cette besogne, mais en même temps et préalable-
ment, ces messieurs ont proposé aux religieuses de signer
le formulaire et la condamnation des cinq propositions
des jansénistes et de celles du Père Quesnel, le tout par
rapport à la bulle Unigenitns.
Ces bonnes dames ont répondu qu'elles étoient sou-
mises à l'Église, qu'elles croyoient tout ce qui est ren-
fermé dans le Credo, mais qu'elles ignoroicnt les pré-
tendues propositions et ont refusé de signer.
Celte petite conlestation s'est répandue. Le mercredi
25, à l'assemblée des Chambres pour les mercuriales, un
conseiller a dénoncé la démarche de ces députés de
M. l'archevêque; cela a paru grave; on a délibéré; la
Cour a commis M. l'abbé Terray, conseiller de Grand'-
Chambre, pour se transporter à Saint-Cloud et faire in-
formation, ce qu'il a fait, et l'examen de celte aiïairo
est remis à maidi l^"^ décembre.
Seconde affaire. Avant la rentrée, une vieille lille,
gouvernante ou sœur d'un vieux prêtre janséniste, est
tombée malade sur la paroisse de Saint-Médard et a fait
demander les sacrements; elle étoit numie d'un billet
de confession, on ne dit point par (pii signé. Le vicaire
de Saint-Médard s'y est trans[)orté, a parlé et a refusé
les sacrcmenls; on dit même qu'il a signé son refus et a
418 JOURNAL DE BARBIER.
ajouté : par ordre de M. C archevêque de Paris, qu'il
avoit apparemment informé du fait, attendu que cela
est toujours précédé de sommations. Cela a transpiré :
quelque conseiller au Châtelet, attentif à ces objets de
scandale, a fait assembler la compagnie et a dénoncé le
fait; il a été apparemment informé, et sur ce, la com-
pagnie a décrété de prise de corps le curé et le vicaire
de Sainl-Médard, que l'on a arrêtés et conduits dans les
prisons du Châtelet, la nuit du mardi au mercredi 25 de
ce mois; on dit cependant que l'on a relâché le curé,
qui a déclaré qu'il ne savoit pas seulement qu'il eût été
demandé des sacrements^; mais le vicaire est dans les
prisons, et c'est le premier qui ail été arrêté réellement
de fait depuis toutes ces disputes.
L'officialité de ParLs a réclamé l'affaire de ce vicaire, qui
est à présent dans les prisons de l'offleialité, et l'instruc-
tion doit se faire conjointement par les juges de l'offi-
cialité et ceux du Châtelet ; après quoi chaque tribunal
jugera séparément.
L'affaire des jésuites est plus grave. Avant la rentrée
du Parlement, il y a eu un mémoire signé de quarante
ou quarante-deux évêques, présenté à M. le Dauphin
par quelque évêque et M. le duc de La Vauguyon, gou-
verneur des enfants de France, au sujet des deux arrêts
(lu Parlement du mois d'août dernier contre les jésuites,
pur lequel les évêques, c'est-à-dire le clergé de France,
demandent à avoir communication des statuts des jé-
suites pour les examiner, ensemble des projets que l'on
pourra avoir en conséquence.
Dans ce mémoire, il est dit que la Société des jésuites
a été de tout temps la plus utile au bien de la religion
et pour le maintien de l'autorité souveraine, et qu'il ne
convient pas de l'abandonner à l'animosité des Parle-
ments, qui n'agissent que par esprit de parti. Les Par-
1 . D'autres disent qu'il a été décrété et qu'il s'est caché.
[Noie de Barbier.)
DÉCEMBRE 1761. 419
lements sont un peu attaqués dans ce Mémoire, cela est
certain.
Ce mémoire a été présenté au Roi par M. le Dauphin.
11 y a eu à ce sujet des comités chez M. le chancelier et
ensuite au Conseil des dépêches sur cet objet, où M. le
Dauphin et M. le chancelier ont parlé pour les jésuites;
mais M. le duc de Choiseul a observé que cette affaire
étoit très-délicate; que les statuts de cette Société,
qui sont singuliers, avoient été inconnus jusqu'à présent
et étoient maintenant connus de toutes les nations ; ce
qui demandoit de la part du gouvernement beaucoup de
circonspection. On croit que M. le duc de Choiseul est
porté à soutenir les Parlements. On dit que le résultat
de ce Conseil a été de permettre aux évoques qui sont
ici à Paris de s'assembler chez M. le cardinal de Luynes
sur cette affaire ^.
L'intérêt du clergé, qui depuis un temps a tant de
griefs contre le Parlement de Paris et les autres, est de
se joindre aux jésuites et de profiter de cette discussion
en faisant valoir l'entreprise à cet égard du Parlement
sur l'autorité royale, qui est le point le plus délicat de
celte affaire.
On dit d'un autre côté que le Parlement est dans le
dessein de porter les choses à la dernière extrémité, ce
qui fait craindre aux gens sages que cette année ne soit
très- orageuse.
Décembre.
Enregistrement îles lettres du garde des sceaux. — Décrets de prise de corps
contre divers ecclésiastiques. — L'abbé de Marsiliy. — Emprunt de qua-
rante millions. — Renouvellement du bail des fermes générales. — l'ro-
molion de cardinaux français. — La noblesse et le clergé donnent au Roi
un vaisseau de soixante-qualorze canons. — Dons patriotiques. — Le
vaisseau le Citoyen. — la Ferme et l'Utile. — Les vaisseaux des six
l. Il y a six archevêques et six é\cques qui s'y assemblent presque tous
les jours. Le Roi a demandé leur avis pour la tin du mois de décembre ; et
4ue les commissaires du Conseil du roi leur remettraient leurs observation»
s.liu de les aider dans leur opération. {yole de Jiarbier.)
420 JOURNAl, DE CARBIER.
corps lie marchands et autres. — Le pacte de famille. — Avis des évéquei
sur la Société Je Jésus. — Les jeunes filles du l'arc-aux-Gcrfs. — Made-
moiselle de Romans.
Du mardi 1" décembre, assemblée des Chambres. Ou
a d'abord enregistré les lettres de garde des sceaux de
M. Berryer, aux mêmes conditions que celles de M. de
Machault en 1750, c'est-à dire de n'avoir aucune inspec-
tion sur ce qui concerne l'administration de la justice.
Lorsque après la mort de M. d'Aguesseau on a divisé la
place de chancelier pour M. de Lamoignon, et celle de
garde des sceaux pour M. de Machault, on a séparé les
matières qui devaient regarder les fonctions des deux
places.
Après cet enregistrement, on a rapporté à la Cour le
procès-verbal d'information faite par M. l'abbé Terray^
chez les Ursulines de Saint-Cloud ; l'assemblée n'a pas
duré longtemps, quoique la chose ait été prise au
grave.
Arrêt qui a décrété de prise de corps l'abbé de 15re-
mont, chanoine de Notre-Dame et grand vicaire de
M. l'archevêque de Paris, par lui député, et l'abbé de
Bissy, un des confesseurs de cette maison, et peut-être
aussi grand vicaire. A l'égard de l'abbé de Bremont, c'est
un homme de lettres qui éloit chanoine à Chartres, et
que M. l'archevêque a atlii^é auprès de lui; il n'en faut
pas davantage pour le discréditer dans Paris.
En outre, l'arrêt décrète d'ajournement personnel
l'abbé de Marcilly, ancien docteur de Sorltonne et supé-
1. Terray (l'abbé Joseph-Marie), né en 171a, dans le Forez, mort en 1778.
Conseiller-clerc au Parlement, il plut fort à madame de l'ompadour en im-
prouvant ses collègues, qui tous, excepté lui, avaient donné leur démission,
et en travaillant à la ruine des jésuites, prit part à l'arrêt du Conseil de
1764, et parvint, en 1769, au contrôle des finances. Louis XV le fit infei:-
dant général des bâtiments et directeur des Beaux-Arts. On a, sous le nom de
ce ministre, des Mémoires rédigés par Coquereau. Londres, 1770, 1 vol.
BoLlLt.ET.
Voir, sur l'abbé Terray, M. de Tocqucvillc, lliit. <tu rhyne de fouis .ÏJ',
t. II, p. 3S8.
nÊCEMRRE 1761. 4-21
rieur de celte maison desUrsulines; c'étoit un des deux
confesseurs du misérable el fanatique Damiens, et l'abbé
de Cussac, confesseur aussi, dit-on, de cette maison; il
est, dit-on, parent de M. rarchevêque.
Il est à présumer que ces quatre décrétés, sur la
nouvelle de cet arrêt, se seront absentés. Tout ceci
ne peut avoir que de mauvaises suites; on dit que les
religieuses ursulines sont partagées et que la moitié a
signé.
On dit aussi que M. l'official a eu quelques paroles
avec M. l'archevêque, au sujet de l'aflairc du vicaire de
Saint-Médard, et qu'il lui a remis sa commission. Si cela
est , cela retardera l'affaire de ce vicaire , qui restera
longtemps en prison; peut-cire les juges sont-ils fâchés
qu'il se soit laissé prendre comme un sot, en disant qu'il
avoit cru que ce qui lui avoil été signifié n'étoit qu'un
décret d'assigné pour être ouï, parce que le jugement
par contumace suffit pour conserver le droit sur les ec-
clésiastiques et est moins sujet à révolution que l'exé-
cution personnelle.
Il s'agit de savoir à présent ce que les évêques, qui
doivent "s'assembler chez le cardinal du Luynes, régle-
ront par rapport aux statuts des jésuites.
Du vendredi 5 de ce mois, assemblée.
On a enregistre un édit, pour un emprunt de quarante
millions, en rentes viagères, savoir : A dix pour cent sur
une tête, et à huit pour cent sur deux têtes sans distinc-
tion d'âge; l'enregistrement est pur et simple, sans
aucune restriction : et une déclaration pour la proroga-
tion de l'impôt des quatre sols pour livre sur des droits
des fermes pour six années. Il est simplement dit que
le Roi sera supplié de supprimer ces droits, conformé-
ment à ses intentions, quand les circonstances le per-
mettront. Voici une grande soumission qui demande
quasi qu'on laisse du moins agir contre les jésuites.
On a aussi renouvelé en Cour, c'est-à-dire le contrô-
VII.
30
422 JOURNAL DE BARBIER.
leur général des finances, le bail des fermes générales
sur le pied de douze millions d'augmentation par an; le
ministère a menace de faire retirer les sous-fermes; mais
au moyen de cette augmentation dont sont convenus les
soixante fermiers généraux les choses restent dans le
même état.
Nous avons trois cardinaux françois par la dernière
promotion : le prince Constantin de la maison de Rohan-
Guéménée, évêque de Strasbourg, à la nomination du
roi de Pologne, électeur de Saxe; M. deCboiseul, arche-
vêque de Besançon, de celle du chevalier de Saint-Geor-
ges à Rome; et M. de Rochechouart, évêque de Laon,
notre ambassadeur actuel à Rome, de celle du roi de
France.
Il est dit dans la Gazette de France du 5 de ce mois,
que M. l'archevêque de Strasbourg, grand aumônier de
France, président des États de Languedoc, a fait un
beau discours sur l'envie que le Roi a eu de faire la paix,
et du besoin qu'il a de secours pour soutenir une guerre
juste. Ce discours est tout au long dans la gazette ; qu'en
conséquence, le clergé et la noblesse, d'une voix una-
nime, se sont engagés de fournir au Roi un vaisseau de
soixante-quatorze pièces de canon; que le tiers-état a
prétendu devoir avoir droit à ce don, ne cédant rien en
zèle aux deux autres; mais il paroît que les deux pre-
miers veulent en avoir l'honneur. Si cette gazette pou-
voit faire sensation dans les autres États, et même dans
les autres provinces, et piquer les peuples de générosité,
cela pourroit servir en peu de temps au rétablissement
de la marine de France.
Cette gazette a fait son effet déjà, car dans celle du
12 de ce mois, il est dit que MM. de Montmartel et de La
Borde, banquiers du Roi, M. de Pange et de Boulogne,
trésoriers de l'extraordinaire des guerres, Michel et Le-
maître, trésoriers de l'artillerie et le sieur Marquel de
Bourgade pour la compagnie des vivres, ont fait leur
DÉCEMBRE 1761. 423
p.oumissiou au Roi, pour lui fournir un vaisseau de
trente pièces de canon, auquel le Roi a donné le nom
de Citoyen; que les receveurs généraux des finances
ont fait la même chose pour un vaisseau pareil qui
sera nommé le Zélé, et que les fermiers généraux ont
offert une somme suffisante pour construire un vais-
seau et une frégate appelés : l'un, la Ferme, et l'autre,
y Utile''.
Ainsi, voilà déjà quatre gros vaisseaux et une frégate
d'assurés; cela n'en restera pas là, on parle des six corps
des marchands de Paris.
Comme il y a toujours des plaisants, on dit que M. l'ar-
chevêque de Paris donnera un brûlot, à cause de son en-
têtement contre les jansénistes.
On parle aussi de grands changements dans la maison
du Roi , dans la cavalerie et dans d'autres corps de
troupes d'où l'on prétend tirer une grande épargne; cela
n'est pas encore décidé ni annoncé.
Les Enquêtes doivent rentrer au Palais lundi prochain
14 de ce mois. On verra peut-être aussi du nouveau pour
les affaires de religion, tant contre M. l'archevêiiue que
contre les jésuites, car cela leur paroît plus intéressant
que les propositions de paix ou les constructions de vais-
seaux.
Par la gazette du 19 de ce mois, il est dit que le corps
de ville, c'est-à-dire M. le prévôt des marchands, éclie-
vins et autres officiers de ville, se sont assemblés et ont
arrêté de fournir au Roi, pour la construction d'un vais-
seau de soixante-quatorze pièces de canon; il y est dit
aussi que M. Berlin, trésorier des parties casuelles,
homme très-riche, a envoyé à M. Boucot, receveur de
la ville, une somme de douze mille livres pour se
joindre à celte dépense ; et on invile aussi tous les par-
ticuliers, qui ne font partie d'aucun corps, à remettre
1. Les Anglois seront suipiis d'un pareil zèle de la ualion, surtout si cela
cât suivi dans les proviuccs. ['Sole de Barbier.)
424 JOURNAL DE DARBIER.
chez M. Boucot ce qu'ils jugeront à propos, pour prendre
part à cette dépense commune; en bon François, c'est
une quête, dont le tronc est chez M. Boucot.
11 y est dit encore que les gardes en charge des six
corps des marchands de la ville de Paris, se sont assem-
blés et ont fait leur soumission à M. le contrôleur gé-
néral, de fournir six ou sept cent mille livres pour la
construction d'un vaisseau de quatre-vingts pièces de
canon. Comme les six corps ne sont pas également nom-
breux et riches, ils ont fait une répartition pour chacun
des six corps, et dans chaque corps, la taxe de chaque
particulier, à proportion apparemment de la capitation
de chaque particulier.
Outre cela, M. le contrôleur général a fait venir chez
lui les syndics des payeurs de rentes de la ville, qui sont
au nombre de soixante-deux environ, et dont chaque
charge est de quatre cent mille livres; et d'office, ils se
sont taxés chacun à dix mille livres pour la dépense d'un
vaisseau ; ce qui les incommode fort, car ils n'avoient
point fait d'olTres, apparemment avec des arrangements
pour le payement.
Par la gazette du 26 de ce mois, il paroît encore des
soumissions pour trois vaisseaux, sur le pied de six cent
mille livres chacun : l'nn par les Élats de Bourgogne,
l'ail Ire par le corps des commerçants de la ville de Mar-
seille, et le troisième par les administrateurs et fermiers
généraux des postes, qui ne sont environ que huit, mais
gens fort riches.
Dans cette même gazette, on a donné l'extrait du
traité d'alliance, conclu au mois d'août dernier entre le
roi de France et le roi d'Espagne , appelé pacte de
famille, qui embrasse le roi de France, le roi d'Espagne,
le roi de Naples et le duc de Parme, tous souverains de
la maison de Bourbon, qui regarderont comme ennemis
communs tous ceux qui attaqueront aucun d'eux, pour
la garantie respective entre eux de tous les États qu'ils
DÉCEMBRE 17Gi. 425
se trouveront posséder après le traité de paix générale
qui se fera après la présente guerre. Il n'y a point dans
ce traité aucune déclaration de guerre, quant à présent;
il est dit que ledit traité sera imprimé, dans la suite, en
entier et rendu public.
Mais on dit depuis quelques jours que, sur le refus
fait par le ministre d'Espagne de communiquer ce traité
à l'ambassadeur du roi d'Angleterre en Espagne , qu'il
a demandé avec beaucoup de hauteur, cet ambassadeur '
a déclaré qu'il avoit ordre du Roi, son maître, de se"
retirer en Angleterre. f-
Reste à savoir s'il s'est passé quelque proposition de
la part de l'Espagne au Portugal, et de la part de la
France vis-à-vis des Hollandois. Si cela étoit, on croit
que cela produiroit la paix cet hiver.
L'assemblée du Parlement, indiquée pour le 8 jan-
vier 1762, pour l'appel comme d'abus des bulles du
pape en faveur des jésuites, est, dit-on, remise au 15
janvier. 11 y a des réponses imprimées anonymes , pour
les jésuites, à ce que le Parlement leur a opposé sur leurs
statuts.
L'assemblée des douze évêques chez M. le cardinal
de Luynes a, dit-on, fini sa besogne, et ils doivent donner
leur avis au Roi à la fin de ce mois; mais, quoiqu'ils ne
fussent d'abord que douze, ils ont associé à leur travail
tous les évêques qui étoient à Paris, c'est-à-dire au
nombre de plus de cinquante, qui ont de même donné
leur avis sur les quatre articles qui faisoient l'objet de
leur assemblée, savoir :
1» De quelle utilité peuvent être les jésuites dans le
royaume ?
2» Quel est l'enseignement des jésuites sur la doctrine
qui concerne la sûreté de la personne des rois, et sur les
quatre articles de l'assemblée du clergé de 1682?
3» S'ils sont soumis aux évêques dans les diocèses
desquels ils résident?
426 JOURNAL [lE BARBIER.
4" Quelle voie l'on pourroit prendre pour modifier en
France l'aulorilé du général des jésuites ?
On a dit que le cardinal de Bernis étoit mort dans
l'abbaye de Saint-Médard de Soissons; mais cela n'est
pas vrai.
Il y a une nouvelle histoire en Cour :
^ Le Roi continue depuis longtemps à avoir, au Parc-
aux-Cerfs, à Versailles, de jeunes et jolies filles qu'il
voit les unes après les autres et qu'il récompense quand
il les renvoie , soit pour les marier, soit autrement.
[ On dit que, depuis un on environ, on lui a fait connoître
une fille de vingt-un ans, bien faite, très-jolie sans être
une beauté, mais bien élevée et qui a beaucoup d'esprit ;
elle est sœur ou nièce d'une madame Vernier, qui loge
dans une jolie maison sur le Palais-Royal, et qui donne à
jouer à gens comme il faut, et qu'elle sort d'une très-
bonne famille du Dauphiné, ayant ses parents dans le
Parlement de Grenoble.
La demoiselle, qui s'appelle mademoiselle de Romans,
n'a pas voulu aller loger au Parc-aux-Cerfs , où il y
avoit eu des filles de basse condition , et elle a fait
son marché d'une autre façon. La première connois-
sance s'est faite dans les jardins de Marly. Le Roi lui a
loué une maison à Auteuil,on a dit depuis à Passy, d'oii
elle se rend à Versailles dans un carrosse à six chevaux
qu'on lui envoie. Le Roi a continué de la voir, et l'on
dit qu'elle est grosse. Comme elle a beaucoup d'esprit,
on croit que cela pourroit inquiéter madame la marquise
de Pompadour, et que celle-ci pourroit peut-être obtenir
le titre de maîtresse. On en parle depuis longtemps à
Paris ; mais comme c'est chose indifférente pour l'État,
il n'y a rien de bien éclairci sur ces faits, et l'on en
parle différemment.
Il y a quelque chose de plus. On dit dans Paris que,
sentant des approches de douleurs pour accoucher, elle
s'est rendue à Versailles et qu'elle est accouchée, dans
DÉCEMBRE 17G1. 427
les petits appartements ou aux environs d'icenx, d'un
enfant mâle; qu'elle a déclaré au Roi que cet enfant lui
étoit trop cher pour le laisser aller en nourrice, et qu'elle
vouloit le nourrir elle-même. Cela n'est pas maladroit.
On va jusqu'à dire que ce prince s'appellera le comte
de Blois ou le comte de Gisors^; d'autres, que le Roi a
acheté, pour la mère, la terre d'Armenvilliers, et même
que six nouveaux fermiers généraux nommés sont char-
gés de lui donner un pot-de-vin pour faire sa maison. J
Tout ceci s'éclaircira dans la suite; jusqu'ici cela
annonce une belle fortune.
1. Mademoiselle de Romans ayant affiché trop hautement ses prétentions,
se vit enlever son tils, qui fut élevé loin d'elle dans l'ifînorance de sa nais-
sance. Cet enfant, dont la ressemblance avec Louis XV était extraordinaire,
et que sa mère parvint à retrouver après de longues recherches, s'engagea
dans les ordres et prit dans la suite le nom d'ahhc de Bourbon.
De I.A VlLI.FGILLE.
Les jVémoircs de madame Canipan conlicniieiit i|iifl(|ues parlicularilés sur
mademoiselle de Romans.
FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
l'aris. — Imi.rimerio de l'.-A. liOl HDir.ll ol C"-, 30, rue Mazarine.
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DC Barbier, Ed-nond Jean
133 Frangois
B3 Chronique de la rl.çence
1857 et du règne de Louis XV
sér.7 (1718-1763) 1. ^d. complète
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
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